Mystère de l’origine du langage humain
La langue peut sembler, en apparence, une évidence acquise et naturelle. Nous l’utilisons avec aisance et en permanence tout au long de notre vie, sans avoir fourni le moindre effort (en ce qui concerne la langue maternelle) pour l’acquérir et l’apprendre. Elle figure ainsi parmi les choses qui nous sont les plus proches, puisqu’elle ne nous quitte pas dès les trois premières années de notre existence, au point que l’être humain en est venu à se définir comme un « animal doué de parole ». De surcroît, l’instrument de son utilisation, en tant que langue parlée, est la langue elle-même, qui nous est plus proche que la carotide. D’un autre côté, cette langue si proche de nous demeure pourtant ce qu’il y a de plus lointain. Ce qui l’éloigne de nous, c’est notre incompréhension de nombre de ses mystères et secrets, en particulier les raisons et les modalités de son apparition et de sa genèse originelle. La question du « comment » et du « pourquoi » de l’émergence du langage chez l’être humain a fait l’objet de nombreux ouvrages et études scientifiques, en particulier depuis l’avènement de la théorie de l’évolution de Darwin en 1859. Cette théorie a en effet démontré, pour ses partisans, que le langage constitue une étape du processus d’évolution humaine et qu’il possède par conséquent nécessairement un début « historique ».
Livre : « La Langue d’Adam »
En 2009 est paru aux États-Unis un ouvrage du linguiste Derek Bickerton intitulé La Langue d’Adam : comment l’humain a fait le langage, comment le langage a fait l’humain (Adam’s tongue – How humans made language, how language made humans). Dans cet ouvrage, qui fait l’objet du présent article, l’auteur aborde la problématique de l’origine du langage humain sous l’angle d’une théorie novatrice. Celle-ci propose un nouveau « scénario » quant aux facteurs susceptibles d’avoir présidé à l’émergence du tout premier langage, le plus ancien et le plus primitif (le protolangage), il y a environ deux millions d’années selon l’estimation de l’auteur.
Bickerton est parti de deux questions indissociables. La première concerne l’homme et s’énonce ainsi : pourquoi et comment le langage est-il apparu chez l’être humain, alors qu’il n’était qu’une espèce de primate ? La seconde concerne l’animal : pourquoi le langage n’est-il pas apparu chez les animaux appartenant eux aussi à l’ordre des primates, tels que les singes ? Par conséquent, la théorie qui prétend expliquer avec succès l’émergence du langage chez l’homme doit également, selon Bickerton, réussir à expliquer pourquoi ce langage n’est pas apparu chez l’animal, sous peine d’être jugée erronée et lacunaire.
Les systèmes de communication animale
Bickerton reconnaît, à l’instar d’autres chercheurs et ainsi que l’ont prouvé les observations de terrain, l’existence de « systèmes de communication animale » (animal communication systems). Chez les mammifères, ces systèmes prennent le plus souvent la forme de sons ou de cris émis par ces animaux, variant selon les situations auxquelles ces sons renvoient. Ils permettent aux individus d’une même espèce de parvenir à une sorte de « compréhension » mutuelle, concernant en particulier l’alerte aux prédateurs, l’établissement de relations sexuelles en vue de la reproduction, ou encore le renforcement des liens sociaux entre les membres du groupe. Comme l’expose Bickerton, il a été observé que les singes vervets possèdent, contrairement à d’autres espèces simiennes, non pas un seul type de cri pour avertir leurs congénères de l’approche d’un prédateur, mais trois cris « spécialisés » : l’un signalant l’aigle, le deuxième le léopard et le troisième le serpent.
