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Le député et l’amazighité : quand l’hégémonie linguistique devient un critère pour juger les autres

L’intervention du député Omar Mahmoud Benjelloun lors de la discussion du programme gouvernemental à la Chambre des représentants n’était pas une simple critique de la performance communicationnelle de la présidente de séance, comme il a tenté de le justifier par la suite. À mon sens, elle a soulevé une problématique qui dépasse la maîtrise linguistique d’une responsable politique pour toucher aux représentations sociales et idéologiques définissant le rapport entre langue, influence, légitimité et identité nationale. Cette problématique est d’autant plus flagrante si l’on considère le ton acerbe, rude et blessant de son intervention, ainsi que les sous-entendus qui, au-delà de la critique politique, questionnent la légitimité de la manière dont autrui s’exprime.

Ce qui interpelle d’emblée dans cet épisode, c’est la contradiction entre l’exigence d’une communication officielle de qualité et le style de critique adopté. S’il est du droit du député d’interroger la performance du gouvernement, y compris la clarté du discours et la justesse de l’expression, ce droit ne l’immunise pas contre une remise en question de sa propre posture communicationnelle. Le discours politique ne se définit pas seulement par les mots, mais aussi par le ton, le rythme, le contexte et les significations qu’il génère chez l’auditeur. Hausser le ton n’est pas une preuve de la force de l’argument, et la rudesse de l’expression ne confère aucune légitimité supplémentaire au propos. Il est paradoxal que la critique de la communication gouvernementale se transforme en une pratique qui manque elle-même de la retenue qu’elle exige des autres.

Cependant, l’enjeu le plus crucial réside dans la conception implicite qui fait d’un certain accent ou d’une prononciation spécifique un critère de jugement sur la compétence linguistique, voire politique, du locuteur. D’un point de vue sociolinguistique, il n’existe pas d’accent « naturel » unique qui servirait de mesure absolue pour une prononciation correcte dans une langue vivante. Les langues s’incarnent dans des usages sociaux et régionaux multiples ; leurs modes de prononciation varient selon la socialisation, les appartenances territoriales et les parcours éducatifs et culturels des individus. Ce qui est souvent présenté comme une prononciation saine ou distinguée n’est rien d’autre qu’une variante ayant acquis un statut normatif par des processus historiques et institutionnels spécifiques.

Comme l’a démontré Pierre Bourdieu dans son ouvrage Ce que parler veut dire (1982), la langue légitime ne s’impose pas par sa seule valeur linguistique, mais est liée aux conditions sociales et politiques qui confèrent à certains usages une autorité reconnue. Les élites dominantes, à travers l’État, l’école, l’administration et les médias, contribuent à sacraliser leur propre accent, leur prononciation et leur lexique comme normes du discours légitime. Ainsi, des caractéristiques linguistiques liées à des positions sociales spécifiques deviennent des règles universelles à l’aune desquelles la parole d’autrui est jugée. Cela ne signifie pas que la codification linguistique ou l’unification des règles de communication institutionnelle soient illégitimes, mais que transformer une différence de prononciation en signe d’infériorité ou de manque de compétence est une pratique discriminatoire fondée sur une hiérarchie sociale plutôt que sur une nécessité linguistique.

Dès lors, critiquer la présidente du gouvernement pour son accent ou sa manière de prononcer — si tel est le fond de l’objection — ne peut être considéré comme un jugement objectif sur son action politique. Un responsable gouvernemental doit être interpellé sur la clarté de ses idées, la cohérence de son programme, la précision de ses données et sa capacité à expliquer ses choix, et non sur sa conformité au modèle phonétique privilégié par les élites culturelles et politiques. Confondre compétence communicationnelle et conformité à un accent dominant révèle la persistance d’une vision élitiste de la langue, qui fait de la différence linguistique un motif de dépréciation sociale.

Cette problématique prend une dimension particulière dans la société marocaine, où coexistent l’arabe et l’amazighe dans leurs diverses expressions, aux côtés d’une multiplicité d’accents liés à l’histoire sociale et territoriale des Marocains. Exiger que tous se soumettent à un modèle unique de prononciation ne reflète pas nécessairement un souci de qualité de communication, mais peut reproduire des rapports de domination ayant fait de certaines manières de parler des signes de distinction sociale, et d’autres des marques de marginalité. La défense de l’égalité est incompatible avec la moquerie des différences linguistiques ou leur utilisation comme critère de jugement.

Cette vision est indissociable de la question identitaire soulevée par l’intervention. Le député a utilisé l’expression « notre langue officielle, à savoir la langue du Dhad, la langue arabe », une formulation qui réduit la réalité linguistique constitutionnelle du Maroc à une seule langue, alors que l’article 5 de la Constitution reconnaît l’arabe et l’amazighe comme langues officielles. Le problème n’est pas la défense de l’arabe, qui est un droit légitime, mais son positionnement implicite comme unique référence linguistique des Marocains. Cette tendance monolitique, porteuse d’une marginalisation symbolique de la pluralité, interroge la capacité de certains discours de gauche à s’émanciper de l’héritage nationaliste arabe qui a longtemps influencé leur conception de l’identité nationale.

Historiquement, cet héritage ne peut être compris sans revenir aux transformations ayant accompagné la formation du mouvement national marocain, notamment depuis la controverse liée au dahir du 16 mai 1930, dit « dahir berbère ». Certaines expressions idéologiques du mouvement national ont contribué à construire une identité marocaine centrée sur l’arabe et l’islam, tout en conférant des connotations politiques négatives aux spécificités amazighes, surtout lorsqu’elles étaient liées au projet colonial. L’analyse historique exige toutefois de distinguer la résistance au colonialisme, pratique libératrice, des positions d’exclusion apparues dans certains discours du mouvement national envers l’amazighité. Il convient également de ne pas généraliser ces positions à tous les acteurs nationaux ni de les considérer comme figées depuis 1930.

