Le séisme et l’arabe « classique » !
Le proverbe populaire dit : « Que te manque-t-il, ô nu ? — Des bagues, ô mon seigneur ! » Quant au proverbe amazigh, il énonce : « Itegg lhenni xef ticcin », c’est-à-dire qu’il applique du henné sur des poux, une image qui désigne quiconque dépasse ses limites, ignore sa propre mesure et s’empare de tâches qui le dépassent avant même de satisfaire ses besoins premiers et essentiels. C’est précisément ce qu’ont fait les première et deuxième chaînes de télévision dans leur couverture des événements du séisme à Al Hoceïma. Combien il était affligeant et répugnant d’entendre utiliser l’arabe classique pour relayer les faits, interviewer les responsables et interroger des sinistrés qui ne maîtrisent même pas l’arabe dialectal. Dans des situations aussi douloureuses, qui déchirent le cœur et font pleurer les yeux, choisit-on l’arabe classique — et quel classique ! — pour communiquer entre journalistes, interlocuteurs et spectateurs ?
Tout le monde, y compris les journalistes reporters, était absorbé par la recherche des mots « classiques » appropriés pour s’exprimer, sans jamais les trouver. Dès lors, le fond que le reporter souhaite transmettre au spectateur s’évanouit, le style s’alourdit, le sens se disloque et l’utilité du direct s’envole. La première victime de cette agression linguistique est l’arabe classique lui-même, maltraité non seulement par des interviewés qu’on peut aisément excuser, mais par les journalistes reporters eux-mêmes. Quel est donc cet arabe lorsqu’un reporter énonce : « Deux avions sont arrivées » ? Quant à ces reporters qui tentent d’improviser pour paraître de professionnels aguerris du reportage en direct, à l’instar de leurs confrères étrangers, il n’y a qu’à se boucher les oreilles pour éviter d’exploser de colère et de dégoût face à leur discours bancal, confus, contradictoire et incompréhensible. Lorsqu’ils adressent leurs questions en arabe classique à un responsable, ce dernier se retrouve contraint de réagir dans un registre qu’il n’a sans doute jamais improvisé de toute sa vie. On le voit alors bégayer, se troubler, paniquer et sauter d’un mot à un autre sans aucun lien ni signification par rapport à la réponse qu’il souhaite formuler. C’est un supplice cruel qu’endure ce responsable, passant tout son temps à chercher des termes sans jamais émettre la moindre idée utile en lien avec la question posée. Quant à interroger un sinistré « instruit » en arabe classique, c’est une catastrophe supplémentaire qui vient s’ajouter au drame du séisme, une douleur inédite qui redouble le poids de la tragédie et une terreur additionnelle qu’on lui inflige en plus de l’effroi de la catastrophe. Le sinistré, meurtri en ce lieu et en ce moment, a-t-il besoin du classique, ou même de l’arabe dialectal, pour exprimer aux spectateurs ses sentiments face aux affres du séisme ? C’est un véritable terrorisme exercé par des reporters sur de simples citoyens, dotés d’une faible connaissance de l’arabe, alors qu’ils s’efforcent de s’exprimer dans un style châtié pour décrire ce qui s’est produit.
Il n’est aucune langue au monde capable de traduire avec autant de sincérité les sentiments et les émotions de ceux qui ont vécu les affres d’un séisme que la langue maternelle. Combien avait vu juste cet habitant du Rif qui a répondu au journaliste l’interrogeant en arabe classique : « Nous remercions tous les responsables de cette catastrophe », alors qu’il souhaitait exprimer sa gratitude envers les responsables de l’acheminement des aides aux victimes. Mais le registre classique, maladroitement employé par celui qui essayait de le parler sans le maîtriser, a perverti le sens pour en délivrer un autre, totalement inopiné, mais qui s’applique à merveille à cette seconde catastrophe : celle de la langue et de la communication, bien plus que celle du séisme.
Beaucoup de journaux ont critiqué la piètre prestation de la télévision marocaine dans sa gestion du séisme d’Al Hoceïma, en pointant du doigt le retard pris dans la retransmission des faits depuis l’épicentre dès le mardi matin, le cantonnement des couvertures ultérieures aux aspects officiels et protocolaires, ainsi que l’incapacité des équipes, durant les premiers jours, à quitter les zones d’Imzouren et d’Al Hoceïma pour rallier les autres régions enclavées et plus lourdement touchées. Néanmoins, ces mêmes journaux ont commis l’erreur d’ignorer la dimension linguistique et communicationnelle des deux chaînes, en particulier dans un cas aussi singulier qu’un séisme frappant une région et y laissant des dégâts et des victimes. L’attitude des deux chaînes — et par conséquent celle de l’État marocain —, consistant à imposer un arabe classique que ni les reporters ne savent improviser ni les populations sinistrées ne comprennent, constitue un mépris flagrant des souffrances de ces dernières, une absence notoire de respect pour leur deuil et leurs peines, et un manquement manifeste à toute réelle solidarité à leur égard (entendons la solidarité de l’État et de son canal télévisuel, non celle du peuple). La télévision a abondamment discouru sur une « solidarité » qu’elle réduit à la simple distribution d’un peu de pain et de quelques couvertures aux touchés, oubliant que la meilleure expression de la solidarité et de la compassion, ainsi que le soutien psychologique et moral le plus efficace pour les blessés et les sinistrés au cœur d’une telle tragédie, ne consiste pas seulement à leur octroyer des vivres et des étoffes, mais à s’adresser à eux dans leur propre langue, à converser avec eux dans leur idiome pour qu’ils ressentent la proximité d’une solidarité sincère et la chaleur intime qu’abrite une authentique compassion. Recourir au classique pour leur parler revient à les abandonner et à dresser une immense distance entre eux et l’État, dont la télévision se fait le porte-voix. Une telle posture contredit radicalement ce discours de solidarité dont la télévision nous a saturés, et qui se résume, comme je l’ai souligné, à l’aumône de pain et de couvertures.
