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Analyse – Du Maroc profond au Parlement : l’irruption d’une parole périphérique après les élections du 23 septembre 2026

Jeunesse, représentation politique, justice territoriale et crise du langage institutionnel dans le Maroc contemporain

Introduction : lorsque les périphéries interpellent le centre

Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ouvrent une nouvelle séquence de réflexion sur la représentation politique, la place de la jeunesse et les relations entre le centre et les périphéries du Royaume. Au-delà de la distribution des sièges entre les formations partisanes, une question mérite une attention particulière : que signifie l’émergence de jeunes acteurs qui entendent porter au Parlement les revendications concrètes du Maroc profond, en privilégiant le langage direct des besoins sociaux plutôt que les formules convenues de la communication politique ? Cette question ne relève pas uniquement du renouvellement générationnel. Elle touche à la substance même de la représentation démocratique, à la capacité des institutions à entendre les citoyens et à la possibilité de transformer les frustrations territoriales en politiques publiques mesurables.

Le scrutin a reconduit une compétition multipartite tout en révélant les limites de la mobilisation électorale. Selon les résultats annoncés par le ministère de l’Intérieur, le Parti authenticité et modernité (PAM) a obtenu 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI), avec 66 sièges, l’Istiqlal, avec 65, et le Parti de la justice et du développement (PJD), avec 54. Le taux de participation annoncé était de 38,08 %, contre 50,86 % en 2021 et 42,27 % en 2016 (Ministry of the Interior, Kingdom of Morocco, 2026). Ces résultats constituent le point de départ de l’analyse, non sa conclusion : la composition du Parlement ne suffit pas, à elle seule, à mesurer la profondeur de la confiance citoyenne ni la qualité du lien entre élus et représentés.

Une précision méthodologique s’impose. L’arrivée de jeunes candidats dans la compétition électorale et l’expression de revendications nouvelles sont documentées par la presse internationale, mais l’affirmation selon laquelle une nouvelle génération aurait déjà transformé le langage du Parlement exige une démonstration distincte. Il faut donc différencier trois phénomènes : l’entrée de jeunes acteurs dans la vie politique, leur volonté de rompre avec le discours partisan traditionnel et leur capacité effective à modifier le fonctionnement de l’institution parlementaire. Ces phénomènes sont liés, mais ne sont pas interchangeables.

L’analyse proposée repose sur les résultats officiels, des reportages publiés avant le scrutin, des travaux théoriques établis sur la représentation politique et les mouvements sociaux, ainsi que sur le Nouveau Modèle de développement du Maroc. Elle mobilise également l’analyse sur l’abstention du 23 septembre, qui invite à considérer la non-participation comme un indicateur important de la relation entre citoyens et institutions, sans l’assimiler juridiquement à un vote exprimé (Chtatou, 2026).

La thèse défendue est la suivante : la parole revendicative des jeunes issus des territoires marginalisés peut contribuer à transformer la représentation politique marocaine, à condition que sa force initiale — la proximité avec les difficultés vécues — se traduise en responsabilité institutionnelle, en contrôle parlementaire et en résultats tangibles. L’enjeu n’est pas seulement de faire entrer la périphérie dans le Parlement, mais de lui permettre d’influencer la définition des priorités nationales.

1. Le paradoxe électoral : un Parlement renouvelé face à une confiance fragile

Les chiffres électoraux établissent le contexte dans lequel cette parole politique doit être analysée. Le ministère de l’Intérieur a annoncé un taux de participation de 38,08 %, soit une baisse de plus de douze points par rapport à 2021. Le Parlement compte 395 sièges, répartis entre quatorze formations politiques ou groupes ayant obtenu une représentation, selon les données publiées par l’Union interparlementaire (Inter-Parliamentary Union [IPU], 2026 ; Ministry of the Interior, Kingdom of Morocco, 2026). Ces données ne démontrent pas, à elles seules, une crise de légitimité constitutionnelle, mais elles imposent d’interroger la capacité des partis à mobiliser durablement les citoyens.

