Ceuta et Melilla, le paradoxe des frontières européennes
Introduction : la contradiction entre les valeurs européennes et les intérêts européens
La présence espagnole persistante à Ceuta et Melilla met en évidence une contradiction fondamentale de la politique européenne contemporaine : la tension entre l’engagement proclamé de l’Union européenne en faveur des droits humains, de la décolonisation, de la gouvernance démocratique et de la coopération internationale, d’une part, et sa volonté de préserver le statu quo territorial, de contrôler les migrations, de lutter contre le terrorisme et de garantir son accès économique aux marchés africains, d’autre part. Cette contradiction apparaît avec une particulière acuité dans les relations entre l’Espagne et le Maroc, partenaire nord-africain stratégiquement indispensable, appelé à contribuer à la gestion de la migration irrégulière, à la lutte contre les réseaux criminels transnationaux, à la coopération antiterroriste et au développement des échanges économiques avec l’Afrique, alors même que les revendications territoriales marocaines concernant Ceuta et Melilla demeurent sans règlement.
La relation qui en résulte se caractérise par une asymétrie des attentes : le Maroc est simultanément considéré comme un partenaire souverain, un fournisseur de sécurité, un rempart contre les migrations et une porte d’entrée vers les marchés africains, sans que ses préoccupations territoriales reçoivent une attention équivalente dans la réflexion stratégique européenne.
Cette tension n’est pas simplement rhétorique. Elle reflète la géographie politique d’un espace méditerranéen dans lequel les arrangements territoriaux hérités de l’histoire coexistent avec l’intégration européenne contemporaine, les politiques restrictives en matière migratoire et une répartition inégale du pouvoir. Comme le démontre Ferrer-Gallardo (2008) dans son analyse de la frontière hispano-marocaine, l’intégration de Ceuta et Melilla dans le régime frontalier européen a transformé leur importance géopolitique, fonctionnelle et symbolique. Ces territoires sont devenus davantage que des villes administrées par l’Espagne sur la côte nord-africaine : ils constituent des portes d’accès à l’Europe, des frontières extérieures fortement sécurisées et des expressions visibles de la distinction entre l’appartenance politique européenne et l’espace africain voisin.
La thèse centrale de cet essai est que les relations hispano-marocaines illustrent une contradiction structurelle plus générale du pouvoir européen. L’Union européenne cherche à maintenir un ordre international fondé, dans son discours, sur des principes universels, tout en préservant une géographie stratégique façonnée par des asymétries historiques et des priorités sécuritaires contemporaines. La coopération du Maroc est indispensable, mais son rôle ne saurait être réduit à celui de garde-frontière ou de sous-traitant sécuritaire de l’Europe. Un partenariat durable exige la réciprocité, le respect de l’égalité souveraine, des garanties crédibles en matière de droits humains et un dialogue constructif sur les différends territoriaux.
Cette argumentation s’appuie sur mes propres analyses de la crise migratoire de Ceuta et de l’externalisation des frontières européennes, notamment Ceuta’s Sudden Migration Surge: Law, Politics, and Border Governance (Chtatou, 2026a), Fortress Europe or Fortress Illusion? Border Externalization, the Ceuta Migration Surge, and the Contradictions of Europe’s Migration Governance (Chtatou, 2026b), ainsi que Sebta, une ligne de fracture : migration, souveraineté et persistance de l’anti-marocanisme (Chtatou, 2026c). Ces contributions inscrivent la question frontalière dans un débat plus large sur la souveraineté, la mémoire coloniale, la gouvernance migratoire et la répartition inégale des responsabilités sécuritaires.
Géographie historique et persistance de la question territoriale
Ceuta et Melilla occupent une position singulière dans la géographie politique de la Méditerranée. Ceuta fut conquise par le Portugal en 1415, puis passa sous domination espagnole à la suite des arrangements dynastiques ibériques de la fin du XVIe siècle. La séparation des couronnes portugaise et espagnole en 1640 et le règlement de 1668 consolidèrent son statut espagnol. Melilla fut conquise par la Castille en 1497. Les deux villes se développèrent ensuite comme des avant-postes militaires et commerciaux fortifiés sur la côte nord-africaine.