La télévision aurait dû, par ordre des autorités bien entendu, s’abstenir d’utiliser, lors de la couverture en direct depuis Al Hoceïma et à titre exceptionnel, toute autre langue que l’amazigh, parlé par les habitants de la zone frappée par le séisme. C’était là une manière d’exprimer un soutien moral à leur égard, de leur apporter un réconfort psychologique, de se rapprocher véritablement de leurs souffrances, de leur être et de leur intimité, tout en marquant un respect et une considération profonds pour leur deuil et leur chagrin. L’on a pu observer le fossé immense et abyssal entre ceux qu’on a interrogés en arabe et qui ont dû répondre dans la même langue, et ceux qui ont été questionnés en amazigh et ont réagi en conséquence (notamment au sein de la section en Tarifit de la radio nationale). Les premiers sont apparus confus, apeurés, terrifiés, pareils à des étrangers, s’exprimant comme s’ils énonçaient des choses invraisemblables, comme s’ils mentaient, fournissant un effort stérile non pas pour se remémorer les faits, mais pour retrouver des termes employés hors de leur contexte et de leur sens, se méfiant de leur interlocuteur comme s’il s’apprêtait à leur couper la langue que le séisme avait pourtant épargnée. Tout cela a rendu la situation grotesque, bien qu’elle fût fondamentalement douloureuse et affligeante. À l’inverse, les seconds, qui ont pris la parole en amazigh, se sont exprimés avec assurance, sans peur ni effroi, se concentrant sur le sujet de la question au lieu de transformer l’exercice en une quête laborieuse de vocabulaire, sincères dans leurs propos, confiants envers leur interlocuteur et affranchis de toute méfiance, car la langue amazighe avait aboli toute distance communicative entre eux, contrairement à l’usage de l’arabe.
Chose curieuse et remarquable, cet acharnement de la télévision à employer le « classique » pour s’adresser aux citoyens, et ce dans des circonstances où l’individu requiert précisément sa langue intime, est un phénomène plus répandu au Maroc et en Algérie — c’est-à-dire dans les deux plus grands pays imazighen — qu’il ne l’est dans les nations arabes du Machrek. Bien plus, ces pays-là recourent désormais à leurs parlers non classiques même lors d’allocutions officielles prononcées par des hauts responsables de l’État, à l’instar des monarchies du Golfe. Quant à l’Égypte, l’ensemble des discours, des entretiens et même des débats parlementaires s’y déroulent en dialecte égyptien. Il est tout à fait naturel que ces nations utilisent leurs parlers vernaculaires dans la communication et l’échange oral avec leurs administrés, dans la mesure où l’arabe classique n’est une langue de communication orale dans aucune région du monde — à l’exception, peut-être, du Maroc et de l’Algérie ! —, mais relève strictement de l’écrit et de la lecture, n’étant la langue maternelle de personne en ce bas monde. Quand les responsables saisiront-ils enfin cette évidence pour cesser de torturer et de terroriser les citoyens par un « classique » qu’ils ne comprennent en rien, en particulier lorsqu’ils viennent d’échapper à un séisme ayant emporté des membres de leur famille, ce qui exige une compassion authentique ? Celle-ci n’a de sens et de réalité qu’à travers l’usage de leur propre langue, afin qu’ils ressentent la chaleur, la tendresse et la sincérité inhérentes au véritable réconfort.
En lien direct avec cette question — celle de l’impératif d’utiliser la langue des populations au moins lors des catastrophes —, se pose le sort tragique des orphelins du séisme d’Al Hoceïma, que l’autorité a décidé d’affubler du statut de « pupilles de la nation ». Il existe une crainte légitime de les voir devenir les pupilles de la « nation arabe », s’il venait à être décidé de les transférer vers des structures d’accueil à Rabat ou à Casablanca, ainsi que la rumeur l’a laissé entendre, les arrachant à leur espace amazigh dans une optique d’arabisation et d’assimilation visant à couper leurs racines identitaires et linguistiques.
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