Lagouira est marocaine et le restera : souveraineté, mémoire historique et géopolitique du Sud marocain
Introduction : entre attachement national et réalisme géopolitique
Lagouira, également connue sous les noms de La Güera et de La Agüera dans les sources espagnoles, occupe une place singulière dans l’imaginaire territorial marocain. Située à l’extrémité méridionale de la péninsule de Ras Nouadhibou, sur la façade atlantique, cette localité se trouve au voisinage immédiat de Nouadhibou, en Mauritanie, et à proximité de l’espace frontalier qui relie le Maroc à l’Afrique de l’Ouest. Son importance dépasse largement ses dimensions urbaines actuelles : elle se situe au croisement de l’histoire coloniale, des revendications nationales, des équilibres stratégiques entre Rabat et Nouakchott et des controverses relatives au statut du Sahara occidental. Dans ce contexte, l’affirmation selon laquelle « le Maroc s’étend de Tanger à Lagouira » exprime une représentation puissante de l’unité territoriale marocaine, mais elle doit également être étudiée comme un objet historique, politique et diplomatique.
Les rumeurs récemment rapportées dans certains médias selon lesquelles la Mauritanie chercherait à obtenir Lagouira en échange d’une modification de sa position à l’égard du Front Polisario illustrent la sensibilité de cette question. Il convient cependant de distinguer trois niveaux d’analyse : les faits diplomatiques officiellement établis, les interprétations avancées par les commentateurs et les hypothèses de marchandage territorial. En l’absence d’une proposition officielle vérifiable, il serait méthodologiquement incorrect de présenter l’existence d’un tel échange comme un fait acquis. Une analyse académique doit plutôt examiner les intérêts susceptibles d’alimenter cette spéculation, les précédents historiques qui structurent les perceptions marocaines et mauritaniennes, ainsi que les contraintes du droit international.
La thèse défendue ici est double. D’une part, l’attachement marocain à Lagouira s’inscrit dans une conception historique de l’unité nationale, façonnée par la mémoire de la présence marocaine dans le Sahara et par l’expérience de la fragmentation coloniale. D’autre part, la défense d’une position nationale durable exige de distinguer la conviction politique de la démonstration juridique : ni les slogans patriotiques ni les calculs géopolitiques supposés ne peuvent se substituer à l’examen des titres historiques, des instruments internationaux et de la réalité diplomatique. La question de Lagouira révèle ainsi un dilemme central du Maghreb contemporain : comment concilier mémoire territoriale, souveraineté revendiquée, coopération régionale et règlement pacifique des différends ?
Lagouira dans la géographie historique du Maroc : mémoire territoriale et héritage colonial
Pour comprendre la place de Lagouira dans la conscience nationale marocaine, il faut replacer cette localité dans la longue histoire des relations entre le pouvoir chérifien, les tribus sahariennes et les espaces de circulation transsaharienne. Avant l’établissement des frontières contemporaines, le Sahara occidental et les régions correspondant à l’actuelle Mauritanie formaient un espace de relations commerciales, religieuses, tribales et politiques qui ne se laissait pas aisément enfermer dans les catégories territoriales de l’État moderne. Les routes caravanières, les réseaux de savants musulmans, les affiliations confrériques, les liens d’allégeance et les échanges entre les populations du nord et du sud témoignaient d’une géographie humaine beaucoup plus fluide que celle qui allait être imposée par la colonisation européenne.
Le Maroc précolonial était un État chérifien dont l’autorité s’exerçait selon des modalités variables, articulant pouvoir dynastique, allégeances tribales, autorités religieuses et relations commerciales. Les travaux de Pennell (2000) sur l’histoire du Maroc moderne montrent combien les frontières politiques du Maghreb occidental se sont constituées dans l’interaction entre les structures étatiques locales et les interventions européennes. Toutefois, il serait historiquement excessif de déduire de l’existence de réseaux religieux ou de relations d’allégeance que l’ensemble du territoire de l’actuelle Mauritanie appartenait uniformément et continuellement au Maroc. La Mauritanie contemporaine n’existait pas encore comme État indépendant, mais l’absence d’un État moderne ne signifie pas automatiquement que les régions concernées relevaient de la souveraineté d’un autre État. Cette distinction est essentielle pour éviter que la mémoire historique ne se transforme en argument territorial simplificateur.
