Mercredi 4 novembre 2026ⴰⴽⵕⴰⵙ 4 ⵏⵓⵡⴰⵏⴱⵉⵔ 2026
Opinions

Mohamed Boudhan : l’impasse de l’amazighité

Pourquoi la mise en œuvre sérieuse et réelle, et non formelle et symbolique, de l’officialisation constitutionnelle de la langue amazighe fait-elle du surplace depuis 2011 ? Pourquoi n’a-t-on pas encore commencé un enseignement sérieux et réel, obligatoire et unifié, de la langue amazighe afin qu’elle soit employée comme langue officielle ?

La réponse est que l’État, à en juger par la manière dont ses organes dirigeants et exécutifs réels traitent l’amazighe, n’est pas convaincu du caractère officiel qu’il a reconnu à la langue amazighe. C’est pourquoi il s’est arrêté à ce qui est formel et symbolique, sans aller jusqu’à une mise en œuvre réelle et pratique, assortie d’un enseignement sérieux et réel, obligatoire et unifié, de l’amazighe, comme je l’ai dit. Voilà ce qui constitue l’impasse véritable où se trouve l’amazighe : d’un côté, il est langue officielle depuis juillet 2011 ; de l’autre, il reste en pratique privé de cette officialisation, comme avant 2011. Pourquoi l’État traite-t-il l’amazighe, dont il a décidé l’officialisation, d’une manière contraire à cette officialisation ? Pourquoi sa reconnaissance de l’amazighe oscille-t-elle entre l’élan et le recul, entre l’adoption de décisions de principe et l’hésitation à les exécuter ?

Il ne faut pas perdre de vue que l’État marocain, bien que sa nouvelle Constitution ne le dise pas, se suppose d’emblée, en particulier depuis 1912, date à partir de laquelle l’arabité du Maroc a commencé à faire partie de la conscience politique, sociale, populaire et culturelle, que l’État s’est employé à diffuser et à ancrer par ses diverses institutions et ses appareils idéologiques, comme un État arabe et non amazigh, et agit en pratique, comme le montrent sa diplomatie, les déclarations de ses responsables et sa politique linguistique d’arabisation…, sur la base de cette supposition préalable, c’est-à-dire en État arabe et non amazigh. Cela explique que cet État ne puisse aller jusqu’au bout de sa reconnaissance de l’amazighe, avec toutes les conséquences et tous les changements que cela implique pour la langue et l’identité de l’État. C’est la source de l’impasse où se trouve l’amazighe, et où se trouve l’État lui-même, avec son attitude ambiguë envers l’amazighe, qu’il semble avoir lui-même voulue et créée.

En effet, la mise en œuvre (j’entends toujours la mise en œuvre sérieuse et réelle, non formelle et symbolique) de la langue amazighe pour qu’elle soit la langue de l’État et de ses institutions, afin que sa reconnaissance de l’amazighe soit en accord avec ses conséquences linguistiques et identitaires, ne peut réussir et se réaliser sans un réexamen de la place linguistique et identitaire (et non culturelle et religieuse) de la langue arabe, et de l’appartenance arabe supposée d’emblée de l’État, que contribue à créer cette place particulière de l’arabe, qui en fait à la fois une langue et une identité, de sorte que l’État qui emploie l’arabe devient automatiquement un État arabe dans son identité. Si l’État refuse encore aujourd’hui (nous sommes en octobre 2021) les conséquences linguistiques et identitaires de sa reconnaissance de l’amazighe comme langue officielle, c’est qu’il préserve par ce refus l’« harmonie » entre son appartenance arabe supposée, qu’il pratique en réalité (comme je l’ai indiqué), et ses conséquences linguistiques et identitaires, où la langue arabe est considérée comme l’emblème de cette appartenance, en raison de la propriété de cette langue dont on ne peut séparer la fonction linguistique de la fonction identitaire, comme je l’ai déjà dit. C’est pourquoi le réexamen de la place qu’occupe l’arabe au Maroc, comme langue officielle impliquant automatiquement l’appartenance arabe supposée d’emblée de l’État en raison de la fonction identitaire de cette langue, est l’une des conditions de la véritable officialisation de l’amazighe, avec toutes ses conséquences linguistiques et identitaires touchant aux choix et aux orientations nouveaux de l’État en matière d’appartenance identitaire et de politique linguistique et éducative. Ce qui pose la question délicate suivante : l’État est-il prêt à faire de l’arabe une langue secondaire et de l’amazighe une langue première et fondamentale, avec une préparation politique sérieuse et consciente, pour que le projet réussisse progressivement au bout de deux décennies ou plus ? C’est la véritable transition politique, nécessaire pour que l’amazighe occupe sa place naturelle comme langue et identité de l’État marocain. Une transition politique d’un État qui se suppose arabiste à un État qui reconnaît son identité amazighe, avec tout ce que cette transition exige de changement et de renouveau en matière de langue et d’identité.