Dans mon article publié le 25 septembre 2026 dans Le Monde Amazigh, « Qui représente les abstentionnistes ? L’abstention comme vote silencieux aux législatives marocaines du 23 septembre 2026 », (Chtatou, 2026a) je propose précisément de considérer la non-participation comme un signal politique à prendre au sérieux, tout en rappelant qu’elle ne constitue pas juridiquement un vote et ne produit aucun mandat parlementaire spécifique. Cette distinction est essentielle : une abstention peut traduire le désenchantement, l’indifférence, des obstacles pratiques ou la conviction qu’aucune offre politique ne correspond aux attentes d’un électeur. Il serait donc erroné d’attribuer une intention unique aux abstentionnistes.

La faible participation ne signifie pas davantage que les institutions sont dépourvues de toute légitimité juridique. Elle révèle plutôt un écart possible entre la validité des procédures et la profondeur de l’adhésion citoyenne. Les élus disposent d’un mandat institutionnel, mais leur capacité à convaincre les citoyens de l’utilité de la participation dépendra de leur aptitude à produire des résultats perceptibles. Le problème se situe ainsi dans la relation entre représentation formelle et représentation substantielle : les institutions peuvent fonctionner conformément aux règles tout en éprouvant des difficultés à mobiliser une partie importante de la population.

Cette tension est particulièrement visible chez les jeunes. Dans un reportage publié le 22 septembre 2026, Hajar Elkahlaoui décrit des candidats qui cherchent à transformer les revendications issues des mobilisations de la génération Z en engagements électoraux. Les demandes concernent notamment la qualité des services publics, l’emploi, la distribution équitable des opportunités et la responsabilité des élus (Elkahlaoui, 2026). Un reportage de l’Associated Presssouligne également que les difficultés d’accès à l’emploi, les déficiences des services publics et le sentiment d’inégalité alimentent la défiance d’une partie de la jeunesse, alors que quelques candidats plus jeunes tentent de pénétrer un espace politique encore difficile d’accès (Oubachir, 2026).

Ces éléments autorisent une première conclusion : le renouvellement générationnel est une réponse possible à la crise de représentation, mais il n’en constitue pas la résolution automatique. Les jeunes peuvent entrer dans les institutions sans convaincre ceux qui restent à l’extérieur de participer. Inversement, une faible participation électorale n’empêche pas l’émergence de nouvelles formes d’engagement. Le défi du Parlement est donc de rapprocher ces deux réalités : l’existence d’acteurs qui souhaitent transformer le système de l’intérieur et celle de citoyens qui doutent encore de son efficacité.

2. Le Maroc profond : la périphérie comme expérience de l’inégalité

L’expression « Maroc profond » désigne ici moins une catégorie administrative qu’une expérience sociale et politique. Elle renvoie aux territoires et aux populations pour lesquels l’accès aux services publics, aux infrastructures, aux emplois qualifiés et aux centres de décision demeure difficile ou inégal. Cette périphérie peut être rurale, montagneuse, oasienne, périurbaine ou située dans de petites villes dont les perspectives économiques restent limitées. Elle ne se définit donc pas uniquement par la distance géographique à Rabat ou Casablanca, mais par la distance effective entre les droits proclamés et les possibilités réelles de les exercer.

Cette approche permet d’éviter une représentation simpliste du territoire marocain, opposant un centre entièrement privilégié à des périphéries uniformément abandonnées. Les disparités existent à l’intérieur même des régions et des villes. Certains espaces ruraux disposent de ressources économiques ou touristiques importantes, tandis que des quartiers urbains restent confrontés au chômage, à l’insuffisance des transports ou à l’accès difficile aux soins. La périphérie doit ainsi être comprise comme une relation entre des territoires, des ressources et des capacités de décision.