Des éléments de cette vision ont persisté chez certains courants nationalistes et de gauche, où l’unité linguistique et culturelle a parfois été présentée comme une condition de l’unité politique. Les revendications amazighes y ont souvent été perçues sous l’angle de la peur de la fragmentation ou d’une menace pour l’harmonie nationale. C’est ici qu’apparaît la contradiction entre une référence libératrice prônant l’égalité et la justice sociale, et la persistance de visions centralisatrices ne reconnaissant la pluralité linguistique et culturelle que dans les limites fixées par les élites politiques dominantes.

Dans ce contexte, l’évocation par le député de noms de résistants et de militants d’origine amazighe soulève un autre problème méthodologique. Abdelkrim Al Khattabi, Moha Ou Hammou Zayani et d’autres figures historiques ne peuvent être transformés, rétrospectivement, en représentants d’un projet partisan contemporain. L’appartenance amazighe ne produit pas nécessairement une appartenance de gauche, et la participation à la résistance anticoloniale ne donne à aucun courant politique le droit de monopoliser l’héritage historique de la résistance. L’histoire n’est pas un capital symbolique utilisé pour prouver l’authenticité des partis, mais un objet d’étude dans ses contextes sociaux et politiques propres.

Quant au Parti Socialiste Unifié (PSU), qui se réclame d’une référence de gauche démocratique, la remise en question de certains discours émanant de ses membres ou alliés ne signifie pas un déni de ses positions déclarées sur la reconnaissance de l’amazighité. Elle pose toutefois une question légitime sur la cohérence entre les principes démocratiques affichés et les pratiques discursives effectives. La progressivité n’est pas un attribut acquis par la simple appartenance organisationnelle, mais une posture intellectuelle et éthique qui se traduit par le respect de la différence et la critique des rapports de domination, y compris linguistique et culturelle.

Inversement, l’amazighité ne doit pas être réduite à une identité politique ou à une simple composante patrimoniale. Elle est une réalité historique, sociale et linguistique diverse, dont les expressions sont enracinées dans les territoires marocains. Elle ne peut être résumée à un modèle linguistique normatif unique ou à un projet centralisé de reconfiguration. La reconnaissance réelle de l’amazighité exige le respect de ses langues vivantes, de leurs conditions de circulation et de développement, ainsi que du droit des individus à les utiliser dans la société et les institutions. La défense de son caractère officiel ne doit pas devenir un moyen de légitimer des politiques linguistiques reproduisant le centralisme au nom de l’unité.

Concernant les crédits financiers alloués à l’officialisation de l’amazighe, le véritable débat ne porte pas sur la surenchère autour du chiffre de deux milliards de dirhams, mais sur la traduction des ressources publiques en droits effectifs. Le critère n’est pas seulement le montant annoncé, mais son mode de répartition, ses taux d’exécution et ses impacts concrets sur l’enseignement, l’administration, la justice et les services publics. Il s’agit d’évaluer la capacité des citoyens à utiliser leurs langues sans discrimination. Qualifier ces crédits d’illusoires sans preuves budgétaires est insuffisant, tout comme leur simple annonce ne suffit pas à prouver le succès de la politique gouvernementale.

Ce qui mérite critique dans cet épisode, c’est la persistance de la tension entre un discours politique se voulant libérateur et démocratique, et des représentations culturelles et linguistiques susceptibles de reproduire l’exclusion qu’il prétend dépasser. Il est incohérent de défendre la justice sociale tout en traitant la différence linguistique comme une lacune, ou de brandir le slogan de l’égalité tout en acceptant une hiérarchie implicite entre les langues, dialectes et accents des citoyens. La défense de la langue arabe ne nécessite pas la dépréciation de l’amazighité et ne donne à personne le monopole de la définition de l’identité marocaine.

S’opposer à l’intervention d’Omar Mahmoud Benjelloun ne nécessite pas de s’aligner derrière le gouvernement. Il est possible de critiquer la présidente du gouvernement et ses politiques tout en remettant en cause les visions excluantes que peuvent contenir les discours de ses opposants. L’indépendance de la critique exige de refuser que la cause amazighe devienne un outil de confrontation entre majorité et opposition, car les droits linguistiques et culturels des citoyens ne sont ni des privilèges partisans, ni des objets de compromis politique.

En conclusion, la question soulevée par l’intervention du député Omar Mahmoud Benjelloun dépasse le cadre d’un différend sur une performance linguistique ou un ton de voix. Elle pose une question sociologique et politique plus profonde : qui détient le pouvoir de définir la langue légitime et l’accent acceptable au sein de l’État-nation ? Qui confère à certaines manières de parler un statut de distinction et de justesse, tout en condamnant les autres à la médiocrité ? La réponse ne se trouve pas uniquement dans les règles de grammaire, mais dans l’histoire des rapports de pouvoir qui ont érigé la langue et l’accent des élites en normes universelles. La véritable libération ne commence pas seulement par un changement de discours politique, mais par la déconstruction des rapports de domination qui se cachent derrière ce qui est présenté comme une norme linguistique naturelle et neutre. Il n’y a pas de démocratie réelle sans respect de la diversité linguistique, pas de gauche libératrice sans révision critique de son héritage nationaliste, et pas de défense sérieuse de l’amazighité sans respect de sa pluralité historique, sociale et linguistique.

Idriss Ait Lhou

Professeur de sociologie à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech.

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