L’expression « Scramble for Africa » désigne principalement la course accélérée au partage colonial de l’Afrique au cours des années 1880 et 1890, notamment après la conférence de Berlin de 1884-1885. L’année 1860 constitue un repère important dans l’histoire marocaine, particulièrement en raison de la guerre hispano-marocaine et du traité de Wad-Ras, mais elle ne représente pas, à elle seule, le commencement du partage colonial de l’Afrique. Les trajectoires de la Mauritanie et du Sahara occidental doivent être comprises à travers une succession de pénétrations européennes, de conventions diplomatiques et de délimitations territoriales qui ont progressivement transformé les espaces politiques sahariens.
La colonisation espagnole du Sahara occidental et l’expansion française dans les territoires correspondant à la Mauritanie ont contribué à séparer des populations dont les relations historiques avaient précédé ces frontières. En 1975, la Cour internationale de Justice a reconnu que le Sahara occidental n’était pas une terra nullius au moment de sa colonisation et qu’il existait des liens juridiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus du territoire. Elle a également reconnu l’existence de liens juridiques entre le Sahara occidental et l’entité mauritanienne. Toutefois, elle a conclu que les éléments soumis ne démontraient pas de lien de souveraineté territoriale entre le territoire et le Maroc ou l’entité mauritanienne, de nature à écarter le principe d’autodétermination (Cour internationale de Justice, 1975).
Cet avis ne clôt pas, à lui seul, l’ensemble des débats politiques contemporains sur le Sahara occidental, mais il demeure une référence juridique incontournable. Il oblige à distinguer la profondeur des relations historiques de la démonstration d’un titre territorial en droit international. Pour le Maroc, Lagouira symbolise la continuité géographique et historique d’un espace national dont les limites ont été profondément affectées par la colonisation. Pour une analyse rigoureuse, cependant, il faut établir séparément l’histoire de la localité, son statut juridique, les arrangements issus de la décolonisation et la situation de fait qui prévaut aujourd’hui.
Lagouira, la péninsule de Ras Nouadhibou et la logique des frontières coloniales
La position géographique de Lagouira explique en grande partie la sensibilité politique de son statut. Située à l’extrémité occidentale de la péninsule de Ras Nouadhibou, face à la ville mauritanienne de Nouadhibou, elle se trouve dans un espace où la géographie physique, les infrastructures portuaires et les frontières politiques sont étroitement imbriquées. La proximité de Nouadhibou, l’un des principaux centres économiques et maritimes de Mauritanie, confère à cette péninsule une importance stratégique qui dépasse la taille et la population de Lagouira elle-même.
La localité a connu une histoire coloniale espagnole et s’est inscrite dans l’organisation territoriale du Sahara espagnol. Les transformations politiques de 1975-1979 ont profondément modifié son environnement. Les accords de Madrid du 14 novembre 1975 organisèrent le retrait espagnol et instaurèrent une administration temporaire associant le Maroc et la Mauritanie, sans pour autant constituer un transfert de souveraineté reconnu par les Nations unies comme un règlement définitif de la question du Sahara occidental. Le texte de la déclaration de principes est enregistré dans la collection des traités des Nations unies (Nations unies, 1975).
En août 1979, la Mauritanie signa un accord de paix avec le Front Polisario et renonça à ses prétentions territoriales sur le Sahara occidental. Cet événement constitue un tournant dans l’équilibre régional : Nouakchott se retira d’un conflit qui avait lourdement pesé sur ses ressources économiques et ses équilibres politiques. Le Maroc consolida ensuite sa présence dans la partie du territoire qu’il administre, tandis que la question du statut définitif du Sahara occidental demeurait inscrite à l’ordre du jour des Nations unies.