Le Nouveau Modèle de développement, présenté en 2021 par la Commission spéciale sur le modèle de développement, reconnaît l’importance de la convergence territoriale, de la valorisation du capital humain et de la restauration de la confiance dans les institutions (Commission spéciale sur le modèle de développement [CSMD], 2021). Son diagnostic souligne la nécessité de dépasser les approches fragmentées du développement pour construire une économie plus productive, améliorer les services publics et permettre aux citoyens de bénéficier davantage des possibilités offertes par leur pays. Le problème central est désormais celui de la mise en œuvre : comment transformer ces orientations en améliorations concrètes et équitablement distribuées ?

L’analyse du « Maroc des territoires » développée (Chtatou,2026b) dans mon travail sur les élections et la convergence territoriale fournit un cadre pertinent pour cette interrogation. Le développement ne peut être évalué uniquement à partir des performances des grands pôles économiques, de la réalisation d’infrastructures emblématiques ou de la visibilité internationale du pays. Il doit également être mesuré à travers les possibilités offertes aux habitants des territoires moins favorisés.

Une école existe-t-elle réellement comme service public si les enfants doivent parcourir plusieurs kilomètres à pied pour y accéder ? Un centre de santé est-il suffisamment opérationnel si les habitants doivent se déplacer vers une autre province pour obtenir des soins spécialisés ? Un programme d’investissement constitue-t-il un succès local si les jeunes de la région ne peuvent accéder aux emplois créés ? Ces questions illustrent la différence entre la présence administrative d’un équipement et son efficacité sociale.

La justice territoriale implique donc de considérer les infrastructures comme des moyens d’élargir les possibilités réelles des citoyens. Dans son ouvrage Development as Freedom, Sen (1999) explique que le développement ne doit pas être réduit à l’accumulation de richesses, mais compris comme l’expansion des libertés effectives dont disposent les individus. Appliquée au Maroc, cette approche conduit à évaluer les politiques publiques selon leur capacité à rendre possibles l’éducation, la mobilité, la santé, l’emploi, la participation et l’autonomie individuelle.

Cette perspective donne à la parole des jeunes du Maroc profond une portée particulière. Lorsqu’ils réclament un transport scolaire, un hôpital fonctionnel, des perspectives d’emploi ou une administration accessible, ils ne formulent pas simplement des demandes sectorielles. Ils interrogent la manière dont l’État transforme ses ressources en droits effectifs. Leur discours devient ainsi une critique de la distribution territoriale des possibilités.

Il serait toutefois réducteur de considérer que toutes les périphéries expriment les mêmes priorités. Les besoins du Rif ne se confondent pas avec ceux du Haut Atlas ; les contraintes hydriques des oasis du Sud-Est diffèrent de celles des zones agricoles du Souss ; les problèmes des quartiers périurbains ne sont pas identiques à ceux des petites communes montagneuses. Une politique territoriale juste doit donc combiner des garanties nationales communes et des interventions adaptées aux réalités locales.

L’égalité territoriale ne signifie pas que chaque région doit recevoir exactement les mêmes investissements. Elle exige que les différences de géographie, de coût et de besoins soient prises en compte pour garantir à tous des possibilités comparables de développement. C’est le sens d’une égalité différenciée : traiter les territoires selon leurs besoins réels, sans transformer leurs particularités en justification permanente des inégalités.

3. De la langue de bois à la parole revendicative

La notion de « langue de bois » doit être employée avec précision. Elle ne désigne pas tout discours institutionnel, ni l’utilisation nécessaire de concepts généraux dans l’élaboration des politiques publiques. Elle caractérise plutôt une communication qui privilégie les intentions, les formules consensuelles et les promesses générales sans préciser les responsabilités, les échéances et les résultats attendus.

Les expressions relatives à la promotion du développement, à la mobilisation des potentialités ou à l’amélioration de la qualité de vie peuvent avoir un contenu substantiel. Elles deviennent problématiques lorsqu’elles ne permettent pas aux citoyens de savoir ce qui sera effectivement réalisé, dans quels délais, avec quelles ressources et sous quel contrôle. La critique de la langue de bois est donc une critique de l’écart entre le discours et l’action.

