Mercredi 4 novembre 2026ⴰⴽⵕⴰⵙ 4 ⵏⵓⵡⴰⵏⴱⵉⵔ 2026
Opinions

Que vive l’analphabétisme et que tombe l’ignorance

On a longtemps cru que « l’illettré » était celui qui ne savait ni lire ni écrire. De cette idée première découlait la croyance selon laquelle le Prophète (que la prière et la paix d’Allah soient sur lui) était « illettré » en ce sens précis. Cette lecture s’est également nourrie des expressions coraniques telles que « le prophète illettré » et « il a envoyé chez les illettrés un messager ». Pour justifier l’illettrisme du Prophète Mohammed, on a soutenu qu’il s’agissait là d’un signe et d’un miracle attestant de la véracité de sa prophétie, prouvant ainsi que le Coran est la parole divine, puisqu’il est inconcevable qu’un tel discours émane d’une personne illettrée. Pourtant, le terme « illettré » n’a aucun rapport avec l’ignorance ou la maîtrise de la lecture et de l’écriture. C’est à l’origine un mot hébreu qui signifie « celui qui n’appartient pas aux enfants d’Israël », tout comme le mot « a’ajami » en arabe désigne celui qui n’est pas arabe. Le « prophète illettré » est donc celui qui n’est pas issu des enfants d’Israël, c’est-à-dire qu’il n’est pas juif. Si le Coran insiste sur ce point, c’est parce que tous les prophètes étaient des enfants d’Israël, à l’exception de Mohammed. Cela ressort clairement du verset : « C’est Lui qui a envoyé chez les illettrés un messager », c’est-à-dire parmi les non-Israélites (ces détails sont amplement développés dans l’ouvrage de Lewis Awad : Introduction à la philologie arabe, Dar Ro’ya pour l’édition et la distribution, Le Caire, 2006, pp. 147-148). Cependant, c’est cette acception erronée qui s’est propagée et imposée, ancrée et banalisée par les ouvrages du patrimoine jusqu’à devenir un dogme incontestable. C’est précisément ce sens-là que nous retenons dans cette réflexion lorsque nous parlons d’« illettrisme » et d’« illettré ».

Au lendemain de l’indépendance, bien que l’enseignement public eût débuté sous le protectorat français, l’illettrisme restait massivement répandu. Pourtant, en dépit de cette large prévalence à cette époque post-indépendance, l’illettré apprenait et maîtrisait un ou plusieurs métiers ou savoir-faire : il pouvait être forgeron, berger, éleveur, agriculteur, tisserand, menuisier, maçon, platrier, commerçant, etc. Il était également capable de s’adonner à des pratiques socioculturelles et récréatives, telles que la danse et le chant.

Quant à « l’ignorance », telle que je l’aborde dans cette discussion, elle n’est ni le contraire de « l’illettrisme » ni l’absence de science et de savoir. La comparaison suivante entre « l’illettré » et « l’ignorant » peut nous aider à saisir la nuance entre les deux et à comprendre le sens du mot « ignorant » tel que je l’emploie dans cet article.

