Le français, vecteur de l’arabité et adversaire de l’amazighe
Si toutes les formes de colonisation sont de même nature, car toutes occupent la terre d’autrui, pillent ses richesses, asservissent ses habitants et commettent crimes et massacres contre les peuples colonisés, les formes d’exercice de cette colonisation et les manières de traiter les peuples colonisés, au sein de ces maux inhérents à toute colonisation, peuvent différer selon les États colonisateurs, comme le colonialisme britannique diffère du colonialisme français. Cette différence est l’objet de la présente discussion.
Si nous passons en revue l’histoire du colonialisme britannique, dans son rapport aux identités des peuples qu’il a colonisés, nous conclurons qu’il respectait ces identités davantage que ne l’a fait la France, les reconnaissait comme des identités indépendantes et veillait à les protéger de tout ce qui pouvait les exposer à la disparition ou à la dissolution dans d’autres identités étrangères. C’est ainsi qu’il a œuvré à faire naître chez les habitants des régions arabes qu’il a occupées le sentiment d’appartenir à une identité collective distincte, l’identité arabe que résume l’idée d’« arabité » (‘urûba). Et même si cet intérêt de la Grande-Bretagne pour l’arabité n’était pas de l’amour pour celle-ci, mais visait à démembrer l’Empire ottoman et à l’affaiblir en application du principe « diviser pour régner », cela n’empêche pas qu’il reposait sur des données historiques, géographiques, identitaires, culturelles et linguistiques.
À titre de comparaison entre le colonialisme français et le colonialisme britannique, dans leur traitement des identités des peuples colonisés, signalons que la France, lorsqu’elle a occupé l’Algérie à partir de 1830, l’a trouvée soumise, comme les pays du Machrek arabe que la Grande-Bretagne occuperait, à la domination ottomane turque. Mais au lieu de faire comme la Grande-Bretagne et de faire naître chez les Algériens le sentiment d’appartenir à une identité collective distincte, l’identité amazighe africaine, qu’attestent des faits historiques, géographiques, identitaires, culturels et linguistiques…, elle a procédé à la préparation juridique, législative, institutionnelle, administrative et linguistique…, de la naissance d’un État arabe extrémiste dans son arabité, hostile à l’amazighe et aux Imazighen. Quant au Maroc, qui était indépendant des Ottomans et du Machrek arabe, et où l’amazighe était la langue de la conversation quotidienne de plus de 80 % de la population, de l’aveu des Français eux-mêmes, la France a créé un État arabe avec tous ses piliers et ses éléments constitutifs : un drapeau, un hymne national, une nouvelle capitale, un roi qui le gouverne à la place du sultan, titre qui était celui des gouvernants des États maghrébins depuis la période islamique…, avec la promulgation de lois, la création d’institutions et l’ancrage de pratiques administratives pour accélérer le rythme de l’arabisation politique, qui fut à l’origine de l’arabisation identitaire puis linguistique. Par arabisation politique, on entend le fait de donner à l’État un caractère arabe, de sorte qu’il exerce son pouvoir politique au nom de son appartenance arabe prétendue. Ce qui entraîne l’exclusion politique directe de l’amazighe. Pourtant, si la France avait proclamé, en occupant le Maroc, qu’il était un État amazigh et mené sa politique coloniale dans cette direction amazighe, personne ne s’y serait opposé, car une telle proclamation aurait paru à l’époque ordinaire et conforme à la vérité et à la réalité du Maroc. C’est ce que la Grande-Bretagne aurait sans aucun doute fait si elle avait occupé le Maroc. Mais, par malheur pour lui et pour l’amazighe, il fut occupé par la France, hostile à l’amazighe.