La parole revendicative de la périphérie suit une logique différente. Elle part de situations concrètes et oblige les responsables à répondre à des questions précises. Au lieu de parler seulement de l’amélioration de l’éducation, elle demande pourquoi les établissements manquent d’enseignants ou pourquoi certains élèves ne disposent pas de transports scolaires. Au lieu de promettre une meilleure couverture sanitaire, elle interroge la disponibilité des médecins, les délais de prise en charge et les distances à parcourir. Au lieu de célébrer l’investissement, elle demande quels emplois sont créés et si les populations locales peuvent y accéder.

Cette évolution ne doit pas être présentée comme une transformation déjà accomplie de l’ensemble du Parlement. Les sources disponibles établissent l’existence d’une génération de candidats qui réclament une politique plus concrète et plus responsable, mais elles ne démontrent pas encore que les pratiques discursives de la Chambre des représentants ont été globalement transformées. La distinction entre une ambition politique et un changement institutionnel effectif doit être maintenue.

Le témoignage de jeunes acteurs recueilli par Elkahlaoui (2026) est néanmoins révélateur. Certains candidats expriment le refus des promesses générales et réclament une place réelle dans le débat, la décision et l’exercice des responsabilités. L’enjeu n’est donc pas simplement de rajeunir le personnel politique, mais de modifier les critères auxquels celui-ci doit répondre.

Les travaux de Bourdieu (1981) sur la représentation politique éclairent ce phénomène. Le pouvoir de représenter consiste notamment à parler au nom d’un groupe, à formuler ses intérêts et à imposer une certaine définition des problèmes. Cette délégation peut devenir une source de distance lorsque les représentants acquièrent des intérêts, des ressources et des codes qui les éloignent de ceux qu’ils prétendent représenter.

Dans cette perspective, le langage direct des jeunes élus potentiels peut être interprété comme une contestation du monopole des professionnels de la politique sur la formulation des problèmes sociaux. Les citoyens concernés souhaitent que leurs expériences soient exprimées sans être systématiquement reformulées en promesses abstraites. Ils demandent que les représentants connaissent les réalités locales, expliquent les décisions et acceptent de rendre compte des résultats.

Cependant, la simplicité du discours ne garantit pas, à elle seule, la qualité de la politique. Une parole directe peut aussi simplifier excessivement des problèmes complexes, désigner des responsables sans démonstration ou privilégier la dénonciation au détriment des solutions. La différence décisive ne se situe donc pas entre un langage populaire et un langage institutionnel, mais entre un discours qui rend les décisions vérifiables et un discours qui échappe à l’évaluation.

La véritable rupture avec la langue de bois suppose ainsi trois exigences : nommer clairement les problèmes, identifier les responsabilités institutionnelles et proposer des solutions dont les résultats peuvent être évalués. C’est à cette condition que la parole revendicative peut devenir un instrument de transformation démocratique plutôt qu’un simple style de communication.

4. La génération Z : entre contestation extérieure et participation institutionnelle

Les mobilisations de la génération Z en 2025 ont contribué à rendre visibles les frustrations d’une partie de la jeunesse marocaine concernant l’éducation, la santé, l’emploi et la responsabilité des gouvernants. À l’approche des élections de septembre 2026, ces préoccupations n’avaient pas disparu. Le reportage d’Elkahlaoui (2026) montre que certains jeunes ont choisi de tenter une entrée dans le jeu électoral, tandis que d’autres continuaient de douter de la capacité des partis à répondre à leurs demandes. Cette diversité des attitudes est essentielle : la jeunesse marocaine n’est ni une organisation unifiée ni un acteur doté d’un programme politique unique.

Dans mon article « Moroccan Youth and Party-Less Politics:Toward a New Grammar of Civic Participation », (Chtatou,2026b) je distingue le désengagement partisan du désintérêt pour la politique. Mon analyse souligne que des jeunes peuvent demeurer sensibles à la justice sociale, à l’emploi, à la corruption et aux inégalités territoriales tout en refusant de considérer les partis traditionnels comme leurs principaux instruments d’expression. Les réseaux sociaux leur permettent de commenter l’actualité, de diffuser des revendications et de coordonner certaines actions sans adhésion formelle à une organisation.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi une mobilisation extérieure aux partis peut coexister avec la volonté de certains jeunes de devenir candidats ou élus. Les stratégies diffèrent, mais elles peuvent répondre à un même problème : la difficulté à convertir les préoccupations sociales en décisions politiques.

