L’Homme bafoué en Palestine
« L’homme mis à nu » est le titre d’un ouvrage du philosophe italien Giorgio Agamben (né en 1942), intitulé en italien Homo Sacer, Il potere sovrano e la nuda vita (Homo Sacer, Sovereign Power and Bare Life), publié en 1995 avant d’être traduit en anglais et en d’autres langues. C’est le premier volume d’une série de quatre livres portant le même titre original, avec des variations dans les sous-titres. Dans cet ouvrage, Agamben s’appuie, comme il l’explique dans son introduction, sur l’usage dans la langue grecque, tel qu’il apparaît chez Aristote, de deux termes pour exprimer le concept de « vie » : il y a le mot zoē, qui désigne la simple vie en tant que telle, commune à tous les êtres vivants (animaux, humains ou dieux), et le mot bios, qui signifie une forme ou un mode de vie propre à un individu ou à un groupe. Agamben développe l’explication de la différence entre ces deux acceptions pour conclure que la vie, dans son premier sens de zoē, est la « vie nue », qui ne possède de la vie que l’existence organique et est dépourvue de ce qui fait d’elle une vie humaine. Quant à la seconde acception, bios, elle désigne une vie à caractère social et politique, pourvue des composantes de la vie humaine.
C’est à cette première forme de vie, qui n’est que simple existence organique, qu’appartient l’Homo Sacer (« l’homme sacré » en prononciation latine). Bien que cette expression signifie littéralement « homme sacré » en latin, elle désignait par convention dans le droit romain archaïque, comme l’explique longuement Agamben, une personne dont le statut était défini par deux caractéristiques : premièrement, il est permis de le tuer à tout moment et par n’importe qui sans que l’auteur, aux yeux de ce droit, ne soit considéré comme un meurtrier ni comme l’auteur d’un crime ; deuxièmement, il est interdit de l’offrir en sacrifice aux dieux en raison de son impureté. On pourrait traduire Homo Sacer par l’homme impur, le tabou, le banni, le maudit ou le proscrit… Mais le terme « mis à nu » semble plus approprié, car il met l’accent sur la caractéristique essentielle inhérente à l’Homo Sacer, à savoir que son meurtre est légalement permis sans que son meurtrier n’ait à en répondre ni à être jugé. Cette mise à disposition tire sa légitimité du fait que l’Homo Sacer n’est pas un être pleinement humain, mais un simple être vivant, doté d’une existence organique mais privé d’existence humaine.
L’Homo Sacer palestinien
Quel est le rapport entre cet Homo Sacer, c’est-à-dire « l’homme mis à nu », et la Palestine, comme l’indique le titre de cet article ? Ce rapport se manifeste dans le fait que les agissements d’Israël en Palestine en général et à Gaza en particulier — en particulier après le 7 octobre 2023 —, consistant en des massacres de la population sans qu’il ne lui soit demandé de rendre des comptes ni d’être jugée, ne peuvent s’expliquer que par le fait qu’elle traite le Palestinien comme un « homme mis à nu », au sens où l’entend le terme Homo Sacer dans le droit romain antique, tel que l’explique Agamben. Tout Israélien, qu’il soit soldat ou simple colon civil, a le droit de tuer un Palestinien à tout moment sans que cela signifie qu’il a commis un acte illégal ou perpétré un crime, cet assassinat constituant en soi un acte légitime autorisé par le statut du Palestinien en tant qu’« homme mis à nu », exactement à l’image du statut de l’Homo Sacer dans l’Antiquité. Et si le Palestinien est un « homme mis à nu », c’est parce qu’aux yeux d’Israël, des États-Unis et de leurs alliés, il ne s’est pas encore hissé au niveau de la vie humaine (bios) que protègent la loi, la religion et la morale, et dont l’extinction expose son auteur à des poursuites et à des sanctions ; il est au contraire un simple être vivant, c’est-à-dire une zoē, sans différence aucune avec les animaux, qui partagent avec lui une vie organique mais manquent des attributs de la vie humaine. C’est ce qu’a affirmé clairement le ministre israélien de la Défense lorsqu’il a déclaré le 9 octobre 2023 : Nous combattons des animaux et nous agissons en conséquence (cliquez ici pour accéder à la source). Une déclaration que l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun a pour ainsi dire surenchérie en écrivant que les animaux n’auraient pas fait ce qu’a fait le Hamas (cliquez ici pour accéder à la source). On observe donc que ce qui unit l’Homo Sacer romain et l’humain palestinien mis à nu, c’est que l’Israélien qui tue ce Palestinien n’est soumis, à l’instar du meurtrier de l’Homo Sacer, à aucune poursuite ni obligation de rendre des comptes. C’est précisément ce qui encourage Israël à persister dans les massacres de Palestiniens d’une manière effroyable et terrible.
