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La gauche marocaine appelée à une réconciliation politique et intellectuelle avec l’amazighité

Comment des courants politiques ayant érigé la démocratie, les droits de l’homme et l’égalité en piliers de leur discours peuvent-ils maintenir un rapport empreint d’hésitation, de réserve et de divergences vis-à-vis de l’amazighité ? La gauche marocaine est-elle parvenue à repenser ses référentiels intellectuels pour s’adapter aux mutations constitutionnelles et sociétales qu’a connues la cause amazighe ?

La relation entre la gauche marocaine et l’amazighité constitue l’une des problématiques intellectuelles et politiques les plus débattues de l’histoire du Maroc contemporain. Il s’agit d’une relation complexe, où s’entrecroisent référents idéologiques, conceptions de l’identité nationale, prises de position de principe et pratiques politiques ou organisationnelles.

À travers ses divers courants et sensibilités, la gauche marocaine s’est historiquement distinguée par son engagement en faveur de la démocratie, de la justice sociale, des libertés publiques et des droits de l’homme. Ses composantes ont activement contribué à des étapes majeures des luttes politiques et militantes dans le pays. Pour autant, la place accordée à l’amazighité au sein de ce projet demeure un point de friction, particulièrement lorsqu’il s’agit de passer d’une simple reconnaissance de la diversité culturelle à l’adoption de revendications linguistiques et institutionnelles précises.

C’est ici que surgit le paradoxe fondamental : peut-on bâtir un projet démocratique et moderniste sans reconnaître pleinement la pluralité linguistique et culturelle de la société que ce projet aspire à transformer ?

De la lutte des classes à la question identitaire

Pour éclairer cette relation, il convient de replacer l’émergence du mouvement de gauche marocain dans son contexte historique, notamment durant les années 1960 et 1970.

Une part significative de la gauche marocaine était alors influencée par le marxisme, le nationalisme arabe et les mouvements de libération nationale. Ces paradigmes plaçaient la lutte des classes, l’anti-impérialisme et le combat contre l’exploitation économique au premier rang des priorités.

Dans ce cadre, la question amazighe ne bénéficiait pas de la même attention que les problématiques sociales et politiques. Certains militants percevaient même les revendications culturelles et linguistiques comme des sujets secondaires face aux contradictions de classe.

Par conséquent, la problématique identitaire et le pluralisme linguistique n’ont pas toujours trouvé une place naturelle dans les analyses politiques de certaines formations de gauche. Pourtant, l’amazighité demeurait omniprésente dans le quotidien des Marocains, leur culture populaire, leur mémoire historique et leurs usages sociaux.

Cette explication historique ne suffit toutefois pas. La pensée progressiste mondiale a connu de profondes révisions, s’éloignant d’une focalisation exclusive sur les inégalités économiques pour s’ouvrir aux droits des minorités, à la diversité culturelle, à la justice linguistique et à la reconnaissance de l’altérité.

Dès lors, la question ne porte plus seulement sur l’héritage doctrinal de la gauche marocaine, mais sur sa volonté réelle de faire évoluer ses référents.

Gauche ancienne et nouvelle : positions divergentes et interrogations partagées

Évoquer la gauche marocaine, c’est désigner une vaste famille politique regroupant l’Union socialiste des forces populaires (USFP), le Parti du progrès et du socialisme (PPS), le Parti socialiste unifié (PSU), la Fédération de la gauche démocratique (FGD), ainsi que divers courants marxistes et radicaux.

Il serait inexact de considérer cet ensemble comme un bloc homogène quant à sa position sur l’amazighité. Des nuances notables existent entre programmes officiels, prises de position individuelles et pratiques politiques sur le terrain.

À titre d’exemple, le programme d’étape du Parti socialiste unifié comportait une défense explicite de la constitutionnalisation de la composante amazighe et de la langue amazighe en tant que patrimoine commun à l’ensemble des Marocains. Cette orientation attestée ne saurait être occultée lors de l’évaluation du parcours de la gauche face à cette cause.

Néanmoins, reconnaître ces avancées n’empêche pas d’adresser des interrogations critiques à l’ensemble de cette famille, qu’elle soit ancienne ou nouvelle : dans quelle mesure ces positions affichées se traduisent-elles en pratique militante quotidienne ? Quelle place réelle l’amazighité occupe-t-elle dans les discours électoraux, les structures partisanes, les initiatives législatives et la communication avec les citoyens (comme l’illustre récemment le cas du député Benjelloun) ?

L’écart entre la proclamation de droits dans les textes partisans et leur défense concrète sur le terrain reste parfois considérable.

Il ne s’agit pas ici de douter des intentions, mais d’éprouver la sincérité des positions politiques à l’aune des actes et des résultats.