Les travaux de Tilly et Tarrow (2015) sur les politiques contestataires montrent que les mouvements sociaux ne se limitent pas à exprimer un mécontentement. Ils construisent des revendications publiques, créent des solidarités et cherchent à modifier les rapports de pouvoir. La contestation peut ainsi élargir le champ des questions que les institutions sont contraintes d’examiner.

Au Maroc, la transformation d’une mobilisation en participation institutionnelle soulève toutefois une difficulté particulière. La rue et le Parlement fonctionnent selon des temporalités différentes. Une mobilisation exige souvent une réponse rapide ; le travail parlementaire implique des procédures, des négociations, des arbitrages et des contraintes budgétaires. La contestation rend un problème visible, tandis que l’action institutionnelle doit démontrer sa capacité à modifier les politiques qui le produisent.

Ces deux formes d’action peuvent se renforcer mutuellement. Les mouvements sociaux contribuent à faire émerger des demandes négligées, tandis que les représentants peuvent les transformer en questions parlementaires, propositions de loi, amendements budgétaires et dispositifs de contrôle gouvernemental. Mais cette complémentarité suppose que les élus conservent des liens avec les citoyens et rendent compte de leurs démarches.

Le risque est celui d’une institutionnalisation sans transformation. Un jeune élu peut gagner en visibilité, maîtriser les codes parlementaires et obtenir une place dans les structures partisanes sans modifier les priorités de l’institution. À l’inverse, il peut utiliser son mandat pour porter des problèmes longtemps marginalisés, documenter les insuffisances des services publics et établir des alliances autour de réformes territoriales.

La différence ne réside donc pas dans l’âge des représentants, mais dans la manière dont ils exercent leur mandat. Le renouvellement générationnel ne devient une transformation démocratique que lorsqu’il modifie les pratiques, les priorités et les mécanismes de responsabilité.

5. La crise des intermédiaires : qui peut légitimement parler au nom des territoires ?

Les partis politiques occupent une place centrale dans les démocraties représentatives. Ils sélectionnent les candidats, agrègent des intérêts, élaborent des programmes et contribuent à la formation des majorités. Toutefois, lorsque les citoyens considèrent que ces organisations sont dominées par des notables, des réseaux de clientèle ou des dirigeants peu renouvelés, leur fonction médiatrice peut perdre de sa crédibilité.

La question n’est pas simplement de savoir si les jeunes font confiance aux partis. Elle concerne les conditions concrètes d’accès à la représentation : qui peut obtenir une investiture, financer une campagne, mobiliser un réseau local et se faire connaître des électeurs ? L’égalité formelle du droit de candidature ne garantit pas une égalité réelle des possibilités d’accès aux mandats.

Le reportage d’Oubachir (2026) décrit les difficultés rencontrées par certains jeunes candidats, notamment le scepticisme des électeurs et les obstacles liés aux ressources nécessaires pour mener une campagne. Le reportage d’Elkahlaoui (2026) montre également que plusieurs jeunes engagés souhaitent dépasser la communication électorale ponctuelle pour participer réellement à la décision politique.

Ces observations invitent à ne pas idéaliser les nouveaux acteurs. Un jeune candidat n’est pas automatiquement plus représentatif, plus compétent ou plus honnête qu’un élu expérimenté. De même, l’origine rurale ou périphérique d’un représentant ne garantit pas qu’il défendra durablement les intérêts du territoire dont il est issu. La légitimité politique doit être évaluée à partir de ses pratiques, de ses engagements et de ses résultats.