La puissance comme source du droit de tuer
Si le citoyen romain tire son droit de tuer l’Homo Sacer de la loi qui lui assure sa protection, d’où Israël tire-t-elle le droit de massacrer les Palestiniens, et qui la protège pour rendre ses crimes tolérés et « légaux » ?
Si Agamben a intitulé son livre Homo Sacer, cela ne signifie pas que ce dernier en soit le sujet unique. L’auteur l’a plutôt convoqué comme simple exemple pour illustrer le fait que cet Homo Sacer demeure une condition encore répandue et pratiquée dans les sociétés modernes et contemporaines. Toutefois, la condition du nouvel Homo Sacer se distingue de celle de la Rome antique en ce que cette dernière tirait sa légitimité du droit (romain antique), tandis que la première, dans les sociétés modernes et contemporaines, trouve ses fondements dans le « pouvoir souverain » (Sovereign Power), qui constitue le sous-titre de l’ouvrage. La souveraineté désigne, en tant que concept politique et juridique, et ce depuis sa définition par Jean Bodin (1530-1596), la puissance absolue et perpétuelle d’une République [que] les citoyens sont sujets. Il s’agit donc du droit absolu d’exercer le pouvoir de manière illimitée et inconditionnelle sur une personne, une région, un pays ou un peuple, faisant de la souveraineté une caractéristique inhérente à l’État selon les moyens de force, de coercition, de dissuasion et de châtiment dont il dispose. Le pouvoir souverain est ainsi le pouvoir possédé et exercé par un État donné. C’est ici que la source fondatrice de la condition de l’Homo Sacer, à savoir l’autorisation de tuer sans que l’auteur ne soit considéré comme un criminel, ne réside pas dans le droit romain archaïque, mais dans la souveraineté de l’État, laquelle se manifeste à travers une force qu’aucune puissance moindre ne saurait limiter. Et parce qu’Israël demeure, grâce au soutien direct et inconditionnel des États-Unis, l’État militairement le plus fort de la région du Moyen-Orient, il s’autorise par conséquent à traiter quiconque il considère comme son ennemi comme un simple Homo Sacer qu’il a le plein droit de tuer sans être inquiété ni appelé à rendre des comptes.
Agamben explique que la condition de l’Homo Sacer représente une forme d’« état d’exception » où l’application de la loi est suspendue, et où les gouvernements se voient conférer le droit d’agir en dehors de toute règle et disposition constitutionnelle, bien que l’instance qui décrète l’état d’exception soit précisément le pouvoir souverain lui-même, c’est-à-dire l’État qui édicte les lois applicables aux situations ordinaires (non exceptionnelles). Le droit romain antique qui punissait l’auteur d’un crime de meurtre était le même que celui qui autorisait l’exécution de l’Homo Sacer sans que cet homicide ne soit qualifié de forfait. Le paradoxe, ici, concernant « l’état d’exception », à l’instar de l’exemple de l’Homo Sacer, réside dans le fait que cette condition n’est point « exceptionnelle » dès lors qu’elle s’avère permanente et non temporaire, dictée par des circonstances particulières. Cette permanence est précisément ce qui risque d’en faire un état « normal ». Le même constat s’applique aux Palestiniens : le droit de les assassiner, décrété par le pouvoir souverain dominant et hégémonique, à savoir l’État d’Israël, ne relève pas d’une situation exceptionnelle et transitoire, mais bien d’une condition permanente liée à leur existence en Palestine. La situation normale où la loi interdit de tuer le Palestinien sous peine de punition constitue, aux yeux d’Israël, la situation où ils sont absents de Palestine. Par conséquent, tant que les Palestiniens s’obstinent à affirmer que la Palestine est leur terre et qu’ils luttent pour recouvrer les portions accaparées par Israël, cette dernière leur applique les règles de l’état d’exception permanent, qui lui confèrent le droit de les abattre sans que cet acte ne constitue un crime, exactement comme dans le cas de l’état d’exception permanent propre à l’Homo Sacer.