Il faut néanmoins distinguer la renonciation mauritanienne aux prétentions territoriales sur le Sahara occidental de la question spécifique de Lagouira et de la situation de fait sur la péninsule. La proximité géographique de la localité avec Nouadhibou, ainsi que les impératifs de sécurité et de fonctionnement du port mauritanien, peuvent expliquer l’intérêt de Nouakchott pour le maintien du statu quo. Mais l’intérêt stratégique n’est pas, en lui-même, un titre de souveraineté. De même, une présence physique ou sécuritaire ne suffit pas à établir juridiquement une souveraineté territoriale.
L’histoire de Lagouira révèle ainsi l’un des paradoxes les plus persistants de la décolonisation africaine : les frontières qui ont permis la formation des États contemporains sont aussi celles qui ont transformé des espaces d’interaction en zones de séparation. Dans le cas de Ras Nouadhibou, la division de la péninsule a produit une configuration dans laquelle les intérêts de sécurité de la Mauritanie, les revendications marocaines et la question plus large du Sahara occidental se trouvent intimement liés. Une solution durable ne peut donc se limiter à une lecture symbolique de la géographie ; elle doit tenir compte des réalités historiques, des engagements internationaux et des besoins légitimes de sécurité des États voisins.
La rumeur du marchandage : distinguer l’information, l’interprétation et l’hypothèse
La controverse contemporaine autour de Lagouira a pris une nouvelle dimension à la suite d’articles publiés en octobre 2026. Le 8 octobre, Amar Belani a interprété la demande mauritanienne d’une commission destinée à clarifier les frontières internationales définitives du Sahara occidental comme l’expression possible d’inquiétudes de Nouakchott face aux conséquences territoriales d’un règlement futur. Le 20 octobre, dans un nouvel article publié par TSA, il a formulé explicitement l’hypothèse d’un marchandage autour de Lagouira, évoquant notamment la possibilité d’une concession de longue durée destinée à soutenir le développement de Nouadhibou, en échange d’une évolution de la position mauritanienne sur la souveraineté marocaine au Sahara occidental (Belani, 2026a ; Belani, 2026b).
Ces articles sont pertinents pour comprendre l’apparition de la controverse médiatique, mais ils ne constituent pas la preuve d’une négociation officielle entre Rabat et Nouakchott. Il faut également prendre en compte leur nature : ils présentent des interprétations et des scénarios géopolitiques, et non le texte d’un accord signé, un communiqué gouvernemental établissant l’existence d’une offre territoriale ou une déclaration bilatérale confirmant un échange. La distinction n’est pas purement formelle. Dans les relations internationales, la répétition d’une hypothèse par plusieurs médias peut produire l’impression d’une information confirmée alors que les articles s’appuient parfois sur la même spéculation initiale.
Trois scénarios peuvent être distingués analytiquement. Le premier serait un échange explicite entre une concession territoriale ou une reconnaissance de droits mauritaniens sur Lagouira et une réorientation diplomatique concernant le Sahara occidental. Le deuxième serait un arrangement fonctionnel, limité à l’accès portuaire, aux infrastructures ou à la sécurité, sans transfert de souveraineté. Le troisième serait une négociation plus large sur la gestion des frontières, le commerce transfrontalier et la coopération régionale, dans laquelle Lagouira constituerait un élément parmi d’autres. Ces scénarios ne présentent ni la même portée juridique ni les mêmes conséquences politiques.
À ce stade, le scénario d’un marchandage territorial doit être considéré comme une hypothèse non confirmée. Il est possible que des acteurs politiques envisagent des arrangements stratégiques, mais aucune conclusion sérieuse ne peut être tirée sans preuves documentaires. L’affirmation selon laquelle la Mauritanie souhaiterait obtenir Lagouira contre son retrait de soutien au Polisario doit donc être présentée comme une spéculation médiatique, non comme une décision officielle de l’État mauritanien.