Et si la France s’est intéressée à l’amazighe, langue, culture, histoire et société, au Maroc (comme en Algérie), ce n’est pas parce qu’elle reconnaissait que ces composantes font partie de l’État amazigh, mais pour intégrer les Imazighen dans l’État arabe qu’elle a créé à partir de 1912. C’est pourquoi, si elle a promulgué le dahir du 30 mai 1930 relatif aux coutumes amazighes, ce n’est pas parce qu’elle reconnaissait ces coutumes comme système juridique de l’État amazigh, mais pour intégrer la justice coutumière amazighe dans le système judiciaire du nouvel État arabe. Ce que la France a fait au Maroc, en matière d’exclusion de l’amazighe et de lutte politique contre lui, dépasse de loin la politique d’arabisation menée par l’État de l’indépendance dans le but de « changer de sexe » aux Marocains, de leur genre amazigh à un genre arabe usurpé, car l’arabisation accomplie par la France est une arabisation politique par laquelle l’État se considère arabe et exerce son pouvoir politique au nom de son appartenance supposée à l’arabité. C’est pourquoi l’arabité n’a jamais été un problème au Maroc avant l’occupation française, bien qu’elle existât, pour des raisons religieuses et politiques, comme appartenance individuelle ne dépassant pas les limites d’une ascendance arabe supposée de la personne qui s’attribuait cette ascendance, et non comme appartenance collective de l’État, représentant de l’identité collective du peuple marocain, comme ce sera le cas à partir de 1912. C’est donc la France qui a fait de l’arabité un problème pour l’amazighe après avoir créé un État arabe au Maroc, ce qui fut le début de l’exclusion politique de l’amazighe.
Ainsi, depuis 1912, la diffusion de la langue française au Maroc soutient, de façon considérable et sans précédent, la diffusion de l’arabité comme identité, et pas seulement de l’arabe comme langue. Bien qu’il paraisse aujourd’hui difficile de séparer la fonction linguistique de l’arabe de sa fonction identitaire, sa présence au Maroc, depuis l’entrée de l’islam dans la région, n’avait guère d’effet sur l’arabisation identitaire des Marocains : il remplissait sa fonction linguistique de langue savante, dans un cadre limité, sans qu’il en résulte une transformation des Marocains en Arabes. Mais avec l’arrivée du français au Maroc, la fonction identitaire de l’arabe prendra le pas sur sa fonction linguistique, de sorte que son enseignement est devenu enseignement et diffusion de l’arabité plus qu’enseignement et diffusion de la langue arabe. Et si le français a affaibli l’arabe comme langue, en devenant la langue de la science, de l’économie, des affaires…, il l’a compensé en lui donnant une grande force comme identité.
Il s’est donc établi une sorte de lien entre la place du français au Maroc et celle de l’arabité comme identité, au point que la fonction identitaire de l’arabe a pris le pas sur sa fonction linguistique, devenue sans utilité depuis que le français a occupé les positions avancées dans le partage du marché linguistique entre lui et l’arabe. C’est ce qui fait du français une langue arabisante par excellence, qui remplit, malgré ce que cela peut avoir de paradoxe seulement apparent, la fonction d’arabisation identitaire des Marocains plus que ne le fait l’arabe. La fonction arabisante de ce dernier n’est d’ailleurs devenue, comme je l’ai indiqué, la plus importante, la plus forte et la première, par rapport à sa fonction linguistique, que depuis l’entrée du français au Maroc. Si le Maroc se comporte aujourd’hui en État arabe parce qu’il emploie la langue arabe comme langue à fonction d’arabisation identitaire, c’est parce qu’il se comporte depuis 1912 en État arabe du fait qu’il emploie le français, lui aussi à fonction d’arabisation identitaire. Ce qui vaut pour tous les pays francophones d’Afrique du Nord. Ils sont « arabes » d’abord en français, et ne sont devenus arabes par leur emploi de la langue arabe qu’après l’occupation française de ces pays. Alors que si la langue anglaise s’était diffusée au Maroc à la suite de son occupation par la Grande-Bretagne, il n’y aurait eu aucune arabisation identitaire, et le Maroc serait resté amazigh dans son identité collective. Et même si l’arabe avait été imposé à l’enseignement et à l’école, comme c’est le cas actuellement, sa fonction serait restée linguistique, d’où résulterait la diffusion de l’arabe comme langue et non celle de l’arabité comme identité, comme ce fut le cas avec l’occupation française.
Qu’avons-nous gagné avec le français ? Rien. Et qu’avons-nous perdu avec lui ? Beaucoup de choses.