Agamben évoque dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage les camps de concentration nazis comme l’illustration d’un espace où le détenu se métamorphose en Homo Sacer, c’est-à-dire en une simple existence organique dépourvue de toute composante humaine, sur laquelle le régime nazi jouit de tous les droits d’action, qu’il s’agisse de lui infliger des expériences médicales dans le cadre de ce qu’Agamben nomme, empruntant le concept à Foucault, la « biopolitique », de l’exécuter par balle, de le brûler, ou de le condamner à une mort par inanition, le tout sans avoir à en répondre pour avoir puisé ce droit dans son autorité souveraine dominante et hégémonique. Paradoxalement, ce sont les Juifs, qui constituaient la majorité des pensionnaires de ces camps nazis, qui ont transformé la bande de Gaza, en l’étouffant par un blocus hermétique, en un quasi-camp de concentration ouvert sur le ciel — avant que la machine de mort israélienne ne la transforme en fourré incandescemment réel à la suite de l’offensive menée par les combattants du Hamas sur les territoires occupés à l’intérieur d’Israël le 7 octobre 2023 —, où la population mène l’existence de l’Homo Sacer, exposée au droit de mort exercé par ces mêmes Juifs sans crainte de compte à rendre ni de poursuites, dans la mesure où ils tirent ce privilège de leur pouvoir souverain dominant et hégémonique, adossé à la puissance arrogante des États-Unis. Dès lors, des concepts tels que « la justice », « le droit », « le bien », « le terrorisme », « la démocratie », « l’agression », « l’humanité », « la vérité », « la sincérité », « le crime », « la paix »… se trouvent vidés de toute autre signification que celle que leur assigne cette puissance elle-même, manifestation tangible du pouvoir souverain de l’État le plus fort.
La force comme source des valeurs humaines
Cela démontre que la force, qui englobe tout ce qui procure la suprématie, l’hégémonie et la prépondérance, ne régit pas seulement les relations entre les groupes, les peuples, les nations et les États, mais gouverne également l’ensemble des valeurs humaines telles que le droit, la vérité, la justice, la probité, le bien… forgées par le pouvoir souverain dominant, c’est-à-dire l’État le plus fort, en tant qu’expression de ses propres intérêts. Par la suite, cet État s’attache, comme composante de sa puissance et de sa souveraineté hégémonique, à imposer aux autres la définition qu’il agrée pour ces valeurs. Ainsi, l’État le plus fort demeure invariablement celui qui détient le droit, possède la vérité, incarne la justice et chérit l’équité, accomplit le bien et le promeut, et se montre véridique en ses paroles et ses actes, dût-il être, à travers ses pratiques, ses comportements et ses rapports avec les autres nations, le plus grand contempteur du droit, le plus grand falsificateur de la vérité, le plus grand dispensateur du mal et l’auteur le plus prolifique d’injustice et d’agression. Le droit ne se définit donc point par les règles générales, obligatoires et consensuelles qui constituent les principes de la justice, qu’elle soit naturelle ou positive, mais bien par ce qu’autorise l’exercice de la force. Agresser