Boudhan : pourquoi l’islam politique ne peut-il pas réussir au Maroc ?
Il est erroné de parler d’un recul de l’islam politique au Maroc en se basant sur la défaite cuisante qu’a subie, lors des élections du 8 septembre 2021, le parti se réclamant de cette idéologie, à savoir le PJD (Parti de la justice et du développement). Pour pouvoir affirmer que l’islam politique a connu un revers à travers la chute de cette formation qui l’incarne, il aurait fallu que le même parti eût préalablement connu un succès et une progression dans son projet politique islamique, traduisant la réussite et l’avancée de l’islam politique au Maroc, avant que le scrutin du 8 septembre 2021 ne le relègue au second plan, annonçant ainsi le repli et la défaite de l’islam politique inhérent au PJD. Or, ce parti n’a jamais, durant ses dix années à la tête du gouvernement, appliqué le projet politique islamiste de typeikhwanien (se référant à l’idéologie des Frères musulmans) qu’il prônait et défendait lorsqu’il était dans l’opposition. C’est pourquoi nous n’avons pas perçu le moindre iota de changement, pendant les deux mandats du PJD à la tête de l’exécutif, qui annoncerait un véritable gouvernement politique islamique — tel que l’imposition du port du voile, l’interdiction de la mixité, le bannissement de la fabrication, de l’importation et de la vente d’alcool, l’abolition des prêts bancaires à intérêt, la lutte contre ce que l’islam politique considère comme des manifestations de dépravation morale telles que les soirées dansantes et les concerts, ou encore la modification du code pénal pour que l’application des peines coraniques (les hudud) se substitue aux sanctions positives actuelles… et j’en passe, à l’instar des manifestations de l’islam politique que l’on observe, par exemple, en Iran, en Arabie saoudite ou dans l’Afghanistan des Talibans. Le comportement religieux des Marocains est resté tel qu’il était avant l’ascension du PJD ; ils pratiquent leur islam en toute liberté comme s’ils vivaient dans un État séculier. Où a donc bien pu disparaître cet islam politique incarnant la « loi divine » (shar’ Allah) que le PJD promettait d’appliquer s’il accédait aux leviers du pouvoir gouvernemental ?
Un islam politique sans État :
Pour bien saisir la problématique qui fait l’objet de la présente analyse, il convient de se rappeler que l’islam politique est, par essence, un projet d’État. C’est pourquoi l’on constate que les différents groupuscules islamistes porteurs de projets politiques de la même mouvance s’efforcent d’accéder à l’État — et non seulement au gouvernement — et de s’en emparer afin d’appliquer leur programme, conformément au principe « l’islam est la solution », tel qu’on l’observe chez Al-Qaïda, l’État islamique et les Talibans… On pourrait admettre que le PJD a accepté de diriger le gouvernement comme une première étape lui facilitant la transition vers la phase « du pouvoir et de la consolidation » (hukm wa tamkin), c’est-à-dire le stade de l’État. Mais pourquoi n’a-t-il pas réussi à atteindre le pouvoir, c’est-à-dire l’État ?
Pour répondre à cette interrogation, il est utile d’évoquer les expériences de l’islam politique en Algérie et en Égypte : pourquoi l’armée algérienne est-elle intervenue en janvier 1992 pour annuler les résultats des élections législatives remportées haut la main, au nom de l’islam politique, par le Front islamique du salut, avant de dissoudre définitivement ce dernier en mars de la même année, ce qui a constitué la cause directe du déclenchement d’une guerre civile violente et destructrice de plus de dix ans ? Parce que le triomphe écrasant du Front islamique du salut aux législatives signifiait, dans le cadre du système politique algérien, sa propension imminente à s’emparer non seulement du gouvernement, mais de l’État, et à contrôler ses appareils coercitifs — l’armée, les services de renseignement, la police, la gendarmerie et la justice… — afin de les utiliser pour imposer l’islam politique. Il n’y avait dès lors d’autre solution pour empêcher le Front de s’emparer de l’État au nom de l’islam politique, et ce, par des voies démocratiques puisque les urnes l’y avaient habilité, que de faire fi des règles démocratiques en recourant à l’intervention militaire. Et ce qui effrayait le plus les responsables ayant pris la décision d’annuler la victoire du Front puis de le dissoudre, ce n’était pas seulement l’extrémisme islamiste qui aurait caractérisé sa gouvernance, mais la perspective d’être poursuivis et jugés par le nouvel État islamique sous le grief de n’avoir pas appliqué la « loi divine ».
