Le nouveau sens du slogan : L’Afrique aux Africains
L’une des citations les plus célèbres attribuées par le consensus des historiens de l’Afrique du Nord antique au roi numide et amazigh Massinissa (238 av. J.-C. – 148 av. J.-C.) est : « L’Afrique aux Africains ».
Il est noté que le mot « Afrique » (Africa), avant d’acquérir son sens actuel désignant l’ensemble du continent africain, était à l’origine un terme utilisé par les Romains pour désigner précisément la région d’Afrique du Nord. Cette zone constituait la seule partie connue de l’Afrique actuelle, à l’exception de l’Égypte, qui disposait de sa propre appellation reconnue. Ce nom se compose du terme « afri », pluriel de « afer », qui signifie « Africains » en latin, c’est-à-dire les natifs de l’Afrique, qui correspond à l’actuelle Afrique du Nord. Quant au suffixe « ica », il indique en latin l’origine géographique et la patrie. Ainsi, le mot Africa signifie en latin la terre d’origine des « afri » (www.grand-dictionnaire-latin.com).
Quiconque pratique et maîtrise l’amazigh remarque aisément que « afer » et « afri », les origines du nom « Africa », ne peuvent être, par leur morphologie et leur phonétique, que des termes amazighs. C’est pourquoi la plupart des chercheurs ayant abordé la question soulignent que l’origine étymologique de ces deux termes est incontestablement locale, c’est-à-dire amazighe. Partant de là, certains universitaires estiment que « afri » pourrait désigner le nom d’une tribu amazighe, tandis que d’autres soutiennent qu’il conserve le sens qu’on lui connaît encore aujourd’hui, à savoir « la grotte » (T. Kotula, J. Peyras et W. Vycichl, « Afri » et « Africa », Encyclopédie Berbère, tome II, Edisud, 1985, pp. 208-217).
Le but de cette digression sur l’origine du nom « Afrique » est de démontrer qu’il désignait géographiquement le pays des Imazighen (Tamazgha), c’est-à-dire l’Afrique du Nord, et, sur le plan identitaire, les Imazighen peuplant cette région géographique, qui sont les « afri » selon notre explication. Par conséquent, ce que Massinissa entendait par son slogan « L’Afrique aux Africains » était la libération de la terre amazighe des étrangers qui l’occupaient.
Si ce souverain numide s’allia à Rome, c’est parce qu’il savait, fort de son expérience militaire, qu’affronter simultanément deux puissances coloniales, Carthage et Rome, relevait de l’acte suicidaire et téméraire. Il a donc mis à profit son alliance avec Rome pour s’en servir afin de chasser les Carthaginois en tant qu’ennemi commun, pour pouvoir ensuite, au moment opportun, se consacrer à l’affrontement d’un adversaire unique : Rome. Le slogan « L’Afrique aux Africains » constituait donc un appel à libérer la terre amazighe, autrement dit l’Afrique du Nord, de tous ses occupants étrangers, en particulier les Carthaginois et les Romains, afin qu’elle revienne à ses légitimes propriétaires, les Imazighen, c’est-à-dire les Africains, au sens que nous avons explicité.
Dès lors, ce slogan conserve-t-il aujourd’hui la même signification et le même objectif, au point de pouvoir être brandi pour appeler à la résistance et à la lutte afin de chasser le colonisateur hors de la terre amazighe, c’est-à-dire hors d’Afrique, ou d’Afrique du Nord comme nous l’appelons de nos jours ? Oui, s’il subsiste un colonisateur étranger occupant encore le pays des Imazighen, c’est-à-dire l’Afrique du Nord, ou l’Afrique telle que la nommaient les Romains. Existe-t-il, par conséquent, un colonisateur occupant la terre du Maroc et de l’Afrique du Nord qui justifierait que l’on brandisse le slogan « L’Afrique aux Africains » comme un appel à la résistance et à la libération de la terre amazighe de cette occupation étrangère ?
