Mardi 3 novembre 2026ⴰⵙⵉⵏⴰⵙ 3 ⵏⵓⵡⴰⵏⴱⵉⵔ 2026
Opinions

Les identités meurtrières

Bien que l’ouvrage d’Amine Maalouf, Les identités meurtrières, publié en français en 1998, analyse le concept d’identité dans sa dimension individuelle, ethnique et confessionnelle — les conflits entre communautés religieuses au Liban et au Moyen-Orient —, sans que l’auteur ne le distingue de la nationalité, de l’exercice d’une profession, de l’appartenance à un quartier, à une équipe sportive ou à un courant religieux (des notions sans rapport avec la conception de l’identité collective des peuples, des nations, des États et des patries, telles que l’amazighité au Maroc et en Afrique du Nord), l’autorité intellectuelle de l’écrivain, membre de l’Académie française, a érigé son livre en quasi-référence. Il est ainsi invoqué par les adversaires des revendications identitaires pour démontrer que ces aspirations risqueraient de générer des « identités meurtrières », en raison des tensions, des conflits et même des affrontements ethniques et raciaux qu’elles pourraient provoquer. Mieux encore, nous trouvons au Maroc un intellectuel se réclamant de l’amazighité qui met en garde contre les « identités meurtrières » susceptibles de découler des revendications amazighes sur le plan politique et identitaire, lorsqu’elles dépassent le simple cadre culturel et linguistique, selon son point de vue. On peut ainsi affirmer que le concept des « identités meurtrières », qui a donné son titre à l’ouvrage en question, est devenu un nouveau « Dahir berbère » dont on brandit le « latif » face à l’amazighité, sous prétexte d’endiguer la discorde, la division et le sectarisme, conformément aux allégations des instigateurs de ce nouveau « latif ».

Cependant, s’il y a un bourreau, il y a toujours une victime. Et s’il existe des « identités meurtrières », il y a par conséquent des identités assassinées. Les « identités meurtrières » évoquées par Amine Maalouf sont des identités qui s’affrontent pour s’assurer l’élimination de leurs proies, à savoir les identités assassinées. L’islam politique, que l’auteur examine en détail dans un chapitre intitulé « Quand la modernité vient de chez l’Autre », vise à imposer l’islam, dans sa déclinaison politique, comme identité unique et universelle. Pour atteindre cet objectif, il lui est impératif d’anéantir toutes les autres croyances religieuses étrangères à l’islam, c’est-à-dire d’extirper le christianisme, le bouddhisme, le judaïsme, la laïcité et l’athéisme. L’islam politique constitue ainsi, à vrai dire, une identité meurtrière. En revanche, les autres croyances religieuses, telles que le christianisme chez les Égyptiens, les Iraquiens ou les Syriens, forment une identité religieuse assassinée, ainsi que l’a mis en pratique Daech en Syrie et en Irak lors de son hégémonie sur ces régions entre 2014 et 2017.

Mais aux côtés de cette identité religieuse islamique et meurtrière se dresse son jumeau : le panarabisme. Ce courant nationaliste représente lui aussi une identité meurtrière, dans la mesure où il aspire, de la même manière, à imposer l’identité arabo-centrée à l’ensemble des peuples non arabes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Pour que le nationalisme arabe parvienne à cette fin, il lui a fallu supprimer les identités originelles de ces peuples non arabes. C’est ainsi qu’il s’est attelé à détruire l’identité phénicienne, chaldéenne, assyrienne et pharaonique au Moyen-Orient, ainsi que l’identité amazighe en Afrique du Nord.

Toutefois, la gravité de cette élimination des identités non arabes s’est trouvée démultipliée par l’alliance scellée entre le courant nationaliste et le courant islamiste dès la tenue de leur premier congrès unioniste en 1994, baptisé « le Congrès national islamique ». Cette convergence entre les deux forces n’a, en réalité, rien d’inédit ; elle constitue un retour à leur matrice originelle, résumée par la formule convenue : « l’arabité et l’islam ». La nouveauté réside uniquement dans la conjugaison consciente, délibérée et concertée de leurs efforts pour dissoudre les identités non arabes en les absorbant de force au sein de l’identité arabe. Dès lors, l’islam est instrumentalisé politiquement, comme il l’a toujours été, pour servir la cause de l’arabité et la propager en son nom, l’identité non arabes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord étant dès lors perçue comme hétérodoxe par rapport à l’islam. C’est pourquoi elle doit être éliminée et supplantée par l’identité arabe afin que l’islam des porteurs de ces identités soit agréé, après qu’ils se seront convertis en Arabes et auront abdiqué leurs identités originelles.