Nul doute que beaucoup verront dans cette transition souhaitée une forme de fiction politique, convaincus qu’elle est impossible et exclue. Mais si l’on se rappelle que la normalisation des relations avec Israël est devenue une réalité effective, alors qu’elle paraissait (avant la signature de l’accord de coopération entre le Maroc et Israël, le 22 décembre 2020 à Rabat, et en raison de l’hostilité à l’État hébreu que l’idéologie arabiste, dans ses deux branches nationaliste et islamiste, avait implantée, dans une mesure sans limite, dans les esprits et les cœurs des Marocains) plus impossible et exclue que la normalisation avec l’amazighe, alors la décision de passer d’un État qui se suppose arabiste à un État qui proclame une identité amazighe et emploie sa langue amazighe comme langue de l’État et de ses institutions ne serait qu’une mesure administrative ordinaire et simple, sans aucun élément de surprise ou d’exception par rapport à la décision de normaliser avec Israël.

En l’absence de cette transition politique, linguistique et identitaire, tout ce que l’État, en tant qu’il se suppose d’appartenance arabe, peut offrir à l’amazighe ne peut en aucun cas dépasser le plafond de la « nouvelle politique berbère » (pour comprendre ce qu’est la « nouvelle politique berbère », on peut lire l’article : « Quand le Maroc passera-t-il de la politique berbère à la politique amazighe ? »), qu’il a inaugurée avec le discours d’Ajdir et le dahir portant création de l’Institut royal de la culture amazighe du 17 octobre 2001. Si cette « nouvelle politique berbère » est bien meilleure pour l’amazighe que l’exclusion totale qu’il subissait avant cette date, elle ne mettra pas fin à son exclusion politique, source de toutes les autres exclusions.

Même la participation politique à laquelle des militants amazighs ont appelé afin que l’amazighe ait des décideurs en sa faveur, dans les conseils locaux et régionaux, au Parlement et au gouvernement…, ne pourrait, si des élus issus des militants amazighs obtenaient un nombre important de sièges dans ces conseils et institutions, faire plus que perfectionner la « nouvelle politique berbère ». Ce qu’il faut reconnaître être très utile à l’amazighe, mais qui ne fera pas passer l’État (progressivement, bien sûr) d’un État qui se suppose arabe à un État amazigh qui exerce son pouvoir politique au nom de son appartenance amazighe, avec ce que cela entraîne comme changement dans les choix linguistiques et identitaires de l’État, comme on l’a indiqué. Car les décisions qui touchent à la langue de l’État et à son appartenance arabe supposée au Maroc, même si la Constitution donne au Parlement et au gouvernement le droit de trancher en matière de langue, relèvent, comme toutes les décisions stratégiques, de la compétence du Palais, c’est-à-dire du gouvernement réel qui gouverne et n’est pas gouverné. Ce gouvernement du Palais est représenté par le roi et le carré royal formé de ses conseillers et de ses plus proches collaborateurs.