Si cet occupant se manifestait sous une forme matérielle, militaire et humaine évidente d’éléments étrangers au pays amazigh, comme c’était le cas à l’époque de Massinissa avec les Romains et les Carthaginois, l’appel à sa résistance par le biais du slogan « L’Afrique aux Africains » relèverait d’un acte patriotique, impératif et nécessaire. C’est ce qui s’est produit face aux Romains et aux Carthaginois, aux Vandales et aux Byzantins, aux Arabes à l’époque omeyyade, puis aux Français, aux Espagnols et aux Italiens aux XIXe et XXe siècles. Or, aujourd’hui, après le départ du dernier colonisateur du pays amazigh, à savoir la France, il n’y a plus lieu de continuer à arborer le slogan « L’Afrique aux Africains » comme une revendication du retour de la terre amazighe à ses propriétaires d’origine.
Cependant, si le pays amazigh ne connaît plus de présence matérielle étrangère sous forme de force militaire et humaine coloniale, il subit une présence d’un autre type, immatérielle, de l’élément étranger, dépourvue de toute puissance militaire et humaine ostensible témoignant de l’occupation et de la colonisation de la terre d’autrui. Cette présence étrangère se traduit par une conscience erronée ancrée chez une part importante de Marocains, qui s’imaginent ne pas être amazighs, mais « berbères », c’est-à-dire étrangers sur le plan identitaire par rapport aux Imazighen conscients de leur identité, en accord avec l’identité amazighe de leur terre. Ces Marocains, porteurs de cette fausse conscience, sont ainsi fermement convaincus que leur identité n’est point amazighe, mais arabe, soit étrangère à l’identité amazighe africaine, locale et authentique.
Ceux-là constituent les nouveaux occupants du Maroc et de l’Afrique du Nord. Toutefois, ils n’occupent point la terre à la manière des Romains, des Arabes sous la gouvernance omeyyade ou des Français au XXe siècle, mais ils s’emparent des esprits et des consciences, ce qui s’avère bien plus périlleux que l’occupation des patries et des territoires. Car ces « occupants » s’avèrent en réalité des Imazighen par le sang, l’appartenance et même l’origine raciale, mais ils sont tombés victimes d’une arabisation qui les a transformés sur le plan biologique (national et identitaire) d’Imazighen authentiques en Arabes factices. Et le malheur ne s’arrête pas à cette falsification de l’identité, de l’appartenance et de l’essence. Plus grave encore, cette mystification a conduit ces Imazighen aliénés à se persuader, en tant qu’Arabes factices, qu’ils se sont emparés de cette terre amazighe par la conquête et l’occupation, à l’instar des Européens qui ont conquis et occupé l’Amérique. Voilà l’un des paradoxes saisissants de la politique d’arabisation identitaire et de conversion biologique collective des Imazighen : des Imazighen de souche persuadés d’arborer des origines non amazighe. Et pour conférer une explication rationnelle à leur présence sur la terre amazighe en dépit de leurs origines prétendument étrangères, ils prétendent, sous l’effet du lavage de cerveau idéologique et arabisant qu’ils ont subi, que leurs ancêtres arabes – lesquels sont pourtant des Imazighen d’origine – ont conquis cette terre dont leurs descendants continuent d’occuper les sols. Ainsi, la falsification engendre-t-elle davantage de falsification, d’affabulation et de travestissement de la vérité.