autrui et lui ôter la vie hors du cadre de la légitime défense fait de vous, à l’aune de ces règles, un criminel coupable d’homicide, passible de châtiment. Ces règles constituent une force supérieure à la vôtres. Néanmoins, l’État le plus fort peut anéantir des milliers de civils d’une autre nation ou rayer cet État de la carte — autrement dit, le traiter en simple Homo Sacer — tout en proclamant n’avoir fait qu’appliquer les règles du droit et les principes de la justice, agissant à l’identique du citoyen romain de jadis lorsqu’il supprimait « l’homme mis à nu » au motif qu’il appliquait les préceptes de la loi. Certes, cet État agresseur agit conformément aux règles juridiques et aux principes de la justice émanant de sa propre force et non d’autres fondements. Cet État hégémonique ne se contente pas de revendiquer la légalité de son acte au regard du droit et de la justice ; il s’emploie en outre à en accréditer la légitimité auprès des États alliés, ce qui constitue une autre facette de sa suprématie. Quant à l’État vaincu, bien qu’il endure le statut de victime de la puissance dominante, il se verra imputer le rôle de l’agresseur, de l’injuste et du transgresseur du droit, tel que l’exige l’État le plus fort qui s’arroge le monopole exclusif de définir le sens du droit, de la légalité et de la justice.
C’est ce qui explique que toute la vérité sur la récente guerre d’Israël contre Gaza — qu’il s’agisse de déterminer qui est l’agresseur et qui est la victime, qui pratique l’agression brutale et qui se défend, qui bombarde les civils et qui protège leurs vies, ou qui occupe la terre d’autrui et qui résiste pour la récupérer… — est précisément cette vérité qu’Israël veut et proclame en tant qu’État le plus fort, grâce au soutien des États-Unis, la plus grande puissance mondiale. Une vérité qui ne reflète pas la réalité, mais bien la puissance d’Israël et des États-Unis, une puissance qui façonne cette même vérité, relayée à son tour par les pays inféodés à l’influence américaine. Ici, la vérité factuelle ne pèse rien et ne vaut rien face à la vérité du rapport de force, qui crée et impose ses propres réalités avant de leur conférer un caractère universel, lorsqu’elles font l’objet d’un consensus parmi les pays occidentaux gravitant dans l’orbite américaine. De là naissent des valeurs, une morale et des règles que l’État le plus fort et ses alliés s’emploient à présenter comme des principes universels et un système conforme à la nature humaine. Quant à l’État qui refuse ces principes et ce système en les jugeant iniques, il est aussitôt catalogué comme dictatorial, terroriste, violeur des droits de l’homme, ennemi de la démocratie, adepte de la répression et de l’autoritarisme. Quel que soit le bien-fondé de sa position de rejet, ancrée dans la force du droit, elle ne trouvera aucune oreille attentive, car elle ne s’appuie pas sur le droit de la force, source véritable de ce que l’État hégémonique entend imposer comme ordre mondial et valeurs universelles. C’est ainsi que le droit de la force détermine, dans la pratique, la force du droit, c’est-à-dire l’ensemble constitué par les règles de la légalité et les principes de la justice.