L’Espagne soutient que ces villes font partie intégrante de son territoire national, en invoquant la durée de son administration, leur intégration constitutionnelle et l’identification politique de leurs habitants à l’Espagne. Le Maroc, pour sa part, considère que leur localisation dans l’espace géographique et historique marocain constitue un élément central de sa revendication, et que leur séparation persistante du territoire environnant représente une question historique et territoriale non résolue. Le différend concerne donc non seulement la géographie, mais également des récits historiques concurrents, la souveraineté et l’interprétation de la décolonisation.
L’analyse universitaire impose de distinguer la présence historique, l’administration effective, la souveraineté territoriale et la qualification juridique d’un territoire. L’Espagne rejette la caractérisation de Ceuta et Melilla comme possessions coloniales devant faire l’objet d’un processus de décolonisation, tandis que le Maroc considère leur séparation du territoire marocain environnant comme une question historique et territoriale persistante. Ces deux positions ne doivent pas être confondues avec des conclusions juridiques internationales définitivement établies. Comme le montrent Ferrer-Gallardo (2008, 2011), la frontière a acquis des significations géopolitiques et symboliques successives à mesure que la relation de l’Espagne avec l’Union européenne évoluait.
La comparaison avec Gibraltar illustre la sensibilité politique des revendications historiques concurrentes, même si les circonstances juridiques des différents territoires ne sont pas identiques. L’Espagne conteste la souveraineté britannique sur Gibraltar et soutient son retour sous souveraineté espagnole, tout en affirmant sans équivoque que Ceuta et Melilla appartiennent à l’Espagne. Cette différence de position ne constitue pas nécessairement une contradiction juridique formelle, puisque chaque territoire possède sa propre histoire, ses traités, ses arrangements constitutionnels et son contexte international. Elle soulève néanmoins une question légitime quant à la cohérence avec laquelle les États européens évaluent la continuité historique, l’intégrité territoriale et l’autodétermination.
L’Union européenne n’est pas un État souverain unique habilité à régler tous les différends territoriaux impliquant ses membres. Elle n’est pas non plus juridiquement tenue d’approuver la revendication marocaine. Toutefois, la solidarité envers un État membre ne devrait pas empêcher un examen sérieux de la position historique de l’État voisin. Une approche européenne cohérente distinguerait le soutien aux intérêts sécuritaires et diplomatiques de l’Espagne de l’adhésion automatique à toutes les dimensions de son récit territorial.
La question fondamentale n’est donc pas de savoir si la proximité géographique détermine automatiquement la souveraineté. Ce n’est pas le cas. Il s’agit plutôt de déterminer si les institutions européennes peuvent aborder les différends territoriaux avec cohérence intellectuelle, en reconnaissant que les récits historiques et les arrangements politiques contemporains peuvent demeurer contestés, même lorsqu’un gouvernement exerce une administration effective. La persistance du différend relatif à Ceuta et Melilla illustre la difficulté de dissocier l’intégration européenne contemporaine des processus historiques par lesquels le pouvoir territorial européen s’est constitué (Chtatou, 2026c ; Ferrer-Gallardo, 2008).
La forteresse Europe et l’externalisation du contrôle migratoire
L’expression la plus immédiate de la contradiction entre les valeurs européennes et les impératifs sécuritaires de l’Europe réside dans l’externalisation du contrôle migratoire. Depuis la mise en place du système Schengen, l’Union européenne cherche à concilier la libre circulation interne avec des contrôles de plus en plus restrictifs des entrées en provenance de l’extérieur de ses frontières. Cette évolution a favorisé le transfert de responsabilités en matière de gestion migratoire vers les pays voisins, notamment ceux situés sur les principales routes conduisant à l’Europe (Bigo, 2002 ; Boswell, 2003 ; Lavenex, 2018).
