Hassan Benakia et la relation soufie avec l’amazighité
Le 19 janvier 2019, la mort fauche l’âme de l’éminent docteur Hassan Benakia, professeur de littérature française et de langue amazighe à la Faculté multidisciplinaire de Nador. Outre cette profession officielle, Hassan (ainsi que je l’appelais) était un chercheur infatigable et un écrivain acharné, tel que l’a décrit le professeur Maimoun Amsbrid dans le message de condoléances qu’il m’a adressé suite à la disparition de notre regretté. Si l’on songe qu’il a rédigé plus de vingt ouvrages, dont des pavés monumentaux de 670 pages grand format, on mesure combien il était véritablement infatigable et inlassable.
Un homme d’action et de pratique
Ma première rencontre avec Hassan remonte à 1996, lorsqu’une association culturelle de la ville de Aith Nsar (Beni Ansar) — dont Hassan est originaire — m’invita à assister à une conférence sur la poésie amazighe dans la région du Rif, animée par lui-même. Dès cet instant, il allait devenir un ami et un compagnon de route jusqu’à son départ définitif. Ce qui frappa d’emblée mon attention et suscita mon admiration la plus vive, de manière irrésistible, lors de cette intervention, fut le fait qu’il l’eût prononcée en amazighe, et ce, sur un thème pour lequel cette langue ne disposait pas encore de concepts ni de notions critiques et analytiques. Pourquoi cela m’avait-il tant marqué et impressionné ? Tout simplement parce que je n’avais jamais assisté auparavant à un exposé académique mené selon une analyse scientifique rigoureuse en amazighe. Avant cette date, lors des colloques culturels organisés par des associations amazighes sur des questions liées à la cause amazighe, les conférenciers utilisaient systématiquement l’arabe, le français ou l’espagnol dès lors qu’il s’agissait de sujets académiques, reléguant tout au plus l’amazighe à la séance des questions-réponses au moment du débat. C’était là une nouveauté radicale et une avancée considérable. Je me suis alors dit : « Bien que ma génération de militants de la première heure du mouvement amazigh soit plus âgée que Hassan d’environ quinze ans, il a sur nous une avance « amazighe » équivalente, voire supérieure. En effet, ce que nous aspirions à atteindre — à savoir faire de l’amazighe une langue de transmission, de diffusion et de partage du savoir —, il le mettait déjà en pratique. »
La première impression que cette conférence m’avait laissée concernant Hassan était qu’il privilégiait l’action et la pratique par rapport à l’attente stérile de la réunion des conditions idéales pour agir. Au fil de notre longue amitié, j’allais constater que cette primauté accordée à l’action et à la pratique constituait un trait indissociable de son engagement pour la cause amazighe. Il martelait sans cesse que ce n’est pas parce que nos revendications légitimes et justes — exigeant que l’État enseigne l’amazighe pour l’élever au rang de langue écrite, de science et de savoir — tardent à se concrétiser que nous devons rester les bras croisés, en attendant que l’État accède à ces demandes tout en poursuivant notre militantisme. Au contraire, il nous faut commencer par user concrètement de l’amazighe à l’écrit, dans les limites du possible, en dépit des lacunes, des erreurs et du manque de lecteurs de textes amazighes inhérents au statut d’une langue non enseignée. Si l’État justifie les tâtonnements de l’enseignement de l’amazighe par l’absence des conditions requises — qu’elles soient financières, pédagogiques ou linguistiques (avec la diversité des parlers amazighs) —, le fait de s’abstenir d’utiliser l’amazighe ne fait qu’aggraver ce manque de conditions invoqué par les autorités, conférant ainsi à leur prétexte une fausse crédibilité. D’autre part, si nous affirmons, comme le soutenait Hassan, que l’amazighe est une langue apte à l’écrit, il nous incombe d’en apporter la preuve. Or, il n’est d’autre preuve que son usage écrit lui-même.