Cette guerre israélienne contre Gaza nous offre ainsi une illustration vivante et explicite de la victoire du droit de la force sur la force du droit, laquelle, du fait de cette victoire, se retrouve subordonnée à la première et en tire sa légitimité. Tout ce qu’Israël commet comme génocide d’enfants et de civils, tout ce qu’il pratique comme nettoyage ethnique et racial, tout ce qu’il impose comme blocus, famine, destruction et déplacement, et tout ce qu’il exécute comme bombardements d’écoles, d’hôpitaux et d’ambulances… relève, selon la logique du droit de la force, du droit à la légitime défense. Un droit qui s’exerce, sur la base de cette même logique, dans le respect le plus strict des règles, de l’éthique et des lois de la guerre. En revanche, l’attaque menée par les résistants palestiniens contre des localités israéliennes que l’État hébreu avait préalablement annexées par la force constitue un acte terroriste condamnable, incompatible avec les règles, l’éthique et les lois de la guerre. Pourquoi un tel, deux poids, deux mesures ? Tout simplement parce que le critère définissant les règles, l’éthique et les lois de la guerre dans ce conflit est le droit de la force, incarné et appliqué par Israël et les États-Unis qui le soutiennent, ainsi que par les nations occidentales vassales de Washington. Et la question ne se limite pas à cette seule conjoncture où le Hamas a « déclenché » les hostilités : ce droit d’user de la force, amalgamé à la force du droit, caractérise l’attitude d’Israël depuis sa fondation en 1948 dans ses rapports avec les Palestiniens. Et ce, bien avant l’émergence de quelque organisation palestinienne que ce soit, qu’il s’agisse du Fatah, du Front populaire, du Jihad islamique ou du Hamas… À cette époque déjà, c’était Israël qui prenait l’initiative de l’agression, sans qu’elle ne réponde à la moindre provocation de la partie palestinienne.
Le soutien des intellectuels occidentaux au droit de la force
Le plus grave dans cette assimilation du droit de la force à l’expression de la force du droit est qu’il ne s’agit plus seulement d’un narratif propre aux États-Unis, à leur protégé israélien et aux pays occidentaux inféodés à Washington. Ce narratif est désormais intériorisé et répété par des journalistes, des intellectuels et des analystes occidentaux qui affirment haut et fort, dans leurs entretiens, leurs articles et leurs déclarations — lorsqu’on les interroge sur leur position face aux massacres perpétrés par Israël contre les enfants, les femmes et les civils —, que l’État hébreu ne fait qu’exercer son droit à se défendre, c’est-à-dire son droit de tuer et d’exterminer. Quant aux intellectuels et aux politiciens qui s’indignent des agissements israéliens, ils sont immédiatement diabolisés par les propagateurs et les thuriféraires du narratif américo-israélien, qui les présentent comme des complices du terrorisme et des défenseurs du fascisme islamiste, tout en se voyant interdire l’accès aux plateaux de télévision contrôlés par les lobbys de ce même narratif.
Dès lors, comment des penseurs et des intellectuels de renom peuvent-ils considérer les massacres effroyables commis par Israël à Gaza comme des actes légitimes, accomplis dans le respect des règles, de l’éthique et du droit de la guerre ? La réponse transparaît à travers ces interrogations : comment un penseur et écrivain aussi illustre que Victor Hugo (1802-1885), célébré pour sa défense des opprimés, des vulnérables et des miséreux — comme en témoigne le titre de son chef-d’œuvre —, a-t-il pu soutenir la colonisation européenne de l’Afrique en la justifiant par cette formule : « Dieu a offert l’Afrique aux Européens » ? Et comment des esprits brillants ont-ils pu considérer, du XVIe siècle jusqu’au début du XXe, que la déportation de Noirs africains en tant qu’esclaves vers l’Europe et l’Amérique pour y être vendus et marchandés était une action parfaitement légitime, exempte de toute violation des droits fondamentaux ? Comment ont-ils pu juger que la colonisation de contrées en Amérique, en Afrique, en Asie et en Australie, l’accaparement de leurs richesses et l’extermination de leurs populations autochtones par les puissances européennes constituaient des actes humanitaires visant à propager la civilisation, le progrès et le raffinement ? Jadis, ce narratif qui érigait l’asservissement forcé des peuples et l’envahissement des terres d’autrui non seulement en actes légitimes, mais en œuvres de bienfaisance et de générosité, dominait les esprits comme un système de valeurs dénué de toute contradiction avec la justice et le droit. Et pour cause : son architecte n’était autre que le détenteur du droit d’user de la force, à savoir les nations européennes adonnées à l’esclavage et à la colonisation, érigeant ces pratiques en valeurs sacralisées par les penseurs et les intellectuels de l’époque. Nous observons exactement la même dynamique aujourd’hui en Palestine occupée, sous la coupe du narratif hégémonique américo-occidental. Celui-ci transforme le droit de la force — c’est-à-dire l’exercice du meurtre et de l’extermination à l’encontre de ceux qu’il relègue au rang de simples détenteurs d’une « vie nue » — en un acte légal et légitime, adoubé et défendu par des intellectuels et des idéologues.