Le modèle d’externalisation vise à empêcher les migrants d’atteindre le territoire européen en soutenant, dans les pays d’origine et de transit, la surveillance, l’interception, les dispositifs de réadmission et les opérations contre les réseaux de passeurs. Il peut produire des bénéfices légitimes lorsqu’il permet d’éviter des traversées dangereuses, de démanteler des organisations criminelles et d’améliorer la coordination entre les autorités. Il soulève néanmoins des questions fondamentales concernant la responsabilité juridique, les droits humains et la répartition des charges financières et opérationnelles.
Ceuta et Melilla constituent des exemples particulièrement révélateurs de ce processus. Leurs frontières physiques ont été fortement fortifiées, tandis que les forces de sécurité marocaines jouent un rôle important dans la prévention des départs et la gestion des routes migratoires qui conduisent vers les deux enclaves. Ferrer-Gallardo (2008) montre que l’évolution de cette frontière ne peut être comprise uniquement à travers les barrières physiques : ses dimensions fonctionnelles et symboliques sont tout aussi importantes. La frontière différencie l’appartenance politique européenne du territoire africain voisin, tout en facilitant les déplacements autorisés et en restreignant la mobilité irrégulière.
Le cadre de coopération migratoire de la Commission européenne avec le Maroc confirme l’importance de cette relation. En juillet 2022, la Commission et les gouvernements espagnol et marocain ont renouvelé leur partenariat contre le trafic illicite de migrants et les réseaux de traite des êtres humains, en mettant l’accent sur la responsabilité partagée et la coopération opérationnelle (Commission européenne, 2022). La Commission a par ailleurs documenté plus de 2,1 milliards d’euros de coopération bilatérale globale de l’Union européenne avec le Maroc entre 2014 et 2022, comprenant une aide substantielle liée à la gestion migratoire (Commission européenne, 2023).
Ces dispositifs montrent que la sécurité des frontières européennes n’est pas produite exclusivement sur le territoire européen. Elle dépend de la coopération avec les pays voisins, dont les institutions, le personnel et les ressources deviennent des composantes intégrales de la gouvernance migratoire européenne.
La répartition des responsabilités demeure toutefois inégale. Le Maroc doit consacrer des ressources à la surveillance, aux patrouilles, aux opérations de sauvetage et à la gestion des populations migrantes, tout en répondant à ses propres priorités de développement. Les institutions européennes, quant à elles, bénéficient de la prévention des départs avant que les migrants n’atteignent le territoire européen. Bien que le Maroc reçoive une aide financière et bénéficie de retombées diplomatiques, la relation demeure asymétrique lorsque les institutions européennes fixent les principaux objectifs et évaluent la coopération essentiellement à l’aune du nombre d’arrivées empêchées.
C’est là l’argument central de mon analyse intitulée Fortress Europe or Fortress Illusion? (Chtatou, 2026b) : l’externalisation peut réduire les pressions migratoires immédiates sans résoudre les contradictions structurelles de la gouvernance migratoire européenne. Elle transfère les responsabilités opérationnelles vers l’extérieur tout en laissant l’essentiel de l’autorité sur le droit et les politiques migratoires européens au sein de l’Union. Il en résulte un système dans lequel les États voisins sont appelés à mettre en œuvre des objectifs dont ils n’ont que peu contribué à définir les contours.
La contradiction devient plus grave lorsque le contrôle frontalier prend le pas sur la protection humanitaire. Les personnes en déplacement peuvent être des demandeurs d’asile, des mineurs non accompagnés, des victimes de la traite ou des individus fuyant la persécution et les conflits armés. Leur situation exige des procédures adaptées plutôt qu’une classification automatique comme menaces pour la sécurité. L’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme dans l’affaire N.D. et N.T. c. Espagne (2020) illustre la complexité des questions juridiques liées aux expulsions collectives et aux interceptions frontalières. Il ne supprime ni la nécessité d’examiner les circonstances individuelles ni la portée plus large des obligations applicables en matière de droits humains.