La prolificité littéraire dans le mensuel « Tawiza »
Lorsque je lui fis part, après cette première rencontre, de mon projet de fonder un mensuel dédié à l’amazighe que j’avais baptisé « Tawiza », il me répondit qu’il était prêt à signer une contribution dans chaque numéro, fut-il hebdomadaire. Il m’indiqua qu’il disposait d’un ensemble d’études sur l’amazighe encore inédites et que « Tawiza » constituerait pour elles l’écrin idéal. C’est exactement ce qu’fit le professeur Hassan, demeurant d’une régularité sans faille à publier dans toutes les éditions du journal jusqu’à l’arrêt de sa parution en août 2012. Si les lecteurs de « Tawiza » me connaissent comme le fondateur et le directeur de cette tribune, le professeur Hassan en fut bel et bien le second fondateur et le co-directeur. Si l’on compare le volume de mes publications à celui des textes de Hassan dans « Tawiza », il ne fait aucun doute que les siens surpassent les miens tant en nombre qu’en volume.
Les articles que Hassan signait dans « Tawiza » n’étaient pas de simples billets d’opinion, mais des études approfondies, étayées par une analyse qui ébranlait les fausses évidences sur des thèmes aussi variés que la langue, l’identité, la culture, l’unité nationale, le patriotisme, l’arabisation, le colonialisme, la Charte nationale d’éducation et de formation (alors au cœur de l’actualité lors de sa promulgation en 1999) ou encore l’enseignement de l’amazighe. Si certains de ces sujets étaient connus et avaient déjà été abordés par d’autres plumes, l’auteur les renouvelait à travers une approche inédite qui pulvérisait les « vérités » établies. À titre d’exemple, on peut citer son étude sur Hubert Lyautey, le premier résident général du Maroc après la signature du traité du Protectorat en 1912. Cette figure coloniale est archi-connue, tel un phare dans la nuit, tant il a été écrit à son sujet. Pourtant, le professeur Hassan allait mettre en lumière, s’appuyant sur des documents, des correspondances et des témoignages de proches, une facette méconnue de Hubert Lyautey : ses penchants intimes (sexuels) déviants. Et ce n’est point là le seul apport qui nous intéresse dans l’analyse que fait le professeur de la personnalité de Hubert Lyautey, mais bien l’incidence de ces penchants « déviants » sur ses choix politiques appliqués au Maroc. Ainsi, le professeur Benakia parvient à déconstruire l’image traditionnelle que nous avions de Hubert Lyautey en révélant les anomalies de son comportement sexuel, lesquelles eurent un impact marquant sur la gestion de la politique du Protectorat au Maroc. C’est précisément la méthode d’Hassan dans tous ses écrits : il nous surprend par des contre-vérités documentées qui balayent nos certitudes antérieures sur le sujet traité.
Forger des concepts inédits comme outils d’analyse
Parce qu’il posait un regard neuf sur des problématiques parfois anciennes, il forgeait continuellement des concepts inédits qu’il érigeait en outils d’analyse novateurs. C’est ainsi qu’il a conçu et utilisé le terme « haine de soi » et son pendant « le propre ». Le premier désigne le paroxysme de l’aliénation identitaire dont furent victimes les Imazighen qui, sous l’effet de l’arabisation, se sont mués en pires ennemis de l’amazighe, la reniant, la rejetant et la combattant. Quant au second concept, « le propre », le professeur Hassan l’entend, conformément à sa polysémie linguistique, comme l’identité originelle, locale, africaine, à savoir l’amazighe — l’identité authentique des Marocains et de l’ensemble des peuples (et des États) d’Afrique du Nord.
Profondément conscient des répercussions de l’absence d’une mémoire écrite chez les Imazighen, le professeur Benakia a inventé et exploité la notion de « la trace écrite », qu’il considérait comme la condition sine qua non de l’existence d’une telle mémoire. C’est précisément cette carence d’écriture qui a longtemps tenu les Imazighen à l’écart de l’histoire, dans la mesure où, comme il l’a maintes fois démontré, l’écrit est le sésame par lequel un peuple accède à l’histoire et y prend place. Cette absence de trace écrite, c’est-à-dire l’inexistence d’un usage scriptural de la langue, a réduit cette dernière à un état « corporel », c’est-à-dire confinée à un corps dont elle sollicitait les organes (la langue, par exemple) pour exister et survivre. L’amazighe est ainsi demeurée rivée au gosier comme organe physique de la parole, ainsi qu’au chant et à la danse, activités exécutées par les membres du corps. Il en découle que si ce corps venait à disparaître, à mourir ou à adopter une autre langue, l’amazighe s’éteignait avec lui. C’est ce qui a poussé le professeur Benakia à se pencher avec acuité sur la question de l’enseignement de l’amazighe, indispensable pour l’amener au stade de l’écrit, l’affranchir de la tutelle charnelle et en faire une langue capable de s’auto-reproduire par la plume, sans avoir besoin de la médiation d’un corps qui, durant des siècles, fut son unique réceptacle en l’absence d’écriture.