Ce qui caractérise ces systèmes de communication animale, c’est qu’ils se rapportent toujours à ce qui se produit « ici » et « maintenant ». Le cri d’avertissement contre le léopard n’a aucune signification en dehors de l’injonction « de fuir et de grimper à un arbre » à cet instant précis et en ce lieu-là. Loin de cet endroit et à un autre moment, ce cri d’alerte perd tout sens et ne suscite aucune réaction de la part du groupe de singes. Il s’ensuit qu’il est impossible de « commémorer » cet événement le lendemain et dans un autre lieu, en formulant par exemple : « Ce léopard dont nous avons été avertis hier. » C’est là un obstacle majeur qui empêche ces systèmes de communication de constituer un vériable langage, car ils manquent de la propriété de « déplacement » inhérente au langage humain. Cette faculté permet aux mots d’évoquer un objet dépourvu d’existence physique immédiate dans l’ici-bas et l’ici-maintenant, et de le convoquer par le mot qui le désigne en dépit de son absence.
Il est manifeste que la première étape indispensable pour passer de ces systèmes de communication animale au langage humain consiste à s’affranchir de la « prison » — pour reprendre le terme de Bickerton — de l’ici et du maintenant, en adoptant l’élément du déplacement au sein de ces systèmes. Dès lors, deux questions se posent à nouveau : pourquoi les différentes espèces de primates n’ont-elles pas réussi à franchir la barrière de l’ici et du maintenant pour accéder au stade du déplacement, amorçant ainsi l’émergence du langage en leur sein ? Et qu’est-ce qui a rendu ce franchissement possible chez cette branche de primates qui allait constituer l’espèce humaine, permettant ainsi l’émergence du langage comme corollaire de ce dépassement ?
La réponse apportée par Bickerton est que ces premiers primates n’avaient nul besoin du langage. Tout ce dont ils avaient besoin pour assurer leur survie, leur reproduction et l’acquisition de capacités les rendant plus aptes à la vie (fitness), c’était de leurs systèmes de communication. Ceux-ci remplissaient parfaitement leur office, ce qui a incité la sélection naturelle à les préserver sans intervenir pour les développer ou les modifier. En revanche, l’émergence du langage chez l’humain, amorcée par le passage à la phase du déplacement, a constitué un besoin vital dont dépendaient sa survie et la pérennité de son existence, dès lors que l’ancien système de communication s’était révélé inadéquat pour garantir cette survie et cette continuité.
Quel était donc ce besoin ?
La théorie de la construction de la niche écologique
C’est ici qu’intervient la théorie de Bickerton pour expliquer comment « l’homme » est parvenu au stade du déplacement, rendu indispensable à l’existence d’un langage humain sous l’impulsion d’un besoin impérieux. Il nomme cette approche la « théorie de la construction de la niche » (niche construction theory). Son postulat est que tout être vivant ne se contente pas de subir son milieu de vie et de s’y adapter ; il s’efforce également, dans la mesure de ses capacités, d’agir sur lui et de l’aménager en fonction de ses besoins, dont dépend sa survie. Cette interaction mutuelle d’influences et d’adaptations réciproques entre l’organisme vivant et son environnement constitue le processus de construction de sa niche écologique. Bickerton précise que cette niche se compose de trois éléments : premièrement, la nature du lieu où vit l’être vivant (arbre, fleuve, mer, région désertique, terre humide, terre aride, etc.) ; deuxièmement, la nature de sa nourriture (viande, végétaux, ou les deux) ; troisièmement, le mode d’obtention de cette nourriture (chasse, pastoralisme, charognage). La niche écologique, telle que l’explique Bickerton, est donc la résultante de l’interaction entre ces trois composantes.
Les études anthropologiques consacrées à l’évolution humaine ont démontré que nos lointains ancêtres, qui commençaient à se distinguer il y a des millions d’années des autres primates partageant un ancêtre commun, se nourrissaient principalement de plantes terrestres, de feuilles et de fruits d’arbres. La consommation de viande de petits gibiers, qu’ils parvenaient à capturer de manière fortuite et occasionnelle, revêtait un caractère secondaire. Cette niche écologique, au sens défini par Bickerton, allait être bouleversée par des changements climatiques. Ceux-ci ont entraîné, en particulier dans les régions africaines qu’habitaient ces primates, une raréfaction de la végétation, des arbres et des forêts qui constituaient leurs sources d’alimentation. Ces habitats se sont transformés en terres arides, clairsemées d’arbres et de plantes, que l’on appelle la savane. Pour assurer sa survie, l’humain a dû s’adapter à ce nouvel environnement en construisant une nouvelle niche écologique, après avoir acquis la bipédie (bipedalism) et développé la capacité d’utiliser des pierres pour creuser, casser et se défendre (l’usage de pierres pour creuser et casser s’observe encore de nos jours chez certaines espèces de singes).