Le problème fondamental n’est donc pas que l’Europe réglemente ses frontières. Les États disposent d’une autorité légitime pour contrôler les entrées. Il réside dans le fait qu’un système principalement axé sur la réduction des arrivées peut encourager le déplacement des responsabilités humanitaires au-delà du territoire européen. Comme le montre Sahraoui (2024) dans son étude des pratiques ordinaires de contrôle frontalier à Ceuta et Melilla, l’externalisation produit des conséquences sociales pour les migrants sans statut régulier, affecte leur accès aux services essentiels et renforce leur exclusion dans les espaces frontaliers.
Une politique européenne crédible doit reconnaître que la gestion des frontières et le respect des droits humains constituent des obligations complémentaires, et non des préférences politiques concurrentes. Le Maroc ne devrait donc pas être appelé à fonctionner comme une extension de l’infrastructure frontalière européenne sans disposer de ressources suffisantes, de mécanismes transparents de responsabilité et de garanties effectives pour les migrants.
Le Maroc, partenaire sécuritaire : coopérer sans se subordonner
La migration ne constitue qu’une dimension de la coopération hispano-marocaine. Les deux pays collaborent également dans les domaines de la lutte antiterroriste, des échanges de renseignements, de la criminalité organisée transnationale et de la sécurité maritime. Leur proximité géographique et l’interconnexion de leurs réseaux de transport rendent cette coopération indispensable. Aucun des deux pays ne peut affronter efficacement ces défis par une action exclusivement unilatérale.
Le Maroc a ses propres raisons stratégiques de lutter contre l’extrémisme violent, les trafics et les réseaux criminels. Sa contribution à la sécurité européenne doit donc être comprise comme l’exercice de son autonomie nationale, et non comme un simple service rendu à l’Espagne. Le Maroc est un acteur souverain doté d’ambitions régionales, de capacités institutionnelles et de priorités sécuritaires indépendantes.
Pourtant, le discours européen sur la sécurité réduit parfois le Maroc à un ensemble de fonctions : empêcher la migration irrégulière, fournir des renseignements et protéger le flanc méridional de l’Europe. Cette perspective restrictive néglige les objectifs plus larges du Maroc en matière de développement, ses relations diplomatiques africaines et ses ambitions dans les domaines de l’industrialisation, de l’éducation, des infrastructures et de l’intégration économique régionale.
La fragilité du dispositif existant est apparue lors de la crise migratoire de mai 2021, lorsque des milliers de personnes sont entrées à Ceuta dans un contexte de fortes tensions diplomatiques entre Madrid et Rabat. Cet épisode faisait suite à la décision de l’Espagne d’autoriser le dirigeant du Front Polisario, Brahim Ghali, à recevoir des soins médicaux sur son territoire. La crise a démontré comment la gestion des frontières peut se trouver imbriquée dans des différends dépassant largement la seule question migratoire.
Il serait toutefois imprudent de conclure que toute augmentation de la migration irrégulière résulte d’une décision délibérée du gouvernement marocain. Les flux migratoires répondent à de nombreux facteurs : l’insécurité économique, les conditions météorologiques, les réseaux sociaux, la désinformation, les opérations des passeurs et les décisions individuelles. L’instrumentalisation politique des migrations constitue un objet légitime d’investigation, mais elle doit être établie par des preuves plutôt que déduite automatiquement de l’apparition d’une crise frontalière.
La vague migratoire qui a touché Ceuta en 2026 a, une nouvelle fois, révélé la fragilité d’un système reposant largement sur la coopération entre États souverains voisins. Les informations contemporaines ont présenté cette crise comme un défi humanitaire et politique majeur, tout en soulevant des interrogations sur les capacités d’accueil de l’Espagne et sur la stratégie plus générale de l’Union européenne consistant à s’appuyer sur les pays voisins pour gérer les pressions migratoires (Associated Press, 2026 ; Reuters, 2026a). Cet épisode a renforcé l’idée que l’externalisation peut réduire les pressions opérationnelles ordinaires sans éliminer le risque de crises soudaines.
