Jeudi 5 novembre 2026ⴰⴽⵡⴰⵙ 5 ⵏⵓⵡⴰⵏⴱⵉⵔ 2026
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Le discours d’Ajdir comme événement historique dans l’histoire du Maroc contemporain

Le mouvement amazigh aurait dû exiger que le 17 octobre soit décrété journée nationale et historique, afin d’être célébré à l’échelle de tout le pays et de ne pas être réduit à une commémoration secondaire confinée à l’Institut royal de la culture amazighe.

En effet, le discours d’Ajdir ne concerne pas uniquement le mouvement amazigh. Ce dernier a lutté depuis les années 1960 pour parvenir à ce moment historique qui a ouvert les portes des institutions à l’amazighité au Maroc — notamment dans l’enseignement, malgré la lenteur du processus, dans la Constitution ou encore à travers la reconnaissance du Nouvel An amazigh. Et ce, en dépit des blocages politiques imposés par divers partis de gauche, de droite et islamistes qui se sont opposés à la constitutionnalisation de la langue amazighe, exigeant de la limiter à un simple statut de langue nationale (à l’image du Parti de l’Istiqlal, de l’Union socialiste des forces populaires et du Parti de la justice et du développement). Des intellectuels et des écrivains nationalistes marocains ont d’ailleurs soutenu la position de ces formations dans un manifeste peu glorieux, entachant leur propre réputation, qu’ils ont osé intituler sans vergogne le « Manifeste démocratique ». Le discours d’Ajdir demeure ainsi un événement national d’une portée historique majeure qui concerne l’ensemble des Marocains.

Cet événement transmet aux générations futures le souvenir de deux réalités essentielles :

D’une part, le combat mené depuis les années 1960 par le mouvement amazigh face aux idéologies venues de l’extérieur — qu’elles soient nationalistes ou islamistes sous toutes leurs déclinaisons — qui ont failli déstabiliser le pays. En tant que mouvement civil et culturel, il a résisté à toutes les tentatives d’ingénierie idéologique visant à couper les Marocains de leur identité amazighe. Les tenants de ces idéologies cherchaient en effet à imposer des projets politiques étrangers, calqués sur les modèles nassérien, baathiste, frériste ou wahhabite. Grâce à sa lutte culturelle et citoyenne, le mouvement est parvenu à réenraciner de nombreux Marocains dans leur identité nationale, accomplissant ainsi la plus grande révolution culturelle et identitaire du Maroc contemporain.

D’autre part, le discours d’Ajdir constitue un tournant et une passerelle entre deux visions du Maroc :

1. Un Maroc amnésique de son identité culturelle, dans lequel le mouvement national — à través ses courants de droite, salafistes et socialistes — s’est efforcé de rattacher le pays au Moyen-Orient et à ses conflits stériles, tout en effaçant l’identité amazighe du royaume. Le Maroc a ainsi épuisé ses ressources dans des tensions qui lui étaient étrangères, ce qui a contribué à l’affaiblir.

2. Un Maroc nouveau qui renouvelle son attachement à ses racines amazighes et africaines, en s’appuyant sur sa propre culture et sa singularité civilisationnelle, tout en se tenant éloigné des aventures et des discours idéologiques en vigueur au Moyen-Orient, qui ont causé la ruine de la plupart des régimes de cette région. Il s’agit d’un Maroc réconcilié avec son identité pour analyser les enjeux au prisme de ses intérêts nationaux. Il n’est dès lors pas étonnant que la plupart des succès remportés par le Maroc aujourd’hui s’appuient sur une pensée marocaine à l’essence amazighe. Cette même pensée a façonné de grands esprits tout au long de l’histoire du pays, depuis la période précédant Bocchus Ier jusqu’à Juba II, Youssef ben Tachfine, Augustin d’Hippone, Ibn Khaldoun, Averroès ou Ali Ouzal, et continue de faire la force du royaume.

Cette singularité marocaine n’a d’ailleurs pas trouvé d’explication convaincante chez le penseur marocain Mohamed Abed Al-Jabri. Dans le troisième tome de son ouvrage majeur Critique de la raison arabe, il concluait que la pensée maghrébo-andalouse reposait sur le rationalisme, tandis que la pensée orientale se fondait sur la rhétorique et le mysticisme. Son cadre idéologique a toutefois empêché Mohamed Abed Al-Jabri d’en saisir la cause profonde : la prédominance au Maroc d’une pensée rationaliste, fondée sur le raisonnement et la démonstration, découle directement de son héritage amazigh préislamique et préchrétien, qui avait déjà influencé la civilisation romaine.

Dès lors, faisons du 17 octobre une journée nationale emblématique de l’histoire contemporaine du Maroc. Une journée dédiée à la célébration de l’identité marocaine, dont l’amazighité constitue le trait distinctif fondamental qui a permis et permet toujours au pays d’occuper la place qui lui revient sur la scène africaine et internationale, hier, aujourd’hui et demain.

Lahcen Zohour

Chercheur, critique et romancier amazigh, il compte parmi les principaux acteurs de l'essor de l'écriture littéraire amazighe. Il publie sa première œuvre en 1994, « Muzya », un recueil de contes célèbres de sa région, dans le Sud-Est. Suivent quatre recueils de nouvelles et un roman ; il a aussi traduit en amazigh « Le Manteau » de l'écrivain russe Nicolas Gogol.