Cette situation l’a contraint, sous la pression des nouvelles contraintes de son habitat, à modifier son régime alimentaire pour passer d’une alimentation originellement herbivore à un régime carnivore par force. En effet, la flore de la savane ne correspondait plus à ses habitudes alimentaires acquises depuis des millions d’années lorsqu’il se nourrissait de feuillages et de fruits. De surcroît, paître dans les espaces de la savane faisait de lui une proie facile pour des animaux plus puissants. Par conséquent, la seule ressource alimentaire disponible dans la savane était la viande animale. Mais y accéder n’était guère aisé, soit parce que les proies se révélaient trop rapides ou trop fortes pour être capturées, soit parce qu’une fois abattues, il lui était impossible de les préserver face à des bêtes plus féroces et plus puissantes qui le dépouillaient de son dû. Il ne lui restait alors qu’une seule solution : le charognage (scavenger), c’est-à-dire la consommation de carcasses d’animaux morts. Toutefois, l’accès à cette nourriture n’était ni simple ni sûr, car d’autres animaux prédateurs s’appropriaient ces charognes, menaçant la survie de l’homme d’extermination et d’extinction par la faim. Néanmoins, comme l’explique Bickerton, si le nombre d’individus était suffisamment élevé, cela pouvait leur permettre de dommageant les animaux rivaux et hostiles, et de les écarter de la carcasse.
Le « moment magique »
Supposons, écrit l’auteur, que l’un de ces individus découvre la carcasse d’un énorme mammouth (mammoth) et veuille s’en nourrir pour apaiser sa faim dévorante, à l’instar de n’importe quel animal affamé. Cependant, d’autres animaux, qu’il n’est pas en mesure d’affronter, l’en empêchent. La solution pour lui, afin de réussir à éloigner ces animaux rivaux et hostiles et de consommer la chair du mammouth mort, consiste à mobiliser et à recruter (recruitment) un plus grand nombre de ses congénères pour se rendre avec eux sur le lieu de la pitance. Mais comment, en l’absence d’un langage permettant de se comprendre, mobiliser autrui en l’informant de la présence de nourriture à tel endroit pour qu’il s’y rende ? Cet individu a pu tenter d’émettre un son semblable à celui du mammouth tout en indiquant de ses mains la direction où se trouvait la carcasse, comme pour dire : « Il y a un mammouth mort abondant en viande, suivez-moi. »
La tentative a pu réussir, et ses compagnons l’ont suivi pour découvrir avec surprise un amas de chair, autour duquel rôdaient des bêtes qui, dès qu’elles aperçurent les membres du groupe s’avancer d’un pas décidé les mains armées de pierres, s’éloignèrent à contrecœur en leur cédant la place. Avec le succès répété de cette tentative, l’émission d’un son simulant celui du mammouth s’est transformée en un « signifiant » de la présence de sa viande à l’endroit où l’auteur de ce cri guidait ses compagnons. Grâce à la répétition fructueuse de cette opération, ce son a cessé d’être le seul signifiant de la viande de mammouth pour désigner éventuellement la carcasse de n’importe quel animal mort. Enfin, avec une pratique prolongée de cette expérience, les membres du groupe ont pu acquérir l’aptitude à émettre des sons « spécialisés » et distincts, variant selon la nature des carcasses animales indiquées par ces sons.