La solution consiste à instaurer un partenariat sécuritaire réciproque. L’Espagne et l’Union européenne doivent reconnaître les intérêts légitimes du Maroc en matière de sécurité, contribuer équitablement aux coûts de la coopération et éviter de traiter les institutions marocaines comme des instruments subordonnés de la politique européenne. Le Maroc, de son côté, doit maintenir une coopération transparente et veiller au respect de ses obligations internationales dans ses opérations de sécurité. La réciprocité n’exige pas que les intérêts des partenaires soient identiques ; elle suppose que ni l’un ni l’autre ne considère son partenaire comme un acteur dont la fonction première serait de servir ses propres objectifs stratégiques.
Les intérêts économiques et le rôle du Maroc comme porte d’entrée vers l’Afrique
La contradiction apparaît plus nettement encore lorsqu’on examine les intérêts économiques européens parallèlement à la coopération sécuritaire. Le Maroc occupe une place croissante dans les stratégies des entreprises européennes qui cherchent à accéder aux marchés africains, à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement et à investir dans l’industrie automobile, les énergies renouvelables, la logistique et la production industrielle. Sa position géographique et ses relations économiques avec l’Afrique subsaharienne en font un partenaire précieux pour l’Espagne et l’ensemble de l’Union européenne.
Pour l’Espagne, le Maroc est à la fois un marché voisin et une plateforme stratégique reliant l’Europe à l’Afrique. Pour l’Union européenne, il constitue un partenaire important dans le cadre de la politique européenne de voisinage et de la coopération euro-méditerranéenne. Toutefois, les objectifs des deux parties ne sont pas identiques. L’Europe recherche la stabilité des marchés, la prévisibilité des conditions d’investissement, la résilience des chaînes d’approvisionnement et la sécurité de sa frontière méridionale. Le Maroc recherche, quant à lui, la création d’emplois, le transfert de technologies, la montée en gamme industrielle et la reconnaissance de son statut de puissance économique régionale autonome.
Le problème apparaît lorsque le Maroc est apprécié principalement en fonction de son utilité pour les objectifs stratégiques européens. Un partenariat axé sur le contrôle des frontières, le renseignement et l’accès aux marchés risque de négliger la répartition des bénéfices économiques. Les investissements renforcent-ils les capacités technologiques marocaines ? Créent-ils des emplois dans différentes régions ou concentrent-ils les gains dans les centres industriels déjà établis ? La coopération soutient-elle les ambitions économiques africaines du Maroc ou facilite-t-elle essentiellement l’accès commercial des entreprises européennes ?
Ces questions sont essentielles à la construction d’un véritable partenariat stratégique. Les investissements européens peuvent contribuer au développement industriel du Maroc, aux énergies renouvelables, à la logistique et à la formation professionnelle, tandis que les infrastructures marocaines et ses relations régionales peuvent offrir de nouvelles possibilités aux entreprises européennes. Cependant, la prospérité partagée ne doit pas être évaluée uniquement à partir des volumes commerciaux et des chiffres d’investissement : elle doit également être mesurée à travers l’emploi, l’inclusion territoriale et le renforcement des capacités productives.
L’interdépendance économique ne peut compenser indéfiniment l’asymétrie politique. L’aide financière et les possibilités commerciales sont précieuses, mais elles ne produisent pas automatiquement une relation égalitaire. L’égalité exige une participation réelle à la définition des priorités, une répartition équitable des responsabilités et la reconnaissance du fait que le Maroc poursuit des objectifs légitimes qui dépassent ceux définis par la politique européenne de sécurité.
La mémoire coloniale et les limites de la solidarité européenne
La qualification de Ceuta et Melilla comme enclaves coloniales occupe une place centrale dans le récit politique marocain, mais elle est contestée par l’Espagne. Cette distinction est importante. Les circonstances historiques des deux villes diffèrent de celles des territoires intégrés aux protectorats français et espagnol établis au Maroc en 1912. L’Espagne soutient que leur longue administration et leur intégration constitutionnelle les distinguent des possessions coloniales classiques. Le Maroc considère, pour sa part, que leur séparation du territoire marocain environnant demeure une question historique et territoriale persistante (Chtatou, 2026c).