Lorsque nous rattachons la cause de l’amazighe à l’institution du Palais, nous pouvons expliquer, entre autres raisons, la lenteur de l’État à mettre en place un enseignement sérieux et réel, obligatoire et unifié, de l’amazighe en vue de la mise en œuvre sérieuse et réelle, et non formelle et symbolique, de son officialisation constitutionnelle, par le fait que le Palais n’a pas encore décidé d’enseigner la langue amazighe aux princes et aux enfants du Palais, surtout aux héritiers du trône, pour qu’ils l’emploient lorsqu’ils deviendront rois, en tant que langue officielle de l’État (voir l’article : « Le prince héritier Moulay Hassan apprendra-t-il la langue amazighe ? »). Pourquoi le Palais ? Parce que l’enseignement de la langue amazighe à ses enfants par le Palais entraîne nécessairement son enseignement par l’État aux enfants du peuple, le Palais étant le représentant de l’État puisque le roi est « le Chef de l’État, son Représentant suprême, le symbole de l’unité de la Nation, le garant de la pérennité et de la continuité de l’État » (alinéa 1 de l’article 42 de la Constitution). C’est pourquoi les gouvernements, quelque sincères que soient leurs intentions à l’égard de l’amazighe, ne peuvent lui accorder ce que le Palais ne lui a pas encore accordé, à savoir son enseignement sérieux et réel, obligatoire et unifié, condition de son emploi futur comme langue officielle de l’État. C’est pourquoi l’ancien chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, se dérobait, lorsqu’on soulevait la question du retard dans l’adoption de la loi organique, en disant que l’amazighe est une affaire royale. Voilà un autre aspect de l’impasse de l’amazighe : d’un côté, il est langue officielle de l’État ; de l’autre, c’est une langue que n’apprennent pas ceux qui gouverneront cet État.

Si l’État est revenu sur l’arabisation de l’enseignement primaire et secondaire après l’adoption par le Parlement, fin juillet 2019, de la loi-cadre n° 51.17 relative au système d’éducation, de formation et de recherche scientifique, cela ne veut nullement dire que ce recul est motivé par la volonté de réhabiliter la langue et l’identité amazighes. Il convient ici de rappeler que l’amazighe a vécu une exclusion totale et générale immédiatement après l’indépendance, avant l’arabisation de l’enseignement, qui n’a commencé qu’au début des années 1980. L’« alternance linguistique », que consacre la loi-cadre citée, entre l’arabe et le français comme langues d’enseignement est une alternance dans l’exclusion de l’amazighe. Car le français remplit au Maroc, sur le plan idéologique, la même fonction amazighophobe que l’arabe. On peut même dire que le français est devenu en Afrique du Nord, comme l’arabe, une langue qui signale l’appartenance arabe supposée d’emblée des pays d’Afrique du Nord, parce qu’elle est francophone. C’est pourquoi il ne suffit pas de mettre fin à l’arabisation linguistique pour que l’amazighe occupe sa place comme langue et identité de l’État. Ce qui lui donne cette place, c’est de mettre fin à l’arabisation identitaire, d’où découle la supposition préalable que l’État marocain est arabe (voir l’article : « Il est vain d’arrêter l’arabisation linguistique sans arrêter l’arabisation identitaire »).

Face à ces obstacles, la mise en œuvre sérieuse et réelle de l’officialisation de l’amazighe, pour qu’il soit la langue de l’État, de ses institutions et de ses documents officiels, reste difficile à réaliser, d’autant que sa condition essentielle, l’enseignement sérieux et réel, obligatoire et unifié, de la langue amazighe, n’a pas encore commencé. Cela explique que l’État réduise l’officialisation de l’amazighe à ce qui est formel et symbolique, conformément à sa « nouvelle politique berbère ». Voilà un autre aspect de l’impasse de l’amazighe : l’État ne peut pas, du fait de sa supposition préalable d’être un État arabe et non amazigh, accorder à l’amazighe plus qu’une officialisation symbolique et formelle, en application de la « nouvelle politique berbère ». Ce qui prolongera son exclusion politique, qui est la source de toutes les autres exclusions, linguistiques, culturelles et identitaires… Pour que l’amazighe se débarrasse de cette exclusion politique, il faut que l’État se comporte en État amazigh et non arabe dans son identité. Si son comportement d’État arabe est une chose supposée d’emblée, sans qu’il soit besoin de l’inscrire dans une loi ou une constitution, comme je l’ai écrit, son comportement d’État à identité amazighe exige qu’il l’annonce de manière explicite et claire ; faute de quoi, en l’absence de cette annonce, ce qui est supposé d’emblée demeure qu’il est un État arabe et non amazigh, ce qui signifie une exclusion de l’amazighe.