Et pourquoi l’armée est-elle également intervenue en Égypte, le 3 juillet 2013, pour perpétrer un coup d’État contre le président issu des Frères musulmans Mohammed Mernissi (décédé le 17 juin 2019) et le renverser de ses fonctions de chef de l’État ? Parce que la victoire de Mohammed Mernissi, candidat des Frères musulmans, à l’élection présidentielle signifiait la victoire de l’islam politique dans sa conquête, non seulement du gouvernement, mais de l’État, et dans sa mainmise sur ses appareils coercitifs — l’armée, les services de renseignement, la police, la gendarmerie et la justice… — pour les employer à imposer l’islam politique, comme nous l’avons vu dans le cas algérien. Il n’existait donc aucun moyen d’empêcher les Frères musulmans de s’emparer de l’État en Égypte au nom de l’islam politique, même par des voies démocratiques dès lors que les urnes les y avaient qualifiés, si ce n’est en violant cette même voie démocratique par le recours à l’intervention militaire.
Et pourquoi le régime au Maroc n’a-t-il pas eu besoin de fouler aux pieds les règles démocratiques pour priver le PJD des fruits de sa victoire aux scrutins de 2011 et de 2016, ainsi que cela s’est produit en Algérie et en Égypte, afin d’empêcher l’islam politique de s’emparer de l’État ? Tout simplement parce que le PJD, dût-il décrocher la majorité absolue dans l’ensemble des élections locales, régionales et législatives, ne saurait s’emparer de l’État pour régner, au nom de l’islam politique, sur ses rouages coercitifs — armée, services de renseignement, police, gendarmerie et justice… Pourquoi ne le peut-il point ? Parce que la nature du système politique marocain, consacrée et enracinée par la Constitution, ne tolère d’aucun courant — qu’il soit islamiste ou autre — doté d’un projet politique pour l’État d’exercer, par la grâce des urnes, une tutelle directe sur les institutions de l’armée, du renseignement, de la police, de la gendarmerie et de la justice…, lesquelles constituent l’épine dorsale de l’État.
C’est pourquoi il n’y a nullement eu besoin de faire un coup d’État contre la démocratie des urnes, comme ce fut le cas en Algérie et en Égypte, pour contrecarrer la mainmise de l’islam politique sur l’État et sur le contrôle des institutions de l’armée, du renseignement, de la police, de la gendarmerie et de la justice… En effet, l’État, incarné en particulier par ces appareils coercitifs, est demeuré soustrait à l’autorité du PJD et directement rattaché à l’Institution royale. Nul doute qu’un certain nombre de partisans de l’idéologie de l’islam politique, qui attendaient de ce parti qu’il transformât l’État en un instrument de propagation et d’imposition de l’islam politique, ont voté contre le PJD lors du scrutin du 8 septembre 2021 précisément parce qu’il n’avait pas tenu ses promesses « islamiques » — et pas seulement économiques —, faute d’avoir pu soumettre l’État, c’est-à-dire ses appareils coercitifs (armée, services de renseignement, police, gendarmerie et justice…), à son autorité afin de les exploiter dans la diffusion et l’imposition de son islam politique.
De la sorte, les consultations de 2011 et de 2016 ont habilité le PJD à exercer le pouvoir, mais sans gouvernance réelle, c’est-à-dire sans l’État, dans la mesure où il ne détenait aucune prérogative sur cet État dont les appareils coercitifs — armée, services de renseignement, police, gendarmerie et justice… —, qui forment l’âme et la quintessence de l’État, lui échappaient et ne lui étaient point subordonnés pour qu’il pût les instrumentaliser dans l’imposition de son islam politique. Son islam politique est donc demeuré dénué d’effet et d’impact en dehors du champ idéologique et prédicatif, faute de disposer d’un pouvoir étatique capable d’imposer, par le truchement de ses appareils de coercition, cet islam politique au peuple et à la société.
L’islam politique de l’État :
Par ailleurs, si le régime au Maroc n’a pas été contraint de bafouer les règles démocratiques pour priver le PJD des résultats de son succès lors des scrutins de 2011 et de 2016 — à l’instar de ce qui s’est passé en Algérie et en Égypte —, afin de sauver l’État de l’islam politique comme l’ont fait ces deux nations, c’est bel et bien parce que cet islam politique, dont les militaires de ces deux pays ont dû neutraliser la menace pour sauver l’État, est précisément pratiqué par l’État marocain comme instrument de gouvernance, et ce, bien avant l’émergence des mouvements et organisations islamistes. Comment cela se traduit-il ?
