Complexe de la langue chez les Marocains
Un député marocain a fait les frais d une injustice certaine lorsque son intervention lue, lors d une séance parlementaire publique le lundi 20 décembre 2021, a été détournée en matière de dérision et de moquerie après avoir largement circulé sur les réseaux sociaux, accompagnée d un commentaire en substance ironique : « Assistez au massacre de l arabe par un représentant de la nation. » Cet énième représentant a été injustement traité par les médias comme s il était le premier et le seul à écorcher l arabe en direct, alors même que l on assiste quotidiennement à des scènes similaires sur les chaînes diffusant en arabe en dehors du Maroc.
Les partisans de l arabisation répètent inlassablement que l objectif de cette politique est de doter les Marocains de la maîtrise de la langue arabe et d en généraliser l usage. Où sont donc passés cette maîtrise et cet usage généralisé, si des responsables parlementaires et gouvernementaux se révèlent incapables de s exprimer, voire de lire, dans un arabe correct ? Pourtant, quiconque se penche sur la nature et les spécificités de l arabe comprendra vite que l arabisation peut tout engendrer, excepter le don de l aisance à l oral pour les locuteurs marocains. Pourquoi ? Tout simplement parce que l arabe est une langue qui a perdu sa fonction de communication orale depuis des siècles, pour se muer en une simple langue d écriture et de lecture, et non de transmission verbale. Dès lors, et comme je l ai déjà souligné dans de précédents débats, il s agit d une langue semi-vivante ou semi-morte. Ne s acquérant que par l apprentissage écrit et non par la pratique orale, quiconque s y essaie — aussi versé soit-il dans sa littérature, sa grammaire ou son lexique — ne parviendra jamais à s exprimer spontanément et aisément. L exercice demeure en effet contre nature, teinté d artifice et de contrainte, du fait qu il s agit d une langue écrite inexistante dans le quotidien en tant qu outil d échange et de dialogue. C est pourquoi l on constate qu un Marocain maîtrisant le français, l anglais, l espagnol ou toute autre langue vivante est capable de discourir et de s exprimer spontanément, avec aisance, sans la moindre confusion ni gêne. Pourquoi ? Parce que ces langues, contrairement à l arabe, sont employées dans la communication de tous les jours, en plus de leur usage scriptural.
Il est notoire que cette situation singulière de l arabe, langue purement écrite privée d usage quotidien, nuit gravement à l efficacité du système éducatif marocain depuis qu elle a été érigée en langue d enseignement et de formation. En raison de cette carence d ancrage dans la vie courante, le cachet scriptural imprègne l ensemble de notre système pédagogique. L élève apprend ainsi l arabe non pour s en servir dans son existence ordinaire, mais pour écrire et lire ce qui a été couché sur le papier. Cela lui interdit toute expression naturelle et aisée, quel que soit son degré de maîtrise de l écriture. On trouve ainsi des étudiants préparant une thèse de doctorat irréprochable en arabe, rédigée dans une langue noble et châtiée qui témoigne de leur excellente compétence, mais qui, lors de la soutenance orale, peinent à s exprimer au point de donner l impression qu ils ne sont pas les auteurs du brillant travail qu ils présentent. De même, un directeur d établissement public capable de rédiger des mémorrapendums et des rapports dans un arabe parfaitement maîtrisé se trouvera, sommé de répondre oralement aux questions lors d une conférence de presse, à malmener la langue au grand dam et au fou rire des auditeurs. Cette dissociation entre la langue d enseignement et la langue de la vie quotidienne figure parmi les causes majeures de la faillite de notre système éducatif, fondé sur une langue étrangère à la réalité quotidienne.
Bien plus, cette schizophrénie engendre une personnalité fragile et vulnérable sur le plan psychologique. Incapable de s exprimer spontanément et aisément, comme je le mentionnais, devant un auditoire dans cet arabe qui lui a pourtant été enseigné, l individu est saisi de gêne et de trouble chaque fois qu il prend la parole en public — que ce soit au Parlement, lors d une conférence de presse, d une soutenance universitaire, d une réunion de parti ou de syndicat. Il développe ainsi un sentiment d impuissance, de faiblesse et d incompétence qui ébranle sa confiance en soi et provoque un véritable blocage linguistique. Il en vient à redouter de s exprimer en arabe par peur de commettre des erreurs ou des fautes de grammaire qui l exposeraient à la risée et aux railleries. L embarras et le trouble qui en résultent ne font qu accroître sa propre souffrance, à mesure qu il martyrise l arabe. Il est dès lors normal que l arabe suscite un tel blocage dès lors que l on détourne sa fonction scripturale pour en faire un idiome parlé. En effet, lorsque le Marocain utilise l arabe à l oral, sa langue se trouve littéralement coupée, car l arabe qu il emploie n est pas un organe naturel de la parole — le locuteur ne disposant que d un gosier et non d une plume. Or l arabe est une langue faite pour être écrite, non pour être prononcée comme un dialecte vivant voué aux échanges de tous les jours.