Si la disparition du PJD (Parti de la justice et du développement) à la tête du gouvernement signifie la disparition d’un grand obstacle qui barrait solidement la route à la réhabilitation de l’amazighe, l’installation d’un nouveau gouvernement dirigé par un parti qui ne nourrit pas de rancune envers l’amazighe ne changera pas beaucoup cette situation d’impasse, si la position du gouvernement réel, c’est-à-dire du gouvernement du Palais qui gouverne, envers l’amazighe reste ce qu’elle est, position selon laquelle les décideurs stratégiques de l’entourage royal, conseillers du roi et plus proches collaborateurs, estiment que l’amazighe a obtenu le maximum de ce qu’il mérite, à savoir les aspects positifs de la « nouvelle politique berbère » que le Palais a décidée en sa faveur depuis le 17 octobre 2001. La différence, en ce qui concerne l’attitude envers l’amazighe, entre la direction du gouvernement par le PJD pendant dix ans et sa direction par un autre parti en application des résultats des élections du 8 septembre 2021, est que le premier parti œuvrait à entraver la « nouvelle politique berbère » elle-même, en s’abstenant de mettre en œuvre non seulement l’officialisation réelle et sérieuse de l’amazighe, mais même son officialisation formelle et symbolique que la « nouvelle politique berbère » « autorise ». Quant au nouveau gouvernement, dirigé par le nouveau parti, le maximum qu’il fera pour l’amazighe, à supposer qu’il soit sérieux et sincère dans son intention d’aborder positivement le dossier de l’amazighe, et compte tenu de la position de l’institution royale, sera d’œuvrer au développement de la « nouvelle politique berbère », avec ce que cela signifie de développement de l’officialisation formelle et symbolique de l’amazighe. Mais cette « nouvelle politique berbère » a révélé, malgré ses bienfaits indéniables, son insuffisance après l’officialisation constitutionnelle de l’amazighe. Pourquoi ? Parce que la mise en œuvre réelle et sérieuse, et non symbolique et formelle, du caractère officiel de l’amazighe exige de dépasser le niveau de la « nouvelle politique berbère » pour un autre niveau plus avancé, celui de l’emploi de l’amazighe par l’État comme sa langue officielle. Ce qui suppose un changement dans la place linguistique et identitaire de l’arabe, comme on l’a indiqué.

Si l’inauguration de la « nouvelle politique berbère » a constitué, par rapport à l’exclusion totale dont souffrait l’amazighe depuis l’indépendance, une véritable révolution en faveur de l’amazighe d’abord, puis de l’État ensuite, faire de l’amazighe une langue officielle de l’État, réellement et en pratique, et non formellement et symboliquement, avec toutes les exigences et conséquences qui l’accompagnent, serait non pas une révolution véritable mais un véritable coup d’État politique au profit de l’État d’abord et de l’amazighe ensuite. Sans cela, l’amazighe reste dans l’impasse où l’a placé la Constitution : il est langue officielle, mais ce caractère officiel ne laisse aucune trace dans les institutions de l’État ni dans les documents officiels qui sont rédigés chaque jour, en dehors de ce qui est formel, symbolique et décoratif. Et la question demeure : qu’est-ce qui poussera l’État à accomplir ce coup d’État politique en sa faveur d’abord et en faveur de l’amazighe ensuite ?

Mohamed Boudhan

Mohamed Boudhan était écrivain, penseur, chercheur et militant amazigh originaire du Rif, directeur de publication du journal Tawiza. Il était l'auteur de nombreux livres et articles précieux concernant l'identité amazighe. Paix à son âme.