La question plus générale concerne la cohérence avec laquelle les États européens appliquent les principes d’intégrité territoriale, d’autodétermination et de justice historique. Ces principes ne sont pas interchangeables et aucun ne permet, à lui seul, de régler automatiquement une question de souveraineté. L’administration effective ne suffit pas nécessairement à effacer tous les différends historiques, de même que la proximité géographique ne détermine pas automatiquement l’appartenance territoriale. Chaque situation doit être examinée au regard de ses circonstances juridiques et historiques particulières.
Une asymétrie politique apparaît néanmoins lorsque la revendication territoriale d’un État membre de l’Union européenne est considérée comme un intérêt national incontestable, tandis que la position de l’État voisin demeure en dehors de tout véritable débat européen. L’Union n’est pas juridiquement tenue d’approuver la revendication marocaine, mais elle devrait être capable de distinguer la solidarité envers l’Espagne de l’adhésion automatique à toutes les dimensions de son récit historique.
Mon analyse de Ceuta comme espace de mémoire coloniale et de fracture politique souligne que la frontière ne constitue pas simplement une ligne séparant deux juridictions : elle est également un lieu où s’entrecroisent mémoire historique, identité nationale, migration et pouvoir géopolitique (Chtatou, 2026c). La frontière physique reproduit la distinction entre territoires européens et africains, tandis que les discours politiques qui l’entourent renforcent des conceptions concurrentes de la souveraineté et de l’appartenance.
Une approche européenne cohérente ne préjugerait pas de l’issue du différend territorial. Elle encouragerait plutôt le dialogue pacifique, reconnaîtrait l’importance politique de la position marocaine et empêcherait les désaccords de souveraineté de compromettre la coopération en matière migratoire, sécuritaire et économique. Reconnaître l’existence d’un différend ne signifie pas accepter l’argument juridique de l’autre partie ; cela signifie admettre que ce différend existe et qu’il doit être géré de manière responsable.
Vers un partenariat euro-marocain plus réciproque
Les contradictions examinées dans cet essai ne signifient pas que la coopération hispano-marocaine soit intrinsèquement injuste ou que le différend territorial soit impossible à gérer. Au contraire, leur interdépendance économique, géographique et sécuritaire rend indispensable le maintien d’une coopération durable. Le défi consiste à dépasser un modèle qui privilégie les objectifs sécuritaires européens sans intégrer suffisamment la réciprocité, les différends territoriaux et le partage des responsabilités.
Premièrement, l’Espagne et le Maroc devraient renforcer les mécanismes de gestion de leur différend territorial. Cela n’exige pas que l’un ou l’autre gouvernement abandonne sa position officielle et ne suppose aucune issue juridique prédéterminée. Il s’agit de favoriser la retenue diplomatique, d’institutionnaliser le dialogue et d’empêcher que les désaccords relatifs à Ceuta et Melilla ne déstabilisent la coopération dans d’autres domaines.
Deuxièmement, l’Union européenne devrait distinguer la solidarité envers l’Espagne de l’approbation automatique de toutes les interprétations politiques avancées à Madrid. Soutenir la sécurité d’un État membre est parfaitement compatible avec l’encouragement au dialogue et à la gestion pacifique des différends. Les institutions européennes n’ont pas besoin de trancher la question de la souveraineté pour insister sur le respect mutuel dans les relations entre l’Espagne et le Maroc.
Troisièmement, la coopération migratoire devrait être rééquilibrée. Le soutien européen devrait tenir compte des coûts financiers et administratifs assumés par le Maroc, tout en garantissant une protection appropriée aux migrants et aux demandeurs d’asile. Les opérations conjointes devraient être transparentes, les procédures de retour conformes aux obligations juridiques applicables et les mécanismes de contrôle indépendant renforcés. La coopération devrait également favoriser des possibilités plus efficaces de mobilité légale et de migration professionnelle.
Quatrièmement, la coopération sécuritaire devrait reposer sur des intérêts mutuels plutôt que sur une division hiérarchique entre un fournisseur européen de sécurité et un État africain faisant office de zone tampon. L’expertise marocaine en matière de lutte antiterroriste, de diplomatie régionale et de relations économiques africaines devrait être reconnue comme une composante essentielle du partenariat.