Lorsqu’il prie, l’illettré se désintéresse de ceux qui ne le font pas, car il prie pour lui-même et pour son Créateur. En revanche, l’ignorant prie comme pour affronter et défier celui qui ne prie pas, qu’il qualifie de « délaisseur de la prière ». Il se comporte comme si la prière tirait sa légitimité non de son accomplissement en tant que rite religieux, mais de sa relation d’opposition avec celui qui ne l’accomplit point. L’illettré croit à des superstitions transmises par la tradition sociale, telles que les histoires d’animaux doués de parole, le conte d’Aïcha Kandicha, les merveilles et bizarreries des Mille et Une Nuits, ou encore l’épopée de Sayf ibn Dhi Yazan telles qu’il les écoute de certains conteurs. Ce sont des croyances inoffensives, de simples contes populaires teintés d’humour et de littérature orale narrés à des fins de divertissement et d’édification. Les superstitions de l’ignorant, quant à elles, sèment l’effroi et la terreur, à l’instar du mythe du « supplice de la tombe », qu’il présente comme une vérité absolue. Il n’agit pas pour divertir ou édifier, mais pour instiller la panique et la peur dans les âmes. L’illettré croit en une vie après la mort, mais il ne s’aventure pas dans les détails de ces mystères métaphoriques. L’ignorant, en revanche, a pour sujet de prédilection l’enfer de l’au-delà, dont il décrit les tourments avec des détails à donner la chair de poule. Si vous demandez à un illettré ce qui préoccupe les Marocains par-dessus tout, il vous répondra : « La vie chère. » L’ignorant, lui, vous répondra : « La libération de la Palestine. » L’illettré considère le séisme comme un arrêt du destin et une volonté divine. L’ignorant, quant à lui, affirme avec certitude qu’il s’agit d’une colère, d’une vengeance et d’un châtiment infligé aux victimes pour leurs péchés et leurs transgressions. L’illettré fait l’aumône aux pauvres et aide les démunis parce qu’il estime qu’ils le méritent, que l’islam exhorte à la bienfaisance envers les faibles et que c’est son devoir de le faire. L’ignorant, lorsqu’il donne l’aumône, ne le fait pas par altruisme ou humanisme, mais pour récolter des bonnes actions et gagner une récompense divine. Lorsqu’il utilise un tracteur, un réfrigérateur ou une machine à laver, l’illettré peut louer, en toute spontanéité, les inventeurs chrétiens de ces machines. L’ignorant, en revanche, les considère comme des « impies » indignes de louange ou de remerciement, bien qu’il utilise leurs produits et leurs médicaments, et qu’il soit prêt à dépenser une fortune pour obtenir des papiers de séjour chez eux. L’illettré gagne sa vie à la sueur de son front et par le travail. L’ignorant peut s’assurer un revenu en pratiquant la roqya légiférée ou d’autres pratiques obscurantistes et abrutissantes qui lui garantissent des rentes assurées sans effort ni labeur. Face à la maladie, l’illettré recourt parfois aux médecines populaires traditionnelles, comme la phytothérapie. L’ignorant, lui, vous conseillera la roqya « légiférée » et la « médecine prophétique ». L’illettré peut porter cette cape qu’il nomme « djellaba marocaine », et sa femme, sa sœur, sa fille ou sa mère peuvent porter un voile qui dissimule la tête et une partie du visage, qu’on appelle « litham » dans le Nord, « mlhfa » dans le Sud, ou « haïk » et « louina » dans l’Est. L’ignorant, quant à lui, qualifie la djellaba marocaine de vêtement islamique et exige le remplacement de tous les coiffures féminines traditionnelles par ce qu’il appelle le « hijab islamique ».

Ces quelques exemples de comparaison suffisent à montrer que l’illettré — une figure en voie de disparition — est un être qui vit selon une certaine nature originelle dans son existence, son comportement, sa religiosité et ses rapports aux autres. L’ignorant, en revanche, n’est pas celui qui manque de science, selon la définition de l’ignorance comme absence de savoir, mais celui dont le savoir excède les besoins. Il est ignorant par excès de science, et non par carence. Cet « excédent » de savoir puise dans des conceptions erronées de la réalité de la religion et de ses finalités. C’est ce qui confère à cette forme d’ignorance un caractère religieux, à l’instar du mythe du « supplice de la tombe » ou des escroqueries perpétrées sous le couvert de la « roqya légiférée », érigeant ainsi une ignorance sacrée dont la diffusion rapide au sein de la population est grandement facilitée.

D’où l’ignorant tire-t-il son ignorance sacrée, c’est-à-dire ses visions erronées sur la vérité de la religion et de ses desseins ? Il peut les puiser dans les livres, auprès des prédicateurs ou sur Internet. Mais la question cruciale ne concerne pas ces sources, qui sont largement répandues, connues et accessibles ; elle est plutôt de savoir ce qui prédispose un individu à accepter de telles idées, à les adopter et à les défendre aveuglément, sans esprit critique, comme s’il s’agissait de vérités religieuses intangibles, façonnant ainsi une ignorance sacrée. Nul doute que l’institution éducative, à travers le gavage des élèves et des étudiants par la glorification du patrimoine, ainsi que les départements universitaires spécialisés dans ce même patrimoine, joue un rôle indéniable en préparant les esprits à épouser ces thèses sans discussion ni le moindre doute quant à leur authenticité. Si cette institution avait enseigné aux élèves et aux étudiants la pensée critique — celle-là même qui interroge les prétendues évidences, examine et discute l’ensemble des idées, théories et interprétations avant de les embrasser et de les défendre —, l’ignorance sacrée n’aurait jamais trouvé un terreau aussi fertile pour s’épanouir et se propager.