Si le slogan de Massinissa constituait un appel à expulser les étrangers occupant la terre de Tamazgha, continuerons-nous, en tant qu’Imazighen authentiques et non en Arabes factices, à appliquer ce mot d’ordre et à prôner l’expulsion de ces Arabes factices au motif qu’ils sont des occupants, ainsi qu’ils le reconnaissent eux-mêmes, érigeant cet appel en devoir national, d’autant plus que la légitimité d’une telle expulsion ne saurait souffrir de prescription ? En effet, les musulmans ont occupé l’Espagne durant plus de huit siècles, mais cette longue durée n’a point dissuadé les Espagnols de les chasser de leurs terres. À ce propos, il convient de rappeler que ces derniers, après leur éviction, sont retournés sur la terre de leurs aïeux en Afrique du Nord, notamment au Maroc, regagnant ainsi leur point de départ. Dès lors, s’il était possible d’expulser les Arabes factices au nom de leur statut d’occupants qu’ils revendiquent, où s’en retourneraient-ils après leur refoulement du Maroc ? Logiquement, ils devraient regagner la terre de leurs ancêtres arabes dans les pays du Golfe, tout comme l’ont fait les musulmans d’Al-Andalus qui sont rentrés là d’où venaient leurs aïeux. Mais si les Imazighen d’Afrique du Nord, et du Maroc en particulier, ont accueilli et salué les expulsés d’Al-Andalus, c’est parce qu’ils savaient que cette terre amazighe demeure la terre de leurs ancêtres, d’où ils avaient émigré vers l’Espagne des siècles auparavant. Ces bannis d’Al-Andalus n’étaient donc point des étrangers regagnant une terre étrangère, mais bien les descendants d’Imazighen revenant sur la terre de leurs ancêtres amazighs. Quant au cas des Arabes factices, la situation s’avère fort différente. Nul Arabe authentique dans les véritables pays arabes ne souhaite les accueillir ni les recevoir, car il ne les reconnaît point, les considérant comme des Arabes factices et des usurpateurs d’identité qui s’arrogent la qualité d’Arabes authentiques alors qu’ils ont émigré de leurs contrées arabes depuis des siècles pour revenir aujourd’hui sur la terre arabe de leurs aïeux arabes, à l’instar des expulsés d’Al-Andalus.
Nous avons expliqué que l’occupation liée aux Arabes factices relève d’une emprise immatérielle, dépourvue de force militaire et humaine coloniale, puisqu’elle procède d’une fausse conscience chez les Imazighen arabisés et convertis qui s’imaginent être des Arabes et non des Imazighen. Par conséquent, la résistance à cette occupation, dans le droit fil du slogan « L’Afrique aux Africains », se doit d’épouser la nature de cette même occupation, c’est-à-dire revêtir une forme immatérielle visant à combattre la fausse conscience identitaire que charrient les Arabes factices. Il s’agit, premièrement, de défendre leur dignité perdue le jour où ils ont abdiqué leur identité amazighe en consentant à se soumettre au système du garant identitaire et à la sujétion envers l’arabisme, en dépit du rejet opposé par ce dernier à leur appartenance. Deuxièmement, il convient de les défendre en tant que victimes d’une idéologie arabisante, raciste et délétère. Troisièmement, il s’agit de défendre leur amazighité qu’ils renient. Quatrièmement, il importe de défendre la vérité en dévoilant l’ampleur de la mystification dont ont fait les frais ces Imazighen égarés, transformés par cette duperie en Arabes factices dont l’arabité mensongère est rejetée par les Arabes authentiques. Ce qui doit donc être banni en tant qu’envahisseur occupant, c’est cette conscience arabisante qui falsifie l’identité amazighe de ces Imazighen fourvoyés. Quant au retour, après ce bannissement, vers la terre des ancêtres, il signifie le retour à l’amazighité et à la conscience identitaire de l’appartenance amazighe pour l’ensemble des Marocains, appréhendée comme une appartenance collective façonnée par leur ancrage sur la même terre amazighe, quelles que soient leurs origines ethniques, réelles ou supposées.
Si cette conscience commence à se propager progressivement parmi les Marocains arabisés et égarés, ainsi que nous l’avons souligné, l’intervention de l’État – à travers la mise en œuvre de politiques traduisant son propre retour à cette saine conscience identitaire en tant qu’État amazigh, toujours entendu dans son acception territoriale et citoyenne et non ethnique – ne manquera pas d’accélérer la diffusion de cette conscience chez les Marocains et le retour des égarés vers leur amazighité, fiers d’arborer cette appartenance comme leur identité collective incontournable.
En conclusion, si le slogan « L’Afrique aux Africains » signifiait à l’époque de Massinissa, son auteur, l’expulsion du colonisateur étranger hors de l’Afrique du Nord amazighe, il désigne aujourd’hui le bannissement de cette fausse conscience identitaire mensongère qui s’empare des esprits et des consciences, ainsi que l’éviction de son géniteur, à savoir l’arabisation politique, ethnique, identitaire et idéologique.
Version arabe | Version anglaise