Enfin, la coopération économique devrait privilégier le développement partagé. Les investissements européens peuvent soutenir l’industrialisation du Maroc, l’éducation, les énergies renouvelables et l’innovation technologique, tandis que les infrastructures marocaines et ses relations régionales peuvent ouvrir de nouvelles perspectives aux entreprises européennes. Les résultats devraient être évalués en fonction de l’emploi, du développement des compétences, de l’inclusion territoriale et du renforcement des capacités productives.
Conclusion : dépasser la logique de la forteresse et de la zone tampon
Les relations entre l’Espagne, le Maroc et l’Union européenne illustrent les contradictions d’un ordre politique dans lequel les valeurs universelles coexistent avec les intérêts nationaux, les différends territoriaux historiques et l’externalisation du contrôle des frontières. Ceuta et Melilla se trouvent au cœur de cette contradiction. L’Espagne les considère comme des parties intégrantes de son territoire national ; le Maroc maintient une revendication de longue date ; et l’Union européenne traite leurs frontières comme une composante de sa frontière extérieure. Ces positions coexistent au sein d’une relation qui exige une coopération étroite, mais qui demeure marquée par des attentes inégales.
La critique la plus solide de la politique européenne ne consiste pas à affirmer que l’Union doit automatiquement approuver les revendications territoriales marocaines. Une telle conclusion nécessiterait une analyse juridique qui ne saurait être remplacée par des arguments exclusivement géographiques ou historiques. La véritable critique est que les gouvernements européens risquent d’affaiblir leur propre crédibilité normative lorsqu’ils invoquent des principes universels tout en traitant les différends territoriaux et le contrôle migratoire principalement à travers le prisme de leurs intérêts stratégiques.
Le rôle du Maroc dans la protection des frontières européennes, la lutte contre le terrorisme et le développement des relations économiques avec l’Afrique est considérable. Pourtant, on ne saurait raisonnablement attendre de ce pays qu’il assume ces fonctions comme si sa souveraineté, ses préoccupations territoriales, ses objectifs de développement et ses priorités diplomatiques étaient secondaires. La coopération entre États souverains doit reposer sur la réciprocité, et non sur une division implicite entre ceux qui définissent les priorités sécuritaires et ceux qui sont chargés de les mettre en œuvre.
Comme je l’ai soutenu dans mes analyses de la crise migratoire de Ceuta et des contradictions de l’externalisation des frontières européennes (Chtatou, 2026a, 2026b, 2026c), la principale faiblesse du dispositif actuel ne réside pas simplement dans la difficulté de contrôler les migrations. Elle tient à la répartition inégale de l’autorité, des responsabilités opérationnelles et de la responsabilité politique. L’Europe dépend de plus en plus des pays voisins pour gérer ses frontières, alors que l’architecture politique et juridique qui les encadre demeure essentiellement européenne.
Un véritable partenariat stratégique euro-marocain doit dépasser la logique de la forteresse et de la zone tampon. Il doit reposer sur une sécurité réciproque, une coopération économique équitable, le respect de la dignité humaine et la gestion pacifique des différends territoriaux. C’est à cette condition que la Méditerranée pourra devenir non plus seulement une frontière séparant des espaces politiques inégaux, mais une région où la coopération s’appuie sur le respect mutuel et le partage des responsabilités.
Références bibliographiques
Andersson, R. (2014). Illegality, Inc.: Clandestine migration and the business of bordering Europe. University of California Press.