L’amazighité ne saurait être réduite au folklore

L’un des écueils majeurs ayant marqué le traitement politique de l’amazighité réside dans sa réduction occasionnelle à une dimension purement folklorique et artistique, confinée aux chants populaires, aux danses traditionnelles, aux festivals et au patrimoine oral.

Or, l’amazighité ne se limite pas à un patrimoine digne d’éloges : elle constitue une langue, une culture, une identité et un socle de droits citoyens.

Défendre l’ahwach, les rrways ou la poésie amazighe ne dispense en rien de défendre le droit d’un enfant à apprendre l’amazighe, ni celui d’un citoyen à utiliser sa langue dans l’administration, les tribunaux ou les hôpitaux, ni d’exiger sa présence dans les médias et les institutions publiques.

Il devient alors indispensable de dissocier la simple célébration culturelle d’une véritable reconnaissance juridique et institutionnelle.

La modernité ne se mesure pas uniquement à l’aune de la défense de la liberté d’expression ou de la justice sociale, mais aussi à la capacité de reconnaître les droits linguistiques et culturels des citoyens et de doter les institutions des moyens de transformer ces droits en réalité tangible.

Pourquoi cette réticence de certains militants de gauche face aux revendications amazighes ?

Les tensions persistantes entre pensée de gauche et cause amazighe s’expliquent par plusieurs facteurs imbriqués.

Le premier découle de l’influence historique du nationalisme arabe, qui a souvent nourri, au sein de certains courants progressistes, une vision de l’identité nationale centrée de manière quasi exclusive sur la langue arabe, au détriment de la diversité linguistique et culturelle du pays.

Le second renvoie au maintien d’une grille de lecture marxiste traditionnelle, pour laquelle les revendications culturelles et linguistiques demeurent secondaires par rapport aux impératifs économiques et sociaux.

Le troisième réside dans la crainte, chez certains acteurs politiques, de voir les revendications identitaires fracturer le corps social. Si cette préoccupation mérite le débat, elle ne saurait en aucun cas justifier le report de droits constitutionnels fondamentaux.

Le quatrième facteur tient au fonctionnement partisan lui-même, où les grands idéaux démocratiques risquent de rester des incantations théoriques sans incidence sur les priorités organisationnelles et les programmes opérationnels.

Cela ouvre une réflexion plus vaste sur le sens même de la justice sociale : peut-on sérieusement concevoir une véritable équité sociale sans justice linguistique et culturelle ?

Un enfant privé de sa langue maternelle à l’école ou un citoyen incapable d’interagir avec l’administration ou les services de santé en raison d’une barrière linguistique subissent une injustice criante, indissociable des disparités socio-économiques.

Constitution de 2011 : un tournant appelant une révision des postures

L’adoption de la Constitution de 2011 a marqué une rupture décisive dans la reconnaissance de l’amazighité. Son article 5 a officialisé la langue amazighe aux côtés de l’arabe, en tant que bien commun de l’ensemble des Marocains sans exception.

Ce tournant s’est ensuite concrétisé par la promulgation, en 2019, de la loi organique n° 26-16 fixant les étapes de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe et les modalités de son intégration dans l’enseignement et les secteurs prioritaires de la vie publique.

L’officialisation a ainsi cessé d’être une simple requête militante portée par le mouvement amazigh pour devenir un engagement constitutionnel et institutionnel incontournable.

Dans sa décision relative à la loi organique, la Cour constitutionnelle a d’ailleurs rappelé que le statut officiel de l’amazighe et de l’arabe repose sur une stricte égalité juridique, et que le droit d’utiliser l’amazighe ne saurait être confiné à une aire géographique précise ni à une catégorie définie de la population.

La responsabilité de l’ensemble des forces politiques, au premier chef celles de la gauche, est donc d’accompagner pleinement cette transformation.

La question n’est plus aujourd’hui de savoir qui a soutenu ou contesté l’officialisation de l’amazighe, mais d’évaluer qui contribue concrètement à son insertion dans les politiques publiques et en fait une composante intrinsèque de son projet démocratique.

Des militants de gauche ouverts à l’amazighité : des initiatives à saluer

On ne saurait passer sous silence l’apport d’intellectuels et de militants de gauche qui ont défendu avec force la diversité culturelle et linguistique, se sont engagés dans le mouvement amazigh ou ont œuvré à moderniser les positions de leurs partis respectifs.

Leurs contributions ont stimulé de nouveaux débats théoriques stimulants sur l’articulation entre identité et classe sociale, ainsi qu’entre démocratie politique et démocratie culturelle.

Rendre justice à ces parcours s’impose, car une critique rigoureuse refuse les amalgames et sait distinguer les sensibilités individuelles.

Toutefois, la présence de personnalités acquises à la cause amazighe ne saurait masquer l’absence d’une véritable doctrine d’ensemble, de même que des prises de parole isolées ne démontrent pas l’existence d’une politique partisane cohérente.