Lorsque la commission royale chargée en 2001 de désigner les membres du conseil d’administration de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) en vue de leur nomination par le Souverain jeta son dévolutif sur le professeur Hassan Benakia, c’est qu’elle l’avait découvert à travers ses écrits dans le mensuel « Tawiza ». Ses membres issus du mouvement amazigh, à l’instar du professeur Mohamed Chafik et du professeur Hassan Aourid, avaient su reconnaître en lui un esprit brillant et un intellectuel capable de porter les chantiers de valorisation et de réhabilitation de l’amazighe.
Si les écrits du professeur Benakia n’étaient point de simples tribunes d’opinion, mais bien des études et des analyses académiques rigoureuses, c’est qu’il rédigeait chaque contribution relative à la cause amazighe comme un chapitre ou un volet d’un ouvrage global. Dès lors, ses publications dans « Tawiza » ont constitué la matrice de nombreux livres qu’il publiera par la suite, à l’instar de sa somme monumentale (676 pages in-quarto) parue aux éditions françaises L’Harmattan en 2016. L’ensemble des études réunies dans cet ouvrage avait préalablement fait l’objet de publications dans « Tawiza », avant d’être révisées et amendées par l’auteur. Il a ainsi signé plus de vingt livres, embrassant l’essai, le roman et le théâtre, usant indifféremment du français ou de l’amazighe dans ses productions romanesques et dramatiques récentes. Il a également mené des travaux lexicographiques en espagnol et en catalan durant la courte période où il exerça comme enseignant à Barcelone.
Une maîtrise exceptionnelle des langues vivantes
Si le professeur Benakia a tant produit malgré une existence relativement brève, s’affirmant en écrivain acharné selon le mot du professeur Amsbrid, c’est qu’il lisait inlassablement, formant à lui seul une véritable machine à lire. Il y fut grandement aidé par sa maîtrise, outre l’amazighe, la darija et l’arabe, de l’anglais, du français, de l’espagnol et du catalan. Titulaire d’un baccalauréat de type anglais selon l’ancien système en vigueur au Maroc, il obtint ensuite une licence ès lettres françaises à la faculté d’Oujda, puis un doctorat de troisième cycle en France dans la même discipline, avant de décrocher un doctorat d’État en littérature comparée à l’université d’Oujda, où il occupait des fonctions professorales. Quant à l’espagnol, il l’a apprivoisé et maîtrisé tant à l’oral qu’à l’écrit, l’utilisant pour ses recherches, du fait qu’il résidait à quelques dizaines de mètres de Melilla occupée. Il apprit de même le catalan lors de son séjour à Barcelone, capitale de la Catalogne. À parcourir la bibliographie qu’il mobilise dans ses études et ses monographies, l’on constate qu’il s’appuie prioritairement sur des sources anglophones plutôt que francophones. Sa thèse de doctorat d’État en littérature française était d’ailleurs consacrée à l’écrivain irlandais James Joyce, mis en regard avec certains romanciers français. Je me rappelle qu’un membre du jury avait souligné lors de sa soutenance que la majeure partie des références du chercheur étaient de langue anglaise, aux côtés de l’espagnol et du catalan — tout en avouant son inaptitude à lire ces trois langues. Le co-directeur de la thèse, un universitaire espagnol enseignant dans de prestigieuses universités mondiales en anglais, en français et en espagnol, avait pour sa part rétorqué, en critiquant implicitement la remarque du membre marocain du jury, qu’au cours de sa longue carrière professorale, il avait encadré des dizaines de thèses de doctorat, mais que parmi toutes, il ne retenait que les meilleures, et que celle de M. Benakia resterait gravée dans sa mémoire sa vie durant comme l’une des plus remarquables qu’il lui ait été donné de diriger.