Associated Press. (2026, October 12). Border crisis in Spain’s Ceuta has exposed its Christian-Muslim fault lines. (https://apnews.com/article/0af757a2b7c13dabc72fb37a0b765799)
Bigo, D. (2002). Security and immigration: Toward a critique of the governmentality of unease. Alternatives, 27(Special Issue), 63–92. (https://doi.org/10.1177/03043754020270S105)
Boswell, C. (2003). The external dimension of EU immigration and asylum policy. International Affairs, 79(3), 619–638. (https://doi.org/10.1111/1468-2346.00326)
Chtatou, M. (2026a, July 31). Ceuta’s sudden migration surge: Law, politics, and border governance [Analysis]. Eurasia Review. (https://www.eurasiareview.com/31072026-ceutas-sudden-migration-surge-law-politics-and-border-governance-analysis/)
Chtatou, M. (2026b, August 5). Fortress Europe or fortress illusion? Border externalization, the Ceuta migration surge, and the contradictions of Europe’s migration governance [Analysis]. Eurasia Review. (https://www.eurasiareview.com/05082026-fortress-europe-or-fortress-illusion-border-externalization-the-ceuta-migration-surge-and-the-contradictions-of-europes-migration-governance-analysis/)
Chtatou, M. (2026c, August 27). Sebta, une ligne de fracture : migration, souveraineté et persistance de l’anti-marocanisme. Oulemag. (https://oulemag.ma/fr/sebta-une-ligne-de-fracture-migration-souverainete-et-persistance-de-lanti-marocanisme/)
European Commission. (2022, July 8). European Commission and Morocco launch renewed partnership on migration and tackling human smuggling networks. (https://enlargement.ec.europa.eu/news/european-commission-and-morocco-launch-renewed-partnership-migration-and-tackling-human-smuggling-2022-07-08_en)
European Commission. (2023, February). EU migration support in Morocco. (https://enlargement.ec.europa.eu/system/files/2023-03/EU_support_migration_morocco.pdf)
European Court of Human Rights. (2020, February 13). N.D. and N.T. v. Spain, Applications Nos. 8675/15 and 8697/15. HUDOC. (https://hudoc.echr.coe.int/eng?i=001-201353)
Ferrer-Gallardo, X. (2008). The Spanish–Moroccan border complex: Processes of geopolitical, functional and symbolic rebordering. Political Geography, 27(3), 301–321. (https://doi.org/10.1016/j.polgeo.2007.12.004)
Ferrer-Gallardo, X. (2011). Territorial (dis)continuity dynamics between Ceuta and Morocco: Conflictual fortification vis-à-vis co-operative interaction at the EU border in Africa. Tijdschrift voor Economische en Sociale Geografie, 102(1), 24–38. (https://doi.org/10.1111/j.1467-9663.2009.00575.x)
Ferrer-Gallardo, X., & Albet-Mas, A. (2016). EU-limboscapes: Ceuta and the proliferation of migrant detention spaces across the European Union. European Urban and Regional Studies, 23(3), 527–530. (https://doi.org/10.1177/0969776415617963)
Ferrer-Gallardo, X., & Gabrielli, L. (2022). The Ceuta border peripeteia: Tasting the externalities of EU border externalization. Journal of Borderlands Studies, 37(3), 645–655. (https://doi.org/10.1080/08865655.2022.2048680)
Lavenex, S. (2018). “Failing forward” towards which Europe? Organized hypocrisy in the Common European Asylum System. Journal of Common Market Studies, 56(5), 1195–1212. (https://doi.org/10.1111/jcms.12701)
Reuters. (2026a, August 3). EU can give Morocco more border support, von der Leyen tells Spain after Ceuta spat. (https://www.reuters.com/world/europe/eu-must-do-more-strengthen-borders-von-der-leyen-tells-spanish-pm-letter-seen-by-2026-08-03/)
Reuters. (2026b, August 6). EU should use leverage with Morocco after Ceuta crossings, EU migration chief says. (https://www.reuters.com/world/africa/eu-should-use-all-leverage-secure-moroccos-cooperation-eu-migration-chief-says-2026-08-06/)
Reuters. (2026c, October 13). Spain’s royals visit Ceuta enclave amid friction with Morocco after border surge. (https://www.reuters.com/world/africa/spains-royals-visit-ceuta-enclave-amid-friction-with-morocco-after-border-surge-2026-10-13/)
Sahraoui, N. (2024). Externalized within: Everyday bordering processes affecting undocumented Moroccans in the borderlands of Ceuta and Melilla, Spain. Journal of Borderlands Studies, 39(5), 855–874. (https://doi.org/10.1080/08865655.2023.2229838)

Professeur universitaire et analyste politique international