Il serait également erroné de conclure que les partis sont devenus inutiles. Les mobilisations numériques peuvent rendre visibles des problèmes, mais elles rencontrent des difficultés lorsqu’il s’agit d’agréger des demandes diverses en un programme cohérent, de négocier des compromis et d’assurer la continuité de l’action publique. Les organisations politiques restent nécessaires, à condition de démocratiser leurs procédures et de renforcer leur capacité à écouter les citoyens.

Une réforme crédible devrait notamment améliorer la transparence de la sélection des candidats, ouvrir davantage les responsabilités internes aux jeunes, réduire les obstacles financiers à la candidature et permettre aux militants de participer réellement à la définition des programmes. Elle devrait aussi renforcer la présence des partis dans les territoires au-delà des seules périodes électorales.

Le député du Maroc profond doit ainsi répondre à une double exigence. Il lui faut faire entendre des demandes que les institutions ont parfois négligées, tout en démontrant qu’il peut utiliser les mécanismes parlementaires pour obtenir des résultats. Sa légitimité ne repose ni exclusivement sur son origine ni sur son appartenance générationnelle, mais sur sa capacité à relier l’expérience sociale, la délibération institutionnelle et la responsabilité publique.

6. La justice territoriale : de la promesse de développement à l’égalité effective

La parole revendicative ne peut être comprise sans examiner les conditions matérielles auxquelles elle répond. Les demandes relatives à l’éducation, à la santé, à l’emploi et aux infrastructures ne sont pas indépendantes les unes des autres. Elles forment un ensemble de possibilités dont l’absence peut produire des effets cumulatifs : un transport scolaire insuffisant favorise le décrochage, l’accès difficile aux soins augmente les dépenses des ménages, et le manque d’emplois qualifiés accélère le départ des jeunes vers les grandes villes ou l’étranger.

Le Nouveau Modèle de développement reconnaît la nécessité d’améliorer le capital humain, de renforcer la cohésion sociale et de réduire les disparités territoriales (CSMD, 2021). Son ambition implique cependant de dépasser l’annonce de programmes nationaux pour examiner leur distribution effective, leur qualité et leur continuité. Une politique publique ne peut être évaluée uniquement par le nombre d’équipements construits ou les montants annoncés : elle doit aussi être évaluée par l’amélioration concrète des conditions de vie.

L’approche par les capabilités de Sen (1999) est particulièrement utile à cet égard. Elle conduit à s’interroger sur les libertés réelles dont disposent les citoyens, et non seulement sur leurs droits formels ou les ressources théoriquement disponibles. Dans un territoire où l’école est éloignée, où le transport collectif est rare et où les services de santé sont insuffisants, les possibilités de développement individuel restent limitées même si les droits sont constitutionnellement reconnus.

L’exigence de justice territoriale ne signifie pas que chaque région doit recevoir un traitement identique. Elle implique au contraire que les politiques tiennent compte des différences géographiques, économiques et sociales. Les coûts de fourniture des services peuvent être plus élevés dans les montagnes ou les espaces faiblement peuplés ; les besoins en eau et en infrastructures peuvent différer entre les oasis, les plaines agricoles et les périphéries urbaines. Une répartition juste des ressources doit donc être sensible aux besoins et aux déficits accumulés.

Le concept d’« égalité différenciée » permet de formuler cette exigence : garantir des droits et des possibilités comparables en adaptant les instruments aux réalités locales. Le Maroc profond ne demande pas nécessairement que tous les territoires soient aménagés selon un modèle unique. Il exige que leurs particularités soient reconnues et que les habitants puissent bénéficier d’opportunités réelles en matière d’éducation, de santé, d’emploi et de mobilité.

La parole revendicative peut contribuer à cette transformation en rendant les déficits visibles et en obligeant les responsables à expliquer leurs arbitrages. Mais elle doit aussi dépasser la juxtaposition des demandes locales. La justice territoriale suppose une stratégie nationale de convergence, des mécanismes de financement transparents et une coordination effective entre l’État et les collectivités territoriales.