En apparence, ce processus ne semble marquer aucun progrès par rapport au système de communication des animaux. Mais le grand progrès, comme le rappelle Bickerton, réside dans la distance entre le moment et le lieu où l’on émet le son signalant la présence d’une carcasse, et le moment et le lieu où elle se trouve réellement lorsque les membres du groupe y arrivent. Cela signifie que le son a servi à désigner quelque chose qui était absent au moment même où il a été prononcé. C’est là la notion de déplacement, expliquée plus haut, qui constitue une condition inhérente au langage humain, rendant l’utilisation de mots pour désigner des choses absentes à la fois possible et aisée. Au début, peu importe que ces sons, employés par les membres du groupe pour indiquer la présence de cadavres d’animaux, entretiennent un rapport naturel avec les cris des bêtes — et non un rapport arbitraire comme dans le langage —, dans la mesure où les premiers ne sont qu’une imitation des seconds. Ce qui importe à ce stade initial, insiste Bickerton, c’est de s’affranchir de la « prison » du ici et maintenant, ce qui ouvre la voie royale vers l’émergence du langage. En somme, le langage est apparu comme un besoin lié à la survie de l’espèce humaine ; sans cette satisfaction, cette espèce aurait disparu et se serait éteinte. Il y avait d’abord un besoin de nourriture. Deuxièmement, cette nourriture (des carcasses d’animaux morts) ne pouvait être obtenue par un individu isolé, mais nécessitait la mobilisation d’un plus grand nombre de personnes. Troisièmement, pour assurer cette mobilisation, il fallait recourir à une communication qui « informe » de la présence d’une nourriture absente du ici et maintenant. C’est ce que Bickerton appelle « le moment magique » (the magic moment). Ainsi, le déplacement a fait son entrée dans la communication, devenant une condition sine qua non de tout langage.
Toutefois, une objection se pose : pourquoi le déplacement ne s’est-il pas manifesté chez les autres primates afin que la théorie soit scientifiquement valide, selon le critère même fixé par Bickerton pour la véracité de toute explication sur l’origine du langage ? Bickerton répond que ces autres primates n’en avaient pas besoin, car leur milieu de vie, dans les arbres et les forêts, différait de la savane (savanna) qui constituait l’habitat de l’espèce humaine après les changements climatiques survenus dans cette région d’Afrique où elle vivait. Ainsi, le singe qui découvre, par exemple, une abondance de plantes ou de fruits n’a aucun intérêt à « informer » ses congénères de sa découverte ; son intérêt exige au contraire que les autres ignorent cette nourriture afin qu’il puisse se la réserver. Ici disparaît le besoin de « mobilisation » qui fut à l’origine des premiers balbutiements du langage chez l’espèce humaine. Pourquoi les membres de cette espèce n’ont-ils pas agi comme les singes ? Parce que celui qui découvre une carcasse — contrairement à celui qui trouve des plantes et des fruits — n’informe pas ses compagnons par altruisme ou par bonté d’âme, mais tout simplement parce qu’il est incapable, comme on l’a déjà souligné, de consommer seul cette nourriture, ce qui l’exposerait à une faim susceptible de l’emporter inévitablement. Il est donc de son intérêt, pour préserver sa vie de la destruction, de mobiliser ses compagnons afin de constituer une force capable de dompter les autres animaux, ce qui lui permettra de se nourrir de la provende qu’il a découverte, garantissant ainsi sa survie et celle de son groupe. Cette mobilisation exige, comme nous l’avons vu, l’utilisation d’une communication inédite qui « informe » d’une chose absente du ici et maintenant.
Bickerton commente qu’à l’aube de l’émergence du langage, le nombre de « mots » ou de signes (signs) était extrêmement limité, au point que l’on peut dire qu’il ne dépassait pas la dizaine, comme il l’a écrit. Ces « mots » étaient employés, exactement comme dans les systèmes de communication animale, de manière isolée pour exprimer une situation dans sa globalité (holistic), telle une unique expression signifiant : « Il y a derrière la colline beaucoup de viande, suivez-moi », ou « Ramassez des pierres pour affronter les hyènes ». À ce stade, il n’y avait aucune combinaison de mots pour produire des phrases porteuses de sens, les vocables étant utilisés de façon autonome, sans le moindre lien entre eux. C’est ce que Bickerton appelle le protolangage (protolanguage), la forme de langage la première, la plus ancienne et la plus primitive, qui a probablement duré environ un million d’années, selon son estimation, avant la transition vers un langage véritable recourant à de véritables phrases. Mais le plus important, a-t-il précisé, n’est pas le nombre de ces « mots », mais l’immense potentialité offerte par le déplacement (l’affranchissement du ici et maintenant) pour créer de nouveaux termes, d’autant plus que le langage, affirme l’auteur, possède une propriété de croissance autonome (autocatalytic).