Cette symbiose entre le nationalisme arabe et l’islam politique a trouvé dans les pays nord-africains le terreau le plus fertile pour éprouver son efficacité, comme en témoigne la politique d’arabisation identitaire qui meurtrit l’amazighité. Ainsi, l’islam est mobilisé, sur les plans politique et identitaire, ici au Maroc et dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, pour étouffer l’identité amazighe sous prétexte qu’elle perturberait la langue de l’islam, à savoir l’arabe, dès lors que cette amazighité revendique son droit d’accès à l’école, à l’administration et à toutes les institutions de l’État. Quant au nationalisme, il « combat » l’amazighité parce qu’il y voit une menace pour l’unité arabe illusoire. Bien qu’un antagonisme affiché oppose au Maroc les islamistes et les nationalistes — ces derniers étant qualifiés de laïcs par les premiers —, cette rivalité s’évanouit dès qu’il s’agit de l’amazighité, pour céder la place à une coalition arabisante vouée à l’extermination de l’amazighité. Si le nationalisme arabe et l’islam politique constituent, au Maroc, deux identités meurtrières, la victime immolée demeure invariablement l’amazighité. Et pour que cette entreprise destructrice prospère à grande échelle et revête l’aspect d’un génocide identitaire, les courants arabiste et islamiste enrôlent, pour exécuter ce forfait, des individus dont l’identité amazighe a précisément été pulvérisée par ces mêmes mouvements. Privés de leur identité amazighe originelle, ces derniers deviennent les plus zélés partisans de l’éradication des vestiges de cette même identité, cherchant par leur obséquiosité à gagner les faveurs des commanditaires afin d’obtenir en retour l’appartenance à leur prétendue arabité, de peur de demeurer des « bâtards » dépourvus d’attache identitaire après la spoliation de leur siphONnement originel. Cela explique pourquoi les bourreaux de l’amazighité, qu’ils se réclament du nationalisme arabe ou de l’islam, sont à l’origine des Amazighs que l’arabisation destructrice a métamorphosés, les faisant basculer de leur condition amazighe vers une identité arabe factice et usurpée, semblables aux victimes d’une transition de genre, nationale et identitaire, qui défigure leur appartenance et mutile leur identité.

Dès lors, disserter sur les « identités meurtrières » dissimule en réalité une réalité affligeante et amère : les victimes de ces « identités meurtrières » sont bel et bien des identités assassinées. L’exhibition de l’épouvantail des « identités meurtrières » a pour unique dessein d’interdire à ces identités bafouées de revendiquer à nouveau leur droit à l’existence. C’est pourquoi l’on observe que le principal obstacle entravant la concrétisation sérieuse et effective du caractère officiel de l’amazighité émane des partis arabistes et islamistes, qui perçoivent la résurgence de l’amazighité comme une menace fatale pour leur existence arabo-centrée, illusoire et factice. Dès lors, ce qui mérite notre attention ne réside point dans les « identités meurtrières », mais bien dans leurs victimes, composées d’identités assassinées qui appellent des défenseurs résolus à leur restituer la vie, en tant qu’identités authentiques et légitimes de peuples originels et véritables, à l’instar du peuple amazigh en Afrique du Nord. On n’a jamais su de l’amazighité qu’elle fût une identité « meurtrière » à l’encontre d’une quelconque autre identité, pas plus qu’elle n’a nourri la moindre velléité d’anéantir l’identité arabe authentique des Arabes authentiques de la péninsule Arabique. Ce qu’elle aspire à défaire, c’est l’identité arabe contrefaite au Maroc et en Afrique du Nord, que réfutent les Arabes authentiques eux-mêmes, la jugeant mensongère et usurpée. C’est précisément cette mise à mort de l’artifice et de l’imposture qui épouvante les nationalistes et les islamistes, terrifiés à l’idée d’être ce qu’ils sont véritablement, en adéquation avec leur essence : des Amazighs par leur identité collective, enracinée dans leur terroir et dans la langue originelle de ce pays, qui n’est autre que la langue amazighe.
Mais le mensonge a de andues courtes, dit-on. L’imposture commence à être mise au jour, et la vérité éclate enfin au grand jour.