Je ne suggère nullement par là que toutes les idées et théories non conformes à la vérité et au réel, revêtant la forme de croyances, de mythes ou de légendes, doivent être d’emblée rejetées et bannies parce qu’elles sont fausses. Ce qu’il convient de rejeter et de proscrire, ce sont ces croyances mythiques dont la nocivité est patente et avérée, telles que celles qui incitent à la haine, appellent à l’anathème contre les tenants d’autres pensées ou confessions, rabaissent la femme en bafouant ses droits, ou renvoient une image effroyable de la religion et de Dieu en agitant le spectre d’un châtiment d’outre-tombe. Le plus grand péril de cette ignorance sacrée est qu’elle dresse un obstacle infranchissable sur la voie de tout progrès et de toute renaissance. Quant aux croyances religieuses, mythiques ou légendaires qui n’entventent en rien la liberté de pensée, de critique et de conscience — dans le respect de la responsabilité bien entendu —, et qui forment le tissu des traditions sociales léguées, il n’est point nécessaire de les rejeter, car l’être humain ne saurait vivre sans croyances ni mythes. Les Japonais, par exemple, vouent un culte à des traditions profondément empreintes de mythes que la logique réprouve et que la raison récuse. Ils les ont pourtant préservées car elles constituent un patrimoine qui ne freine ni le développement ni le progrès, la preuve étant qu’ils ont atteint ce niveau de développement et de progrès sans avoir à renoncer à cette part mythique de leur héritage. En revanche, la part mythique de notre patrimoine, dotée de ce cachet religieux qui lui confère le statut d’ignorance sacrée, entre en collision frontale avec les exigences sociales, culturelles et intellectuelles de tout essor et de tout progrès. Il y a six siècles en Europe, l’ignorance sacrée régnait en maître, légiférant, destituant et consacrant. Elle régissait tout. Mais les Européens ont su s’affranchir de leur ignorance sacrée sans pour autant devoir l’éradiquer définitivement. Ils ont su discerner ce qui relève de la science authentique, qu’ils ont enseignée et encouragée, de ce qui relève de l’ignorance ordinaire, qu’ils ont combattue par une éducation de qualité et utile, et enfin de l’ignorance sacrée, assise sur un savoir falsifié, dont ils ont restreint le champ d’action, limité l’influence et assigné une place et des missions bien précises, de sorte qu’elle ne s’immisce ni dans l’organisation de la société, ni dans l’interprétation des lois de la nature, ni dans la guérison des maladies, ni dans la gestion des affaires de l’État. Chez nous, au contraire, la seule distinction que nous établissons entre la science et l’ignorance sacrée, c’est que cette dernière constitue une science plus noble et plus élevée que la première.

L’illettré dont j’ai parlé, qui menait une existence dictée par une forme de pureté originelle, a peut-être disparu, ou ne subsiste qu’à de très rares exceptions près, car les illettrés auxquels je faisais référence sont ceux qui ont vécu avant les années 1980. S’ils ont déserté notre monde, ce n’est pas seulement parce que l’école publique a considérablement fait reculer l’illettrisme, mais parce que l’ignorance, au sens où je l’ai définie, s’attaque désormais aux illettrés eux-mêmes. L’illettré de cette époque révolue ne recourait point à la « roqya légiférée », une notion à l’époque inconnue et absente de l’espace public. Aujourd’hui, en revanche, même les illettrés — pourtant peu nombreux — sont devenus la clientèle de prédilection des praticiens de la roqya, en raison de la propagation et de la hégémonie de l’ignorance sacrée. Si l’institution éducative, ainsi que nous l’avons souligné, conditionne les esprits à accepter, pratiquer et engendrer l’ignorance sacrée, les porteurs de cette ignorance la diffusent auprès des illettrés par le canal de l’oralité, corrompant ainsi leur saine nature originelle. C’est ainsi que l’ignorance triomphe et règne en maître. Certes, l’école publique a largement réussi à réduire l’illettrisme. En contrepartie, elle a engendré l’ignorance, et pis encore, la pire des ignorances : l’ignorance sacrée drapée de religion. Jusqu’au début des années 1980, l’école publique au Maroc a joué un rôle capital dans la lutte contre l’illettrisme et dans la formation utile des apprenants, en les dotant notamment des outils de la pensée critique, laquelle soumet toute vérité, idée ou opinion au crible de l’analyse, de l’examen et de la critique. Par la suite, pour des impératifs politiques et idéologiques, l’institution éducative — englobant l’école publique et l’enseignement supérieur — est devenue un agent actif dans la production et la diffusion de cette ignorance sacrée, dont l’arabisation a constitué l’un des mécanismes majeurs de fabrication et de propagation.

Si j’ai loué l’illettrisme et mis en avant certaines de ses vertus, ce n’est point parce qu’il constitue une valeur en soi, mais uniquement lorsqu’on le met en balance avec l’ignorance sacrée. En soi, l’illettrisme demeure le plus grand éccoll de tout progrès et de toute renaissance. L’impératif aujourd’hui n’est donc pas de faire machine arrière vers l’illettrisme, mais de réformer l’institution éducative afin qu’elle redevienne un vecteur de diffusion de la science véritable, et non de cette ignorance sacrée nourrie d’une science factice et frelatée.