Abstraction faite du fait que l’islam occupe une place prépondérante dans l’identité marocaine (préambule de la Constitution) et qu’il constitue la religion de l’État (article 3 de la Constitution), tout comme c’est le cas en Algérie (article 2 de la Constitution) et en Égypte (article 2 de la Constitution), cet islam jouit au Maroc d’une présence politique infiniment plus grande et plus vigoureuse qu’en Algérie et en Égypte. Cette prégnance politique accrue se manifeste, en premier lieu, par le fait que le Roi est « Amir Al Mouminine » (Commandeur des croyants), protecteur de la foi et de la religion, et garant du libre exercice des cultes (premier alinéa de l’article 41 de la Constitution) ; et en second lieu, par la pratique coutumier de la « Baïa » (allégeance) en tant que rituel qui confirme et enracine la fidélité au Souverain. Il va sans dire que les concepts d’« Imarat Al Mouminine » et de « Baïa » relèvent intrinsèquement de l’islam politique, puisque l’avènement du premier remonte au califat bien guidé sous l’ère d’Omar ibn Al-Khattâb, tandis que le second tire sa légitimité du Coran (versets 10 et 18 de la sourate Al-Fath) et trouve ses origines dans la genèse de la première forme d’État islamique de l’histoire, sous l’égide du Prophète (que la prière et la paix soient sur lui). C’est pourquoi l’ensemble des courants radicaux de l’islam politique aspirent à fonder un État islamique reposant sur le pilier de la « Baïa » due à un dirigeant en sa qualité d’« Amir Al Mouminine ». Et pour mettre en exergue l’enracinement de l’islam politique inhérent à l’État marocain, perçu comme un phénomène ancien et authentique et non comme une excroissance fortuite et inédite, la chronique historique officielle attribue la genèse de cet État à l’épisode de la « Baïa » mythique prêtée par la tribu amazighe des Aouréba à Idriss Ier il y a plus de douze siècles. Une narration qui s’est muée en une véritable « mémorisation » que récitent d’instinct tous les Marocains, qu’ils soient analphabètes ou instruits. La véracité historique de ce récit importe au demeurant bien moins que ce qu’il consacre comme symbiose consubstantielle entre l’État marocain et l’islam politique. L’islam politique, que les mouvements islamistes radicaux s’échinent à imposer comme système étatique, se trouve ainsi déjà établi au Maroc en tant que système de l’État, tant sur le plan constitutionnel à travers l’institution d’Amir Al Mouminine que sur le registre coutumier et historique par le truchement du rituel de la « Baïa », sur lequel s’arc-boute l’édifice de l’État califal que l’islam politique « combat » pour l’instaurer.
Boudhan : pourquoi l’islam politique ne peut-il pas réussir au Maroc ?
Entre l’islam politique de l’État et l’islam politique du PJD :
Le Maroc n’a donc jamais été dépourvu d’islam politique au point de constituer une terre vierge où cette idéologie s’implanterait pour la première fois. Il existe une différence considérable entre l’islam politique de l’État, fondé sur les concepts de « commandement des croyants » (Imarat Al Mouminin) et d’allégeance (Baïa), et l’islam politique du PJD ainsi que des autres mouvements islamistes.
1. L’islam politique de l’État, même s’il trouve ses origines au Machrek — la tradition légendaire le rattachant à l’allégeance rendue à Idriss Ier, comme je l’ai mentionné —, est un islam marocain authentique. Il s’est acculturé au milieu maroco-amazigh et aux exigences spirituelles des Imazighen, pour devenir ainsi un islam amazigh. En revanche, l’islam politique du PJD est un islam importé et exogène, véhiculé par les groupuscules islamistes émergents depuis les seules années 1970. Si l’État a lui aussi joué un rôle dans cette importation, c’était précisément pour éviter que ces mouvements n’aient le monopole de cet islam étranger et ne l’utilisent contre lui, en l’accusant de ne pas appliquer le véritable islam que, selon eux, cet islam importé incarnerait.