Une relation mystique avec l’amazighe
J’ai souligné que le propre du professeur Benakia résidait dans son culte de l’action et de la pratique. Une exigence qu’il a scrupuleusement appliquée à ses écrits sur l’amazighe et les Imazighen. Loin de se limiter à recenser le patrimoine des auteurs nord-africains de l’Antiquité et du Moyen Âge qui s’exprimaient en grec et en latin — travail consigné dans son livre Histoire de la pensée nord-africaine —, il a érigé la substance de cet ouvrage en une véritable discipline qu’il enseignait au sein du département de langue et culture amazighes des universités d’Oujda et de Nador. Il a procédé de même face à la nécessité impérieuse de passer de l’attentisme institutionnel à la pratique scripturale effective de l’amazighe avec les moyens du bord. C’est ainsi qu’il a publié en 2020, en caractères latins, un roman étendu en amazighe intitulé Jar ticri d wttu (Entre l’ascension et la chute), ainsi que deux pièces de théâtre, Amuddu n hullic (Le voyage de Houlich) et Tagharct d tbqct (Le bâton et la jatte d’argile). Ceux qui se sont essayés à l’écriture en amazighe savent combien il est ardu de composer dans une langue qui n’a pas eu pignon sur rue à l’école. Il convient de rappeler qu’il fut le pionnier dans la région du Rif à introduire l’écriture en caractères latins (les tifinaghs n’étant pas encore d’actualité pour l’écriture avant 2003), lorsqu’il entreprit de corriger et de rééditer nombre de recueils poétiques parus en caractères arabes mais entachés de fautes orthographiques et syntaxiques. À la demande de leurs auteurs, il a ainsi révisé et retranscrit en alphabet latin, dans le respect strict des règles grammaticales et orthographiques de l’amazighe, le recueil du défunt Ahmed Zayani, de Karim Kenouf, de Fadma El Ouariachi, ainsi qu’un roman de Samira El Maraki, entre autres. Il a également traduit en amazighe la plateforme de « L’Alternative amazighe » publiée sur le site de « Tawiza ».
Cet acharnement dans la pratique et cette production foisonnante sur l’amazighe trahissent, comme je l’ai déjà relevé, un lien fusionnel unissant notre auteur à l’amazighe. Une relation qui transcende la fidélité et le loyalisme que tout Marocain doit à son identité, et qui dépasse le simple attachement affectif et viscéral unissant tout être humain à sa langue maternelle, pour s’élever chez Benakia au rang de la mystique, ainsi que l’a qualifié le professeur Amsbrid dans ses condoléances précitées. Dans son commerce avec l’amazighe, il agissait en « mystique » aspirant à « l’union » et à « l’anéantissement » en elle, pour reprendre le lexique par lequel les soufis décrivent leur état et leur station spirituelle. Le professeur Amsbrid a su condenser à la perfection l’état et la station du professeur Benakia à l’égard de l’amazighe en le qualifiant de « soufi de l’amazighe » (un mystique de la chose amazighe) — formule que j’ai retenue comme titre du présent article tant elle épouse fidèlement la vérité, le sens et la réalité de sa vie.
Allier la recherche scientifique et le militantisme idéologique
Loin de se cantonner, comme l’attestent ses écrits et ses prises de position, au seul militantisme idéologique qui rappelle à chaque tribune l’injustice politique subie par l’amazighe et plaide pour une décision politique réparatrice, le professeur Benakia articulait cette lutte traditionnelle à une recherche scientifique de pointe au service de l’amazighe : étude de ses variétés dialectales, de son lexique, de sa grammaire, des processus de sa standardisation et de sa normalisation, de l’histoire et de la civilisation des Imazighen, de leurs structures sociales et politiques, sans oublier la collecte et la codification de leur patrimoine oral et culturel. Si l’on prend des essais tels que Les envers de l’amazighité, L’enseignement de tamazight ou L’amazighité en questions, on remarque qu’ils portent une forte charge politique, idéologique et critique, tout en s’élevant bien au-delà du répertoire revendicatif classique du mouvement amazigh. On retrouve une empreinte similaire, peu ou prou, dans son œuvre romanesque et théâtrale, qu’elle soit en français ou en amazighe. En revanche, si l’on se penche sur des titres tels que Histoire de la pensée nord-africaine, La littérature de voyage en Afrique du Nord, La littérature rifaine, de la tradition orale à aujourd’hui, La traduction poétique amazighe, Tutlayt tarifit, grammatica y lexic (rédigé en collaboration et en catalan), Distique de la poésie rifaine ou encore Amawl arifi n usughel (Lexique de traduction rifain-français et français-rifain), nous nous trouvons face à des monographies scientifiques fondées sur l’investigation et la recherche, qu’il s’agisse de la pensée amazighe ancienne, de la perception des Imazighen par les Occidentaux d’hier et d’aujourd’hui, de la traductologie, des lettres rifaines ou du parler rifain. Ces livres sont le fruit d’une recherche scientifique affranchie des polémiques politiques et idéologiques — sans qu’il faille pour autant décréter l’absence totale d’arrière-pensées idéologiques dans ces études, ni l’exclusion du rigoureux viatique scientifique dans les ouvrages à forte charge politique. En sciences humaines, et tout particulièrement dans les sphères de la langue, de l’identité, de l’histoire et de la culture, il est malaisé d’évacuer totalement l’idéologie, à des degrés divers, et ce, malgré la stricte observance de la méthode scientifique par le chercheur, car ce dernier a affaire à des phénomènes liés à la conscience, à la volonté et au choix, et non à une matière inerte comme en physique.