Nous avons perdu, d’abord, notre indépendance identitaire lorsque la France a fait du Maroc un État arabe, c’est-à-dire dépendant dans son identité du Machrek arabe. Ce qui ne se serait pas produit si la Grande-Bretagne avait occupé le Maroc, comme je l’ai expliqué. Et nous avons perdu, ensuite, la langue de la science, de l’innovation et du progrès, qui est l’anglais. Par une comparaison rapide entre les pays africains qui ont subi une occupation étrangère comme le Maroc, on observera que ceux qu’a occupés la Grande-Bretagne et qui emploient encore l’anglais comme langue d’enseignement progressent à un rythme plus rapide que les pays occupés par la France, qui emploient encore le français comme langue d’enseignement, comme le Maroc. Bien que les responsables marocains soient conscients de cette réalité et connaissent la différence, comme facteur de développement et de progrès, entre l’anglais et le français lorsqu’ils sont employés comme langues d’enseignement, ils refusent de passer à l’anglais et de l’employer comme langue d’enseignement principale pour remplacer le français. Pourquoi ? Parce que ce qui les intéresse n’est pas ce qui contribue au progrès et à la prospérité du pays, mais ce qui contribue au progrès et à la prospérité de l’arabisation identitaire, c’est-à-dire au « changement de sexe » des Marocains, de leur genre amazigh à un genre arabe faux et usurpé. Et la seule langue étrangère (étrangère seulement par son origine, car elle est nationale au Maroc, et même officielle dans les faits) qui remplit cette fonction est le français, comme je l’ai montré. L’anglais, lui, ne remplit aucune fonction d’arabisation identitaire ; au contraire, il peut développer la conscience identitaire de ses usagers, comme on l’a indiqué. Ainsi les Marocains sont devenus otages de deux langues arriérées, le français et l’arabe, pour que se poursuive l’arabisation identitaire que ces deux langues accomplissent. C’est une obstination à choisir l’arriération pour être arabes, sans que cela signifie le moins du monde que les vrais Arabes soient arriérés. Les vrais arriérés sont les faux Arabes qui imitent les vrais Arabes et changent leur genre d’origine pour usurper l’appartenance au genre arabe. Bien plus, les vrais Arabes ont commencé à employer l’anglais comme première langue d’enseignement à la place de l’arabe, qui est leur langue identitaire. C’est le cas de la majorité des pays qui ont adopté l’anglais comme première langue d’enseignement tout en gardant leur langue identitaire comme seconde langue d’enseignement. Même les Français eux-mêmes ont commencé à employer l’anglais comme première langue dans le domaine de la recherche scientifique.
Tout cela montre que le passage du français à l’anglais au Maroc préparera la voie à la reprise de l’amazighe comme identité collective du Maroc, du peuple marocain et de l’État marocain, après la disparition de l’une des principales causes qui empêchent cette reprise, à savoir la langue française en raison de sa fonction d’arabisation, comme on l’a montré. Il offrira aussi au Maroc l’occasion d’avancer, plus vite qu’aujourd’hui, sur la voie du développement, du progrès et de la croissance grâce à l’adoption de l’anglais comme première langue d’enseignement à la place du français, avec une qualification progressive de sa langue identitaire qu’est l’amazighe, ainsi que de la darija. Et il ne faut pas comprendre de l’appel à adopter l’anglais qu’il existe un lien de causalité mécanique entre l’emploi de l’anglais par un État non développé et son accession directe, grâce à l’anglais, au rang des pays développés. Le progrès des États et des sociétés dépend d’abord de l’existence d’une volonté politique de le réaliser, puis du choix des moyens appropriés pour l’accomplir. Parmi ces moyens, le premier est la qualification du citoyen, par un bon enseignement, avec un savoir et une formation scientifique utiles. Et l’outil d’acquisition du savoir et de la formation scientifique est la langue. L’anglais, pour les pays qui n’emploient pas encore leurs langues nationales (l’arabe est langue officielle mais n’est pas langue nationale, la langue nationale étant celle dans laquelle les citoyens conversent) et identitaires comme premières langues d’enseignement, comme le Maroc, est la langue étrangère la mieux qualifiée pour cela aujourd’hui, plus que les autres langues étrangères. Or toutes les réformes du système éducatif qu’a menées le Maroc en matière de langue d’enseignement, la dernière étant la loi-cadre n° 51.17 adoptée en juillet 2019, sont restées limitées au passage du français à l’arabe ou inversement. Le résultat est connu : le passage d’une arriération à une arriération pour que le Maroc reste « arabe », comme je l’ai expliqué. Et l’on ne peut sortir de ce cercle d’arriération qu’en brisant ses maillons, que sont le français et l’arabe, et ce à quoi ils conduisent comme appartenance arabe falsifiée et usurpée, en introduisant l’anglais comme première langue d’enseignement, avec les occasions que cela offrira à l’État marocain de retrouver son identité collective amazighe.
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Mohamed Boudhan était écrivain, penseur, chercheur et militant amazigh originaire du Rif, directeur de publication du journal Tawiza. Il était l’auteur de nombreux livres et articles précieux concernant l’identité amazighe. Paix à son âme.