7. La régionalisation avancée : rapprocher les décisions des citoyens

La régionalisation avancée offre un cadre institutionnel pour rapprocher l’action publique des territoires. Pourtant, la décentralisation ne garantit pas automatiquement que les collectivités disposent des ressources financières, des compétences humaines et des moyens administratifs nécessaires pour répondre aux besoins locaux. Une responsabilité transférée sans moyens adéquats risque de demeurer théorique.

Pour les jeunes représentants des territoires périphériques, cette question est essentielle. Lorsqu’ils réclament un centre de santé, un établissement scolaire, un programme d’emploi ou une route, les compétences concernées peuvent relever de plusieurs institutions. L’absence de coordination peut conduire chaque administration à renvoyer la responsabilité vers une autre, laissant les citoyens sans réponse claire.

Le Parlement national peut contribuer à réduire cette opacité en interrogeant les ministres sur les disparités territoriales, en examinant les budgets et en contrôlant l’exécution des politiques publiques. Il peut également proposer des réformes qui clarifient la répartition des compétences et renforcent les capacités des collectivités territoriales.

Les jeunes élus pourraient ainsi transformer des demandes locales en dossiers documentés. Une revendication relative à la santé pourrait s’appuyer sur les distances à parcourir, les délais de prise en charge et les effectifs disponibles. Une demande concernant l’éducation pourrait mobiliser les données sur le décrochage scolaire, les transports et les besoins en personnel. Cette méthode permettrait de dépasser l’affrontement entre promesses générales et dénonciations générales.

La régionalisation ne devrait donc pas être considérée uniquement comme une question d’organisation administrative. Elle constitue également un enjeu de responsabilité démocratique. Les citoyens doivent pouvoir identifier l’institution responsable, connaître les ressources affectées à un projet et vérifier les résultats obtenus. Le rapprochement entre décision et territoire n’a de sens que si la proximité rend l’action publique plus accessible et plus contrôlable.

8. Les risques de récupération et les conditions d’une transformation durable

L’émergence d’une parole revendicative ne garantit pas que les institutions se transformeront. Le premier risque est celui de la récupération symbolique : les partis peuvent valoriser la présence de jeunes candidats pour afficher leur modernisation tout en conservant des procédures de sélection peu ouvertes et des pratiques inchangées. Dans ce cas, la nouveauté générationnelle devient une ressource de communication plutôt qu’un facteur de changement.

Le deuxième risque est la fragmentation territoriale. Les revendications locales sont légitimes, mais elles peuvent entrer en concurrence lorsqu’elles ne sont pas articulées à une réflexion nationale sur les priorités et les ressources. Un représentant doit défendre son territoire tout en contribuant à des politiques qui bénéficient à l’ensemble de la société.

Le troisième risque est celui de la simplification. Les problèmes territoriaux sont souvent le produit de facteurs économiques, géographiques, administratifs et historiques. Une parole directe peut les rendre visibles, mais elle doit aussi expliquer leurs causes et proposer des solutions réalisables. Sans cette rigueur, la dénonciation risque de se substituer à l’analyse.

Enfin, le lien entre les élus et leurs mandants peut s’affaiblir après l’élection. Les contraintes de la vie parlementaire, les obligations partisanes et la recherche de visibilité peuvent éloigner progressivement les représentants des populations dont ils ont porté les revendications. Pour limiter ce risque, il est nécessaire d’institutionnaliser la consultation territoriale, de publier régulièrement des comptes rendus de mandat et de suivre les engagements pris pendant la campagne.

Cinq orientations peuvent ainsi être dégagées : rendre les engagements mesurables ; démocratiser la sélection des candidats ; renforcer les moyens des collectivités territoriales ; améliorer la transparence budgétaire ; et établir une relation continue entre élus et citoyens. Ces mesures ne garantissent pas à elles seules une restauration de la confiance, mais elles peuvent réduire l’écart entre la représentation formelle et la responsabilité effective.