Cette prudence n’affaiblit nullement une analyse critique des intérêts régionaux. Elle permet au contraire de séparer les faits des conjectures et d’éviter qu’une rumeur ne devienne elle-même un facteur d’escalade diplomatique. Une question territoriale aussi sensible exige des sources vérifiables, une terminologie juridique précise et une attention particulière aux intérêts des populations concernées.
La Mauritanie et le Maroc : intérêts divergents, interdépendance stratégique
La relation entre Rabat et Nouakchott ne peut être réduite à une opposition territoriale. Les deux pays partagent des intérêts économiques, sécuritaires et diplomatiques qui rendent la stabilité de leur frontière particulièrement importante. La Mauritanie constitue un partenaire essentiel pour les échanges marocains avec l’Afrique de l’Ouest, tandis que le Maroc représente un débouché commercial, un partenaire potentiel d’investissement et un acteur diplomatique majeur du Maghreb. Cette interdépendance crée des incitations à la coopération, même lorsque des divergences persistent sur le Sahara occidental.
Le corridor routier de Guerguerat illustre cette réalité. Il relie le territoire administré par le Maroc à la Mauritanie et, au-delà, aux marchés ouest-africains. Son importance ne tient pas seulement aux flux de marchandises : il représente un axe de projection économique et diplomatique pour le Maroc, dont les stratégies africaines reposent notamment sur le développement des échanges, des investissements et des infrastructures. Les perturbations de cet axe peuvent entraîner des coûts économiques considérables et affecter les relations commerciales entre les deux pays. Dans cette perspective, la sécurité des communications terrestres et la fluidité du commerce constituent des intérêts communs qui peuvent encourager des arrangements pragmatiques.
La Mauritanie doit néanmoins préserver ses propres priorités stratégiques. Nouadhibou est un centre portuaire et économique majeur, dont le développement dépend de l’organisation des activités maritimes, de la pêche, de la logistique et des connexions régionales. Il est donc raisonnable de supposer que Nouakchott s’intéresse à tout changement susceptible d’affecter la sécurité ou les perspectives de développement de la péninsule de Ras Nouadhibou. Cette préoccupation ne prouve toutefois pas que le gouvernement mauritanien revendique officiellement Lagouira, ni qu’il cherche à négocier sa souveraineté.
L’analyse géopolitique doit également considérer les équilibres entre le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie. Nouakchott a historiquement cherché à préserver une marge d’autonomie diplomatique dans un environnement régional polarisé. Une politique d’équilibre lui permet de défendre ses intérêts sans se retrouver enfermée dans l’antagonisme maroco-algérien. Une modification radicale de sa position sur le Sahara occidental pourrait avoir des conséquences diplomatiques et sécuritaires qui dépasseraient largement la question de Lagouira.
Il faut donc distinguer deux formes de négociation. La première serait une transaction territoriale explicite, politiquement explosive et juridiquement complexe. La seconde porterait sur la coopération fonctionnelle : circulation des marchandises, sécurité frontalière, accès aux infrastructures, gestion des ressources maritimes et investissements. Cette seconde voie offre davantage de possibilités de compromis, car elle permet de répondre aux préoccupations concrètes des deux pays sans présumer d’un transfert de souveraineté.
Pour le Maroc, la meilleure stratégie ne consisterait pas à transformer une rumeur en crise bilatérale, mais à défendre ses intérêts par une diplomatie préventive, une documentation historique rigoureuse et des mécanismes de concertation. Pour la Mauritanie, une coopération transparente avec Rabat pourrait contribuer à préserver ses intérêts économiques et sécuritaires sans remettre en cause l’équilibre régional. La relation bilatérale gagnerait ainsi à être envisagée comme un espace de négociation entre voisins plutôt que comme un jeu à somme nulle.