2. J’ai indiqué que l’islam politique de l’État est un islam marocain authentique, c’est-à-dire un islam amazigh. C’est pourquoi la dimension politique de cet islam ne proscrit ni la danse, ni le chant, ni aucune forme d’expression de la joie et du bonheur. Elle n’impose pas le voile aux femmes, ne les considère pas comme déficientes sur le plan de la raison et de la religion (naqissat ‘aql wa dine), n’interdit pas la mixité, ne préconise aucune tenue « islamique » spécifique, et ne privilégie pas « la taille de la moustache et le port de la barbe ». De telles questions relèvent de la sphère privée et échappent à l’emprise de l’islam politique de l’État ; elles sont laissées au libre arbitre de chaque individu, y compris la liberté d’accomplir ou non les cultes obligatoires, comme la prière ou le jeûne. C’est pourquoi les Marocains vivent leur islam comme s’ils vivaient dans un État laïc, ainsi que je l’ai déjà souligné. Quant à l’islam politique du PJD, à l’instar des courants de l’islam politique du Machrek dont il s’inspire, il s’immisce dans la vie privée des individus. Il cherche à leur dicter leur façon de s’habiller, de saluer, de se raser la barbe et d’avoir des relations conjugales (la jurisprudence du mariage en islam), tout en interdisant la mixité, en voilant les femmes, en prohibant la danse, le chant et toute manifestation de joie et d’allégresse, et en proscrivant les transactions bancaires avec intérêts. Si le PJD n’a pas appliqué ces « préceptes » dictés par son islam politique d’origine étrangère durant son exercice à la tête du gouvernement, c’est tout simplement, comme je l’ai déjà expliqué, qu’il ne disposait pas du pouvoir souverain sur l’État pour mobiliser ses leviers et imposer ses choix religieux exogènes.
3. L’islam politique de l’État, bien qu’il soit utilisé pour conforter le pouvoir personnel et légitimer la rente et l’autoritarisme, ne restreint les libertés individuelles que de manière minime, comparativement à l’islam politique du PJD — et des autres mouvements islamistes —, dont la raison d’être et l’existence même reposent sur la lutte contre ces libertés. C’est pourquoi la femme constitue, par excellence, la bête noire de l’islam politique. Pourquoi la femme ? Parce qu’elle incarne le symbole de la liberté : lorsqu’elle travaille dans une entreprise, une administration ou une usine, lorsqu’elle déambule sur les marchés vêtue d’une tenue estivale, lorsqu’elle étudie à l’université, lorsqu’elle noue des relations amoureuses, lorsqu’elle prend soin de son apparence ou lorsqu’elle conduit une voiture, elle exerce sa liberté. C’est précisément cela qui exaspère les courants de l’islam politique, lesquels s’emploient à brider la liberté des femmes en s’appuyant sur un arsenal d’ignorance sacralisée. En revanche, l’islam politique de l’État exalte la femme, la valorise et la traite sur un pied d’égalité avec l’homme, à l’exception de quelques dispositions fondées sur le droit jurisprudentiel musulman (fiqh).
4. La finalité de l’islam politique de l’État est l’exercice du pouvoir, la religion y étant instrumentalisée pour le renforcer, le pérenniser et le reproduire. Quant aux individus, cet islam ne s’immisce pas dans leur sphère privée, sauf lorsqu’ils constituent une menace directe pour le pouvoir. C’est le strict opposé de l’islam politique du PJD — et des autres mouvements islamistes nourris aux sources du wahhabisme et de Daech —, dont l’objectif ultime à travers l’exercice de l’islam politique est de régenter les individus en s’emparant de leurs esprits, de leurs âmes et même de leurs corps (type de vêtement, port de la barbe). Le pouvoir n’y est envisagé que comme un moyen au service de cet asservissement, en mobilisant les appareils coercitifs de l’État — armée, services de renseignement, police, gendarmerie et justice — pour resserrer l’emprise de l’islam politique sur les citoyens et s’immiscer dans leurs choix intimes. C’est pourquoi, si l’ensemble des chapelles de l’islam politique font « jihad » pour fonder un État ou s’emparer d’un État existant, c’est uniquement pour en faire un instrument coercitif au service d’une finalité immuable : le contrôle absolu de la liberté, de la volonté et des choix des individus.
5. De manière générale, lorsque la religion est instrumentalisée par le politique, elle sert à intensifier la coercition, bien au-delà de la contrainte inhérente à tout pouvoir politique affranchi du religieux. Si l’islam politique de l’État au Maroc est invoqué pour conférer une légitimité religieuse à ses pratiques coercitives, cette répression ne cible généralement que les personnes représentant une menace directe pour le régime, telles que celles qui planifient son renversement, comme cela a déjà été souligné. En revanche, la contrainte qu’exercent les mouvements islamistes — et qu’aurait exercée le PJD s’il avait eu pleine autorité sur l’État et ses appareils de coercition — frappe l’ensemble de la société. Elle vise, par le truchement de ces leviers institutionnels, à dominer les esprits, les âmes, les volontés et les corps des citoyens, ainsi que je l’ai mentionné. Il s’agit d’une atteinte gravissime aux libertés et aux droits, d’une nature telle qu’elle ne souffre aucune comparaison avec la contrainte que l’État est amené à exercer dans des circonstances exceptionnelles.
S’il est illusoire d’espérer s’affranchir totalement de l’islam politique au Maroc, la raison commande par conséquent d’opter pour le moindre mal, à savoir l’islam politique de l’État.
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