Tant que les États-Unis demeureront la superpuissance qui façonne l’ordre mondial à travers un système de valeurs qu’ils veulent universel, et tant qu’Israël tirera sa force de la puissance de ce même allié — dont le président Joe Biden a déclaré que si Israël n’existait pas, les États-Unis l’auraient inventé —, toute la panoplie des crimes, des assassinats de masse, des exécutions sommaires, du racisme, du blocus, de la famine et du déplacement forcé menée par l’État hébreu en Palestine depuis plus de soixante-dix ans ne suscitera aucune réaction internationale d’une efficacité suffisante pour contraindre Israël à cesser ses crimes contre le peuple palestinien.
Remarque
Il ne faudrait point déduire de cette analyse que je prends la défense du mouvement Hamas ou que je cautionne son appel à l’éradication d’Israël — sachant que ce dernier n’a cessé d’instrumentaliser le Hamas, pour ne pas dire qu’il a contribué à le façonner, afin de diviser les rangs palestiniens et d’affaiblir l’Autorité palestinienne jusqu’à anéantir l’idée d’une solution à deux États. Pour ceux qui l’ignorent, je n’ai jamais nourri de sympathie particulière pour la cause palestinienne sous l’angle de son instrumentalisation au Maroc. J’insiste bien sur cette nuance : « sous l’angle de son instrumentalisation au Maroc ». Cela signifie que je ne m’y oppose pas de manière absolue, indépendamment des formes qu’elle peut revêtir dans d’autres pays arabes et islamiques extérieurs à l’Afrique du Nord. Dans ces contrées, et tout particulièrement au Maroc, la cause palestinienne est employée comme un levier redoutable d’arabisation (voir notre article à ce sujet en cliquant ici). Il s’agit d’y propager l’arabité et l’islam, non pas pour eux-mêmes, mais comme des instruments destinés à évincer l’amazighité. Cette instrumentalisation n’a donc rien à voir avec un véritable soutien à la Palestine : elle vise à parachever la mue identitaire des Marocains, c’est-à-dire à les dépouiller de leur essence amazighe pour les muer en Arabes d’emprunt, à travers une communion identitaire calquée sur la cause palestinienne érigée en cause exclusive des Arabes. Par ailleurs, de nombreuses factions palestiniennes, y compris le Hamas lui-même, soutiennent activement le front séparatiste du « Polisario » dans ses velléités d’établir un État indépendant sur une portion arrachée au territoire marocain. Selon la maxime « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », ces Palestiniens se posent de fait en ennemis du Maroc et de son intégrité territoriale. Cela étant, une fois dépouillée de ses habits nationalistes et islamistes, la cause palestinienne demeure une cause foncièrement humaine et juste, inhérente à une situation d’occupation de terres étrangères — ainsi que le rappelle la résolution 242 du Conseil de sécurité en date du 22 novembre 1967 —, à l’expropriation par la force et à l’élimination physique de quiconque tente de recouvrer ses biens usurpés.
Par conséquent, cet article ne constitue en rien un plaidoyer pour le Hamas ni pour son idéologie islamiste. Il s’agit plutôt d’une réflexion critique sur les concepts de droit, de justice et de légalité au prisme du duel entre le droit de la force et la force du droit. En prenant appui sur la guerre de Gaza, qui met crûment en lumière la suprématie du premier sur la seconde, ce texte démontre comment le détenteur du droit de la force traite le héraut de la force du droit en être humain bafoué, dont le droit de la force autorise l’élimination en toute impunité, à l’instar de l’antique figure romaine de l’homo sacer.
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