Le droit international : pourquoi un territoire ne peut être traité comme une monnaie d’échange
La souveraineté territoriale est l’un des principes fondamentaux de l’ordre international. Elle ne peut être déduite de la seule importance stratégique d’une localité, de sa proximité avec un port ou de l’existence de liens historiques. Elle repose sur des éléments juridiques et historiques dont la portée doit être appréciée au regard des instruments applicables, de la pratique des États et des règles internationales pertinentes.
La Charte des Nations unies consacre notamment le principe de l’égalité souveraine des États et impose le règlement pacifique des différends. Son article 2, paragraphe 4, interdit le recours à la menace ou à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État (Nations unies, 1945). Il serait toutefois excessif de considérer que toute modification territoriale négociée entre États est interdite : des arrangements territoriaux peuvent être conclus dans le respect du droit international, des règles applicables et des droits des populations concernées. La question décisive est donc celle du fondement juridique, du consentement valide et de la compatibilité de l’accord avec les obligations internationales pertinentes.
Dans le cas de Lagouira, la difficulté tient notamment à son insertion dans le dossier plus vaste du Sahara occidental. L’avis consultatif rendu par la Cour internationale de Justice en 1975 demeure central, car il a distingué les liens historiques et juridiques existant avant la colonisation de la question de la souveraineté territoriale et du principe d’autodétermination (Cour internationale de Justice, 1975). La Cour n’a pas établi que les liens invoqués par le Maroc ou l’entité mauritanienne constituaient des titres de souveraineté territoriale sur le Sahara occidental. Cette conclusion doit être rappelée avec précision, sans lui attribuer une portée qu’elle ne possède pas.
Le statut de Lagouira ne peut donc être réglé de manière rigoureuse par la seule invocation du slogan « de Tanger à Lagouira ». Ce dernier exprime un attachement national et une conception de l’unité territoriale ; il ne constitue pas, en lui-même, un titre juridique. De la même manière, une hypothétique offre mauritanienne ne pourrait produire aucun effet juridique par sa seule circulation dans les médias. Il faudrait connaître le contenu précis de l’accord envisagé, les parties habilitées à le conclure, le statut juridique du territoire concerné et les obligations internationales qui s’appliqueraient.
Un autre problème concerne la distinction entre souveraineté et droits d’usage. Une concession portuaire, un bail de longue durée, un accord de sécurité ou un droit d’accès économique ne sont pas équivalents à un transfert territorial. Un arrangement permettant à la Mauritanie d’utiliser certaines infrastructures de Lagouira, s’il était juridiquement possible et valablement conclu, ne signifierait pas nécessairement qu’elle en deviendrait souveraine. Inversement, un transfert de souveraineté ne pourrait être dissimulé derrière la terminologie d’un simple accord commercial si ses effets réels étaient territoriaux.
La diplomatie marocaine doit donc éviter deux écueils : accepter que des droits territoriaux soient discutés sur la base de rumeurs et confondre toute coopération pratique avec une concession de souveraineté. Une position juridique solide exige une définition précise des objets de négociation, la vérification des textes applicables et la distinction entre les intérêts stratégiques et les titres juridiques.
« De Tanger à Lagouira » : le slogan national et ses usages politiques
La formule « le Maroc s’étend de Tanger à Lagouira » possède une forte charge symbolique. Elle associe les extrémités septentrionale et méridionale du territoire à une représentation d’unité, de continuité historique et de souveraineté nationale. Dans l’imaginaire politique marocain, elle traduit l’aspiration à surmonter les divisions héritées de la période coloniale et à consolider l’intégration des régions méridionales dans le projet national.