On observe que ces sentiments négatifs, générateurs de ce blocage — timidité, perte de confiance, sentiment d infériorité et d incapacité chez de nombreux Marocains s exprimant en arabe devant un public —, n affectent pas, du moins pas au même degré, les véritables Arabes du Moyen-Orient lorsqu ils s exprime en arabe, et ce en dépit de fautes grossières et impardonnables qui surpassent de loin celles commises par les Marocains dans la même langue. Pourquoi cette différence ? Tout simplement parce que l aliénation identitaire et linguistique des Marocains les a conditionnés à se muer en « perfectionnistes », s imposant de surpasser les Arabes authentiques dans la maîtrise de l arabe. Il en va de même pour toutes les autres causes arabes, à linstar de ces Marocains refusant la normalisation sous prétexte de soutenir la Palestine, alors même que l Autorité palestinienne elle-même a devancé le Maroc en normalisant ses relations avec Israël.
Mais pourquoi ces mêmes Marocains, saisis de gêne et de trouble lorsqu ils s expriment en arabe, ne recourent-ils pas à leur darija maternelle — ou à l amazigh pour les locuteurs concernés —, qu ils manient, à l inverse de l arabe, avec spontanéité et aisance ? C est que l infériorisation linguistique dont ils souffrent les a persuadés que leur darija est un patois inférieur et vulgaire, et que l utiliser, en particulier dans un cadre officiel tel qu une session plénière du Parlement retransmise en direct devant des millions de téléspectateurs, trahit un bas niveau d instruction, s agissant d une langue méprisée parlée par des illettrés dépourvus d éducation. Souvenons-nous de la campagne furieuse menée à la rentrée scolaire 2018-2019 contre la darija, lorsque fut introduite pour des motifs pédagogiques une poignée de termes familiers — tels que « baghrir », « briouates », « ghriba » — dans un manuel du cycle primaire. Cette initiative avait été rejetée et vertement condamnée par des intellectuels, des parlementaires et des responsables politiques, estimant que ces expressions populaires menaçaient la sécurité linguistique et l unité nationale du Maroc, et constituaient une aberration et une dénaturation de l identité nationale (voir l article : « Que signifie le rejet du « baghrir » familier et l acceptation du « soudoud » inconnu ? » en cliquant ici). Ils mettaient ainsi à nu leur mépris — fruit d une mutation identitaire et nationaliste ayant ravagé le Maroc et l Afrique du Nord en général — envers leurs propres langues originelles et nationales (l amazigh et la darija), tout en glorifiant les langues d autrui et en rejetant tout ce qui s avère authentiquement local et marocain. Le mépris que ces Marocains vouent à leur darija traduit en réalité leur haine d eux-mêmes, incarnée par ce dialecte, héritier légitime de l amazigh. C est ce qui les intime d être convaincus que s exprimer en darija est pire que de commettre des erreurs en parlant arabe. Ils vivent ainsi un double blocage : s ils recourent au dialecte dans des occasions publiques et officielles, ils redoutent de voir leur valeur s effriter aux yeux d un auditoire qui les percevrait, selon leur propre intériorisation, comme des ignorants et des analphabètes maniant la langue de la plèbe. Et s ils optent pour l arabe afin de conférer à leur propos impact et autorité — croyance également intériorisée —, ils se révèlent incapables de la manier correctement, spontanément et avec aisance, s agissant par essence d un outil d écriture et non de conversation. Le moindre de leurs cauchemars, même pour les plus avancés d entre eux, demeure la faute de grammaire, cette Lahn que ne parviennent guère à éviter les professeurs universitaires d arabe eux-mêmes. Cette hantise, couplée au désir de s exprimer de la manière irréprochable qu ils s imaginent exigée d eux, fait ressurgir le blocage sous forme de lapsus, de confusion et d un profond embarras perceptible par tous. À l inverse, les Arabes authentiques ne ressentent aucune gêne à aligner les fautes grossières en s exprimant en arabe, ni à employer leurs dialectes dans les assemblées officielles sans éprouver le moindre sentiment de malaise ou d infériorité. C est ainsi que les Marocains, prisonniers de ce blocage linguistique, subissent une véritable terreur qui les jette dans des impasses tragi-comiques, lorsqu ils s obstinent à vouloir discourir en arabe tout en sachant pertinemment qu ils échoueront, l arabe demeurant une langue de consignation et de fixation écrite, et non un parler du quotidien, ainsi que je l ai déjà relevé.
La solution au blocage linguistique des Marocains est connue de tous, mais aucun responsable politique exécutif n en veut. Elle consiste à enseigner l amazigh — et avec elle sa fille la darija —, non de manière symbolique ou superficielle, mais sérieuse, effective, obligatoire et unifiée, pour qu elle devienne une langue scolaire et écrite en usage dans les administrations de l État, ses institutions et ses tribunaux. Il s agit là de mettre un terme définitif à la fracture existant entre la langue de l école et celle de la vie, source originelle de ce blocage linguistique que j ai évoqué, tout en préservant l arabe en tant que langue du culte, du droit musulman et du patrimoine culturel.
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