Le critère déterminant réside toujours dans la nature des programmes officiels, les orientations organisationnelles, les propositions parlementaires et les actes institutionnels concrets.

La monarchie a-t-elle devancé les partis politiques sur la question amazighe ?

L’évolution institutionnelle du dossier amazigh suscite une réflexion politique majeure sur les rôles respectifs des différents acteurs nationaux.

Le discours historique d’Ajdir, prononcé le 17 octobre 2001, a constitué une étape fondatrice, rapidement suivie de la création de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), prélude à la consécration constitutionnelle intervenue en 2011.

Cette chronologie conduit inévitablement à confronter ces impulsions venues du sommet de l’État aux positions des formations partisanes et à leur apport réel à l’avancée du dossier.

Elle amène aussi à se demander si certaines composantes de la scène politique n’ont pas accusé un retard pour comprendre les mutations sociétales du pays et transformer une approbation théorique en engagements pratiques.

Ces questions méritent un examen historique minutieux, étant entendu que le mouvement amazigh, par ses associations, ses intellectuels et ses activistes de terrain, a joué un rôle moteur pour maintenir ces impératifs culturels et linguistiques au cœur de l’espace public.

La modernité est indivisible et la démocratie ne se résume pas aux urnes

D’un point de vue des droits humains, démocratie et pluralisme culturel et linguistique sont indissociables.

La démocratie ne saurait se réduire aux échéances électorales, aux institutions représentatives et aux mandats politiques. Elle exige également la reconnaissance pleine et entière de la diversité et l’égalité effective de tous les citoyens dans l’accès aux droits fondamentaux et aux services publics.

Tout projet politique se réclamant de la modernité se doit donc de définir avec clarté sa vision des droits linguistiques et culturels et de préciser comment il les intègre à sa conception de la citoyenneté.

Il ne s’agit nullement d’opposer l’arabe et l’amazighe, ni de substituer une identité à une autre, mais d’édifier un projet national rassembleur englobant toutes les composantes de l’identité marocaine, loin de toute logique d’exclusion ou de rivalité identitaire.

Le véritable défi pour la gauche marocaine consiste à savoir concilier justice sociale et justice culturelle et linguistique, sans jamais subordonner l’une à l’autre.

Il apparaît aujourd’hui indispensable que les diverses formations de la gauche marocaine engagent une introspection loyale et profonde sur leur rapport historique à l’amazighité, affranchie des calculs électoraux et des postures conjoncturelles.

Un tel débat permettrait de réinterroger les dogmes passés, d’appréhender les transformations de la société marocaine et de penser la place du pluralisme linguistique et culturel au sein du projet démocratique.

Ce dialogue interne doit impérativement dépasser les déclarations de principe pour aboutir à des engagements concrets : la généralisation de l’enseignement de l’amazighe, son usage effectif dans les administrations et services publics, ainsi que sa visibilité dans le paysage médiatique et l’action politique.

La cause amazighe n’est la propriété exclusive d’aucun parti et ne concerne pas une catégorie restreinte de Marocains : elle constitue une question nationale d’intérêt général touchant à la citoyenneté, à l’égalité et au destin commun.

Forte de son ancrage historique dans les luttes pour les droits et les libertés, la gauche marocaine est directement interpellée par cet impératif démocratique.

Conclusion : la gauche peut-elle prétendre à la modernité sans être pluraliste ?

Le lien unissant la gauche marocaine à l’amazighité ne peut être résumé à un simple antagonisme ni à une adhésion inconditionnelle. Il a été façonné par des positions contrastées et des évolutions variables selon les partis, les sensibilités idéologiques et les générations.

Cependant, ce rapport demeure légitimement soumis à la critique, singulièrement lorsqu’un décalage persiste entre les idéaux démocratiques affichés et la pratique relative aux droits culturels et linguistiques.

Revendiquer l’attachement aux droits de l’homme ne saurait suffire si cette conviction ne s’étend pas à l’intégralité des droits citoyens, y compris linguistiques et culturels.

Brandir l’étendard de la modernité demeure vain sans expliciter la manière dont on la conçoit au sein d’une société riche de multiples affluents comme le Maroc.

La véritable question qui s’adresse aujourd’hui à l’ensemble des courants de la gauche marocaine est la suivante : quelle place accordez-vous réellement à l’amazighité dans votre vision démocratique ? Est-elle devenue une dimension organique de votre conception de la citoyenneté, ou continue-t-elle d’être ajournée dès que surgissent d’autres priorités partisanes ?

La réponse à cette interrogation ne se trouve pas dans les slogans, mais dans la substance des programmes, les votes parlementaires, les initiatives législatives et la pratique politique quotidienne.

C’est précisément là que se mesure le fossé entre discours de modernité et pratique moderne.

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