Les slogans territoriaux jouent un rôle important dans la construction des communautés politiques. Anderson (2006) montre que la nation est une communauté imaginée, dont la cohésion repose notamment sur des récits historiques, des symboles partagés et des représentations collectives. Cette perspective permet de comprendre pourquoi Lagouira peut occuper une place majeure dans le discours national même si sa population actuelle est très réduite et si son importance économique locale est limitée. La signification politique d’un territoire ne dépend pas seulement de sa superficie ou de sa démographie : elle peut résider dans sa valeur mémorielle et dans ce qu’il représente pour l’identité collective.
Néanmoins, la mobilisation du slogan comporte également des risques. Lorsqu’une formule de cohésion nationale est interprétée à l’extérieur comme une revendication territoriale extensive, elle peut alimenter des inquiétudes chez les voisins et compliquer les relations diplomatiques. L’article de TSA du 8 octobre 2026 illustre précisément cette lecture : l’affirmation politique « de Tanger à Lagouira » est interprétée par son auteur comme un élément susceptible d’inquiéter Nouakchott quant aux conséquences d’un futur règlement du Sahara occidental (Belani, 2026a). Cette interprétation doit être attribuée à son auteur et ne saurait être automatiquement assimilée à la position officielle de la Mauritanie.
Une diplomatie efficace doit être capable de distinguer le langage destiné à renforcer la cohésion intérieure de celui qui facilite la négociation extérieure. Le Maroc peut défendre son intégrité territoriale et sa mémoire historique tout en clarifiant ses intentions à l’égard de la Mauritanie. Il peut également affirmer ses intérêts stratégiques sans entretenir l’idée que toute préoccupation mauritanienne serait nécessairement une manœuvre hostile.
L’enjeu n’est donc pas de renoncer à la symbolique nationale, mais de l’articuler à une politique étrangère qui privilégie la stabilité, la crédibilité juridique et la coopération. Le patriotisme gagne en force lorsqu’il s’appuie sur des faits vérifiables et sur une stratégie diplomatique cohérente plutôt que sur l’amplification de rumeurs.
Lagouira et l’avenir du Maghreb : de la rivalité territoriale à la coopération régionale
La question de Lagouira doit enfin être replacée dans la crise plus générale de l’intégration maghrébine. La fermeture des frontières entre le Maroc et l’Algérie, l’absence d’une coopération régionale structurée et la persistance du conflit du Sahara occidental limitent les possibilités de développement collectif. Les rapports des Nations unies continuent de souligner la nécessité d’une solution politique durable et mutuellement acceptable au conflit, ainsi que l’importance de l’engagement des États voisins dans le processus diplomatique (Nations unies, 2025).
Dans ce contexte, un différend supplémentaire autour de Lagouira risquerait d’aggraver les tensions et de détourner les gouvernements de priorités communes : développement économique, sécurité des frontières, lutte contre les trafics, résilience climatique et amélioration des infrastructures. La coopération entre le Maroc et la Mauritanie pourrait au contraire constituer un exemple de pragmatisme régional, à condition qu’elle respecte les obligations internationales et évite de transformer les populations et les territoires en objets de marchandage.
Une telle approche suppose plusieurs principes. Premièrement, toute information concernant une éventuelle négociation territoriale doit être vérifiée auprès de sources officielles avant de faire l’objet de conclusions politiques. Deuxièmement, les questions de souveraineté doivent être séparées des accords techniques concernant les ports, les routes et la sécurité. Troisièmement, les deux pays doivent disposer de mécanismes diplomatiques capables de traiter les préoccupations frontalières sans recourir à la surenchère médiatique. Enfin, les négociations relatives au Sahara occidental doivent tenir compte du cadre des Nations unies et des droits des populations concernées.
Pour le Maroc, cette orientation permettrait de concilier la défense de ses intérêts nationaux avec une ambition africaine plus large. Pour la Mauritanie, elle offrirait la possibilité de sécuriser ses intérêts économiques autour de Nouadhibou tout en maintenant une politique étrangère autonome. Pour la région, elle contribuerait à réduire la tentation de faire des frontières un instrument de pression politique.