Conclusion : faire du Parlement un espace de convergence territoriale

L’émergence d’une parole revendicative portée par de jeunes acteurs du Maroc profond constitue un révélateur des tensions qui traversent la représentation politique marocaine. Elle exprime une demande de proximité, de justice territoriale et de responsabilité qui ne peut être satisfaite par le seul renouvellement des visages ou par la répétition des promesses électorales. Les élections du 23 septembre 2026 ont produit une nouvelle composition parlementaire, mais le taux de participation de 38,08 % rappelle que la capacité des institutions à susciter une adhésion citoyenne demeure un enjeu majeur (Ministry of the Interior, Kingdom of Morocco, 2026).

Mes humbles travaux (Chtatou, 2026a, 2026b) permettent d’inscrire ce phénomène dans une réflexion plus large sur la transformation de la participation politique. L’abstention peut signaler une distance entre les citoyens et les organisations partisanes, tandis que les mobilisations numériques permettent à certains jeunes de s’exprimer sans adhérer aux structures traditionnelles. Ces formes de participation ne sont ni équivalentes ni nécessairement convergentes, mais elles invitent toutes à interroger l’efficacité des mécanismes de représentation.

La parole revendicative des périphéries pourrait contribuer à renouveler le contrat politique marocain si elle conserve trois caractéristiques : l’ancrage dans les réalités quotidiennes, la capacité à transformer les demandes en propositions concrètes et l’obligation de rendre compte des résultats. Elle devra également éviter les pièges de la récupération symbolique, de la simplification populiste et de la fragmentation des intérêts territoriaux.

Le Maroc profond n’est pas une périphérie extérieure au projet national. Il constitue une composante essentielle de la société marocaine, dont les attentes interrogent la distribution des ressources, l’efficacité des services publics et la cohérence du développement. Le Rif, le Haut Atlas, le Souss, l’Oriental, les oasis du Sud-Est et les périphéries urbaines ne réclament pas nécessairement les mêmes politiques, mais leurs habitants ont droit à des possibilités comparables d’éducation, de santé, d’emploi, de mobilité et de participation.

La transformation démocratique ne consistera donc pas simplement à remplacer une génération politique par une autre. Elle exigera de modifier les pratiques de sélection des candidats, de renforcer la régionalisation avancée, de rendre les budgets plus transparents et de faire du contrôle parlementaire un instrument réel de justice territoriale.

La question décisive est finalement simple : les citoyens qui ont porté ces revendications constateront-ils une amélioration vérifiable de leurs conditions d’existence ? Si la réponse est positive, la parole périphérique aura contribué à renouveler la représentation. Si elle reste sans effet, elle risque de devenir une nouvelle promesse déçue.

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de faire entrer le Maroc profond au Parlement, mais de permettre à ses réalités de peser durablement sur la définition des priorités nationales. La périphérie ne demande plus seulement à être entendue : elle exige que les institutions répondent de leurs décisions.

Bibliographie

Bourdieu, P. (1981). La représentation politique : Éléments pour une théorie du champ politique. Actes de la recherche en sciences sociales, 36–37, 3–24. (https://doi.org/10.3406/arss.1981.2105?utm_source=chatgpt.com)

Chtatou, M. (2026a, 25 septembre). Qui représente les abstentionnistes ? L’abstention comme vote silencieux aux législatives marocaines du 23 septembre 2026. Le Monde Amazigh.

Chtatou, M. (2026b, 15 septembre). Moroccan youth and party-less politics: Toward a new grammar of civicparticipation. Morocco World News.

Commission spéciale sur le modèle de développement. (2021). Le Nouveau Modèle de développement : Libérer les énergies et restaurer la confiance pour accélérer la marche vers le progrès et la prospérité pour tous. Royaume du Maroc.

Elkahlaoui, H. (2026, 22 septembre). Morocco’s youth takeGen Z protest demands to the polls. Al Jazeera.

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Oubachir, A. (2026, September 20). Young people in Morocco split over whether politics can deliver change as electiondraws near. Associated Press.

Sen, A. (1999). Development as freedom. Alfred A. Knopf.

Tilly, C., & Tarrow, S. G. (2015). Contentious politics (2nd ed.). Oxford University Press

Dr. Mohamed Chtatou

Professeur universitaire et analyste politique international

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