Une autre illustration de l’importance capitale que le professeur Benakia accordait à l’étude scientifique de l’amazighe, parallèlement au combat pour sa reconnaissance officielle, réside dans le fait que lors de notre première rencontre en 1996, je découvris qu’il possédait l’intégralité des dictionnaires amazighs parus depuis le XIXe siècle, qu’ils soient généraux ou spécialisés, alors que moi-même, pourtant son aîné, n’en détenais que trois. Il eut l’amabilité de me fournir des reproductions de l’ensemble de ces répertoires, y compris le monument lexicographique de Charles de Foucauld, qui n’était pas encore accessible sur la Toile.
Au sein de la Faculté multidisciplinaire où il officiait, il n’épargna aucun effort pour arracher la création d’une filière d’études amazighes, ce à quoi accéda le ministère de l’Enseignement supérieur. Il poursuivit par la suite son combat pour ériger cette filière en département à part entière doté d’un master autonome, ce qui fut concrétisé pour la rentrée universitaire 2021-2022. En dépit d’une santé des plus fragiles, il tint à superviser en personne l’inauguration de ce master le 19 novembre 2021. Il insista pour que je prononce la leçon inaugurale marquant le lancement de ce cursus, pour laquelle j’avais arrêté le sujet : « Le choix des tifinaghs entre mobile idéologique et considération scientifique ». Bien que cette mission s’apparentât à une lourde responsabilité, elle constituait pour moi un honneur inestimable. L’inauguration de ce nouveau département dédié à l’amazighe demeurera sa toute dernière activité académique avant son ultime adieu.
Continuons à recevoir de lui plutôt que de lui donner
Tel fut le professeur Benakia : un penseur hors pair, un écrivain talentueux, un intellectuel encyclopédique, un chercheur novateur, militant avec une ferveur mystique pour l’amazighe, en sa langue, sa culture, son identité et son histoire. Il a voué son existence professionnelle et universitaire à la servir et à lutter, sur les fronts scientifique et idéologique, pour son essor et sa réhabilitation. Autant de titres qui font de lui une référence incontournable tant dans le combat militant que dans la recherche scientifique. Il incarne une fierté pour le Maroc, pour l’amazighe, pour le Rif et pour sa cité d’Aith Nsar, quand bien même nombre de concitoyens l’ignorent et n’ont peut-être jamais entendu parler de lui. Il cultivait un quant-à-soi et une modestie légendaires, fuyant les panégyriques, les feux de la rampe et la gloriole. Il n’en était pas moins, dans la réalité, un foyer de lumière et de rayonnement. Ce rayonnement, ce sont ses productions, ses écrits, ses idées et son « androgynie » spirituelle avec l’amazighe. Aujourd’hui, s’il nous a physiquement quittés, il demeure omniprésent parmi nous à travers sa pensée, ses écrits et son œuvre pléthorique où il a défendu l’amazighe sur les plans scientifique et idéologique. C’est ce qui fait de lui un immortel, un être intemporel qui ne s’efface point. Il a prodigué immensément à l’amazighe en un laps de temps somme toute restreint. Et si nous souhaitons honorer sa mémoire et son legs, ce n’est point en lui faisant offrande d’un don équivalent en retour, mais en continuant à nous abreuver à sa source et à recueillir son enseignement : en nous inspirant de sa pensée, en lisant ses livres et en prenant modèle sur son parcours scientifique et militant, conformément aux mots de Gibran Khalil Gibran lors des obsèques de l’écrivain Jurji Zaydan : « Si vous voulez honorer un grand homme pour sa générosité et ses bienfaits après sa mort, prenez de lui et ne lui donnez point. »
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