La valeur stratégique de Lagouira ne réside donc pas seulement dans sa position géographique. Elle réside aussi dans sa capacité à révéler les contradictions du système régional : des États qui ont besoin de coopérer, mais qui demeurent prisonniers de contentieux historiques, de perceptions concurrentes de la souveraineté et d’un déficit de confiance. Une politique de bon voisinage ne suppose pas que les divergences disparaissent ; elle exige qu’elles soient gérées selon des règles stables et des procédures transparentes.
Conclusion : défendre Lagouira par la mémoire, le droit et la diplomatie
Lagouira est bien davantage qu’une localité située à l’extrémité de la péninsule de Ras Nouadhibou. Elle représente un symbole de l’unité territoriale dans l’imaginaire national marocain, un point sensible de la géopolitique du Sahara occidental et un espace où se rencontrent les intérêts stratégiques du Maroc et de la Mauritanie. L’attachement marocain à cette localité doit être compris dans son contexte historique et politique, sans confondre la puissance du sentiment national avec la démonstration juridique de la souveraineté.
Les spéculations publiées en octobre 2026 sur un possible marchandage entre Lagouira et un changement de position mauritanienne à l’égard du Front Polisario méritent une attention analytique, mais elles ne permettent pas d’affirmer qu’un accord existe ou qu’une telle transaction a été officiellement proposée. Les hypothèses de concession de longue durée, d’arrangement portuaire ou de réorientation diplomatique doivent demeurer distinctes tant que des éléments vérifiables ne permettent pas de les confirmer.
La réponse marocaine à cette controverse doit reposer sur trois piliers complémentaires. Le premier est historique : comprendre les transformations coloniales et les relations anciennes qui ont façonné la géographie politique du Sahara. Le deuxième est juridique : distinguer les revendications nationales, les titres territoriaux et les obligations internationales. Le troisième est diplomatique : préserver les intérêts du Maroc tout en maintenant une relation constructive avec la Mauritanie.
Ainsi, l’affirmation « le Maroc s’étend de Tanger à Lagouira » peut demeurer une expression forte de la conscience nationale marocaine. Mais sa défense la plus efficace ne réside ni dans la rumeur ni dans la confrontation verbale. Elle réside dans la rigueur historique, la solidité des arguments juridiques, la vigilance diplomatique et la capacité de construire une stabilité régionale durable.
Lagouira ne devrait jamais devenir l’objet d’un marchandage opaque. Si des arrangements concernant cette zone devaient être envisagés, ils devraient être examinés à la lumière du droit applicable, de leurs effets réels et des droits des populations concernées. C’est à cette condition que la défense des intérêts marocains pourrait s’inscrire dans une politique de souveraineté responsable, capable de conjuguer mémoire nationale, réalisme stratégique et paix régionale.
Bibliographie
Anderson, B. (2006). Imagined communities: Reflections on the origin and spread of nationalism (Rev. ed.). Verso. (Ouvrage original publié en 1983.)
Belani, A. (2026a, 8 octobre). Pourquoi Nouakchott veut une commission sur les frontières du Sahara occidental. TSA — Tout sur l’Algérie.
Belani, A. (2026b, 20 octobre). La Mauritanie, Lagouira et le Sahara occidental : marchandage en vue ?. TSA — Tout sur l’Algérie.
Cour internationale de Justice. (1975, 16 octobre). Sahara occidental : avis consultatif. La Haye : CIJ.
Nations unies. (1945). Charte des Nations unies. San Francisco.
Nations unies. (1975). Declaration of principles on Western Sahara, Madrid, 14 November 1975. United Nations Treaty Collection, vol. 988, p. 257.
Nations unies, Secrétaire général. (2025, 30 septembre). *Situation concerning Western Sahara: Report of the Secretary-General* (S/2025/612). Conseil de sécurité des Nations unies.
Pennell, C. R. (2000). Morocco since 1830: A history. New York University Press.

Professeur universitaire et analyste politique international



