Deux milliards de dirhams pour l’amazighe en mémoire d’Ahmed Dgharni
Dans une coïncidence hautement symbolique, la cheffe du gouvernement marocain, Fatima Ezzahra El Mansouri, a annoncé ce lundi 19 octobre 2026 la création d’un fonds spécial doté de deux milliards de dirhams, soit 200 milliards de centimes, destiné à mettre en œuvre l’officialisation de la langue amazighe. Cette annonce est intervenue lors de la présentation du programme gouvernemental devant le Parlement, le jour même où les défenseurs de la cause amazighe commémorent l’anniversaire de la disparition du juriste et militant Ahmed Dgharni, l’une des figures majeures de la défense de l’identité amazighe et des droits culturels et linguistiques au Maroc.
Entre une promesse gouvernementale d’allouer d’importantes ressources financières pour consacrer le statut officiel de l’amazighe et le souvenir d’un homme qui a fait de ce combat l’engagement de toute une vie, cette concordance temporelle invite à la réflexion. Loin d’y voir un simple rapport de cause à effet, elle revêt une portée symbolique qui confronte la mémoire militante aux défis du présent et aux exigences de l’avenir.
Tout au long de son parcours intellectuel et juridique, feu Ahmed Dgharni est demeuré l’une des voix les plus résolues à réclamer la réhabilitation de l’amazighe en tant que langue, identité et culture, ainsi que la fin de décennies de marginalisation. Le débat sur la constitutionnalisation de l’amazighe et son ancrage au sein des institutions s’inscrivait dans un combat plus vaste : celui de la reconnaissance du pluralisme culturel et linguistique du Maroc et du droit des citoyens à voir leur langue et leur identité reconnues à l’école, dans l’administration, la justice, les médias et la vie publique.
Aujourd’hui, plusieurs années après la consécration de l’amazighe comme langue officielle dans la Constitution de 2011, intervient l’annonce de ce fonds de deux milliards de dirhams. Il s’accompagne de la création d’une commission ministérielle permanente auprès de la chefferie du gouvernement, chargée de suivre son intégration dans l’enseignement, l’administration, la justice, les médias et la signalétique publique, assortie de la publication d’indicateurs de suivi dans un rapport annuel. Si ces mesures sont déployées avec des objectifs clairs et des mécanismes rigoureux de contrôle et d’évaluation, elles pourraient marquer une étape essentielle pour passer de la reconnaissance constitutionnelle à la pratique quotidienne.
Toutefois, la portée d’une telle annonce ne dépend pas seulement du montant des crédits alloués, mais réside avant tout dans la gestion de ces fonds, la nature des projets financés et leur impact réel sur le quotidien des citoyens. L’amazighe n’a pas seulement besoin d’engagements budgétaires affichés. Elle exige une présence effective dans les institutions publiques, la généralisation de son enseignement, la formation de ressources humaines qualifiées, ainsi que la possibilité réelle pour les usagers de l’employer dans les administrations, les tribunaux et les services de santé, sans oublier son renforcement dans les médias publics et l’espace numérique.
La réussite de ce chantier suppose également l’application de critères transparents dans la répartition des ressources, des calendriers d’exécution précis et la publication d’un bilan annuel détaillé. Ce suivi doit permettre aux citoyens, chercheurs, associations et acteurs amazighs d’évaluer les avancées tangibles et de cerner les blocages persistants. En effet, le véritable critère de succès d’une politique publique ne réside pas dans les proclamations officielles, mais dans sa capacité à transformer concrètement le rapport du citoyen à sa langue, à ses droits et à ses institutions.
Cette coïncidence temporelle remet au premier plan le devoir de fidélité envers la mémoire des pionniers qui ont défendu l’amazighe à une époque où ce débat ne jouissait d’aucune reconnaissance institutionnelle. Rendre hommage à Ahmed Dgharni ne saurait se limiter à des discours d’hommage ou à l’évocation de son parcours. C’est l’occasion d’évaluer le chemin parcouru par la cause amazighe et de mesurer l’écart qui sépare encore les acquis constitutionnels de la réalité du terrain.
Honorer cette mémoire militante ne se résume pas à perpétuer un souvenir ; cela exige de préserver les droits pour lesquels ces précurseurs ont lutté. Il s’agit aussi d’encourager la recherche sur l’histoire du mouvement amazigh, de documenter les témoignages de ses pionniers et de saluer l’apport déterminant des acteurs associatifs et culturels qui ont permis à l’amazighe d’accéder à son statut constitutionnel actuel.
Dès lors, la concordance entre l’annonce d’une enveloppe de deux milliards de dirhams et l’anniversaire de la disparition d’Ahmed Dgharni confère à l’événement une forte densité symbolique, tout en plaçant le gouvernement devant ses responsabilités : celle de transformer cette annonce en un engagement mesurable et soumis à l’obligation de rendre des comptes. L’amazighe n’est ni un dossier sectoriel isolé ni un simple chapitre dans un programme gouvernemental. Elle constitue une composante authentique de l’identité marocaine et un droit constitutionnel qui exige des politiques pérennes et une volonté institutionnelle affranchie des déclarations d’intention.
Le calendrier n’est peut-être qu’un pur hasard, mais la valeur de cet instant se mesurera à ses résultats. Ces deux milliards de dirhams marqueront-ils le véritable point de départ pour en finir avec la marginalisation linguistique et administrative, ou ce montant impressionnant ne restera-t-il qu’un effet d’annonce à l’impact limité ? Telle est la question qui doit accompagner cette décision, tout comme elle doit guider chaque initiative visant à rendre justice à l’amazighe et à réhabiliter les luttes de ses militants.
En commémorant le souvenir d’Ahmed Dgharni, il ne s’agit pas seulement d’évoquer un disparu, mais de s’interroger sur une cause dont l’équité reste à parachever. Les générations qui ont défendu l’amazighe ne réclamaient pas de simples lignes budgétaires, mais une langue vivante à l’école, dans l’administration, les tribunaux et les médias, une identité protégée par les politiques publiques et une citoyenneté pleine et entière où la langue ne constitue plus un obstacle à l’accès aux droits et aux services.
Ahmed Dgharni nous a quittés, mais les interrogations qui ont guidé son parcours demeurent d’actualité. Quant au jugement qui sera porté sur l’annonce faite aujourd’hui, il ne sera dicté ni par le hasard ni par la symbolique d’une date, mais bien par les retombées réelles pour les citoyens et par la capacité de l’État à transformer l’officialisation de l’amazighe en une réalité vécue au quotidien, au-delà de la seule reconnaissance constitutionnelle.
Par Ibrahim Fadil
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