L’officialisation de l’amazighe dans le programme gouvernemental marocain
Dans son programme relatif à l’officialisation de l’amazighe, le nouveau gouvernement a défini deux mesures fondamentales. La première consiste à créer un fonds spécial doté d’une enveloppe de deux milliards de dirhams, destiné à concrétiser le caractère officiel de la langue amazighe et à renforcer sa présence dans les différents domaines. La seconde porte sur l’institution d’une commission ministérielle permanente auprès de la chefferie du gouvernement, chargée de suivre l’intégration de l’amazighe dans les secteurs de l’éducation, de l’administration, de la justice, des médias et de la signalétique publique, tout en élaborant un rapport annuel comprenant des indicateurs sur le niveau de couverture et les progrès accomplis en la matière.
Concernant le fonds spécial dédié à l’amazighe, il convient de saluer cette décision, tout particulièrement l’enveloppe budgétaire qui lui est allouée. Cela ne nous empêche toutefois pas de soulever de nombreuses interrogations quant à la nature de ce fonds, ses mécanismes de fonctionnement, ses domaines d’intervention ainsi que l’entité chargée de gérer et d’engager son budget. Afin que ce dispositif ne demeure pas une simple mesure sans impact tangible, l’intégralité de son budget doit être exclusivement consacrée à l’amazighe. Il s’agit ainsi de ne pas reproduire les errements du gouvernement précédent, qui avait instauré, sous la tutelle du ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, un mécanisme dénommé « Fonds de modernisation de l’administration publique, d’appui à la transition numérique et d’utilisation de l’amazighe », doté en 2025 d’un milliard de dirhams, sans qu’aucun impact réel sur l’amazighe ne soit constaté sur le terrain… En insistant sur l’impératif de consacrer ce fonds exclusivement à l’amazighe, nous rappelons dans ce cadre le programme électoral du Parti Authenticité et Modernité, qui dirige le nouvel exécutif. Dans son engagement numéro 16, intitulé « Accélérer l’officialisation de l’amazighe », la formation évoquait en effet « la création d’un fonds spécial de soutien à l’utilisation de l’amazighe doté d’une enveloppe de deux milliards de dirhams, tout en retirant cette compétence au Fonds de modernisation de l’administration publique, d’appui à la transition numérique et d’utilisation de l’amazighe ». Dès lors, la décision de créer ce fonds honore un engagement électoral figurant dans le programme du parti qui préside le gouvernement. Mais le véritable défi réside dans la manière de faire aboutir cette mesure, tant sur le plan opérationnel que pratique. À cet égard, plusieurs pistes et propositions peuvent être avancées quant aux champs d’intervention de ce fonds.
Convenons d’abord que la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe dans tous les aspects de la vie publique concerne l’ensemble des départements ministériels. En d’autres termes, les crédits financiers nécessaires à cette officialisation sont déjà inscrits dans le budget propre de chaque secteur, qu’il s’agisse de l’éducation, des médias, de la justice ou d’autres domaines encore. La création de ce fonds s’apparente donc à une mesure de discrimination positive, visant à réparer le préjudice subi par l’amazighe, à accélérer son officialisation et à lui permettre de remplir pleinement son rôle constitutionnel. Dans cette optique, le fonds doit obéir à un mécanisme transparent de financement des différents projets dédiés à la promotion, à la protection et au développement de l’amazighe.
• Dans cette perspective, l’implication des acteurs amazighs apparaît indispensable, notamment à travers les associations œuvrant pour la culture amazighe, au moyen de partenariats destinés à concrétiser des programmes ciblés ou dans le cadre de l’organisation de festivals, de colloques et de moussems liés au patrimoine culturel amazigh.
• Le fonds peut également servir de levier pour encourager la signalétique et l’affichage sur les devantures des espaces privés, tels que les cafés, les restaurants, les hôtels, les commerces et les entreprises, ainsi que pour l’ensemble des panneaux publicitaires et supports promotionnels qui y sont rattachés, la signalétique publique relevant quant à elle des départements ministériels compétents. À ce titre, le fonds pourrait financer des jeunes diplômés universitaires en études amazighes souhaitant créer de petites entreprises régionales et locales spécialisées dans la confection d’enseignes, de devantures et de tout ce qui a trait à l’identité visuelle amazighe en caractères tifinaghs, afin de corriger les anomalies constatées çà et là dans la graphie…
• En ce qui concerne la production amazighe dans les domaines de la création littéraire, du théâtre, du cinéma et de la musique, le fonds peut aussi être mobilisé pour financer et stimuler ces créations, soit de manière intégrale pour les projets ne nécessitant pas d’importants moyens financiers, soit de façon partielle pour les initiatives bénéficiant déjà d’un soutien sectoriel du ministère de la Culture, du Centre cinématographique marocain ou de la télévision par exemple, lorsque ces subventions ne suffisent pas à couvrir les coûts de production…
• Afin de garantir le droit des Marocains à apprendre leur langue amazighe, tant à l’écrit qu’à l’oral, le fonds pourrait également s’ouvrir à des initiatives d’éducation non formelle et d’alphabétisation au profit des personnes désireuses d’apprendre à lire et à écrire l’amazighe.
Quant à la seconde mesure, qui prévoit l’institution auprès de la chefferie du gouvernement d’une commission ministérielle chargée du suivi de l’intégration effective de l’amazighe dans les différents domaines de la vie publique, elle répond à une exigence formulée par la loi organique elle-même. L’article 34 de la loi organique 26.16 fixant les étapes de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe dispose en effet :
Il est créé auprès du chef du gouvernement une commission interministérielle permanente chargée du suivi et de l’évaluation de la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazighe. La composition de cette commission et ses modalités de fonctionnement sont fixées par voie réglementaire.
Cette commission ne constitue donc ni une innovation ni une initiative inédite du gouvernement, mais bien un instrument légal d’évaluation et de suivi. Le terme « création » employé dans la déclaration gouvernementale manque par conséquent d’exactitude : le gouvernement alors dirigé par Saad Dine El Otmani avait déjà adopté le décret instituant cette commission ministérielle le 3 septembre 2020, et celle-ci ne s’est réunie qu’une seule et unique fois, le 20 avril 2021, avant de sombrer dans l’oubli tout au long du mandat gouvernemental précédent présidé par Aziz Akhannouch. L’expression la plus fidèle à la réalité serait donc de parler de « réactivation » plutôt que de « création » de cette instance… Pour que la commission puisse remplir sa mission, il conviendra de repenser ses méthodes de travail en s’ouvrant aux acteurs amazighs et en les associant au suivi, à l’évaluation et aux propositions.
La promotion de l’amazighe requiert indéniablement des dotations budgétaires ainsi que des instances de suivi, d’accompagnement et d’évaluation. Mais ces mesures, bien qu’essentielles, demeurent tributaires d’initiatives et d’engagements plus courageux, tout comme elles exigent des acteurs amazighs un surcroît de mobilisation et de plaidoyer. L’amazighe relève en effet d’une cause d’État avant d’être une simple affaire gouvernementale ou sectorielle, puisqu’elle irrigue tous les pans de la vie publique et ne saurait être cantonnée à un seul domaine. Elle appelle une volonté politique authentique qui lui permette d’occuper pleinement son statut constitutionnel. À cette fin, l’amazighe devrait être dotée d’une institution gouvernementale ou indépendante chargée de superviser tout ce qui concerne le déploiement et la mise en œuvre de son officialisation dans l’ensemble des secteurs.
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