La critique par Bickerton des théories sur l’origine du langage
Certes, le langage peut sembler reposer sur des fondements biologiques, ainsi que l’ont soutenu Chomsky et d’autres. La rapidité et la aisance avec lesquelles les enfants acquièrent le langage peuvent donner à penser qu’il ne s’agit que d’une étape parmi les phases du développement biologique de l’enfant. Dans cette perspective, Chomsky évoque l’existence d’une « grammaire universelle innée » propre à l’espèce humaine, qui expliquerait la capacité innée de l’homme à s’approprier le langage. Mais si cette théorie est exacte, elle devrait également nous expliquer, selon le critère de Bickerton, pourquoi les autres primates ne possèdent pas une telle grammaire universelle innée. Si de telles théories, qui attribuent le langage à une donnée biologique et innée, sont incapables de répondre à cette question, c’est parce qu’elles partent de la réalité du langage tel qu’il est aujourd’hui, dont l’acquisition par les enfants relève indéniablement d’une disposition innée.
Cependant, la véritable problématique ne réside pas dans l’état actuel du langage, ni même dans ce qu’il était il y a des dizaines de siècles, mais dans la raison et la manière de son apparition alors qu’il était inexistant. Les gènes (genes) ne déterminent point, de manière absolue et linéaire, ce que sera, des centaines de milliers d’années plus tard ou davantage, le comportement (behavior) des êtres vivants porteurs de ces gènes. Si l’on supposait que ce comportement devait être rigoureusement identique à celui de la même espèce d’organismes depuis des centaines de milliers d’années ou plus, il aurait fallu en déduire, comme le soutient Bickerton, que tous les êtres vivants, y compris l’homme, n’auraient pas encore quitté — et ne le pourraient point — la soupe primordiale (primordial soup) qui abritait les tout premiers gènes « historiques » il y a plus de trois milliards d’années, date de l’apparition de la vie sur Terre. Les gènes des êtres vivants ne stockent donc pas les divers comportements susceptibles d’émerger chez ces derniers des centaines de milliers d’années plus tard. Ils contiennent seulement la potentialité de leur apparition si les conditions de cette manifestation se trouvent réunies, des conditions qu’engendrent les contraintes du milieu de vie et non les gènes. Et lorsqu’apparaît, sous l’effet de ces contraintes, un comportement nouveau chez une espèce vivante, s’avérant utile à sa survie et à la reproduction de sa descendance (offspring), intervient alors le facteur de la sélection naturelle (natural selection), qui vise toujours à préserver les éléments les plus aptes à survivre et à les perfectionner, afin de maintenir ce comportement, de l’améliorer, de le développer et d’en pérenniser la pratique. Au fil des ans (évalués en millions), ce comportement « acquis » deviendra un comportement inné et un instinct que les gènes déterminent et reproduisent, considérant « que l’instinct — comme l’a écrit Bickerton — est simplement un comportement imprimé dans les gènes » (Instinct is simply behavior stamped into the genes, page 106), ou encore, comme il l’a écrit ailleurs, que « l’instinct n’est qu’un comportement fossilisé, qu’il s’agisse des fourmis ou des hommes » (Instinct is just fossilized behavior, regardless of whether we’re talking of ants or humans, page 142).
C’est précisément par là qu’est passé le langage humain au cours de son évolution. Si la différence entre l’homme et le chimpanzé (chimpanzee) sur le plan génétique est inférieure à 1,5 % aujourd’hui, ils portaient indiscutablement à l’origine, c’est-à-dire avant de diverger en deux espèces distinctes, les mêmes gènes du fait de leur appartenance à une même souche. Par conséquent, si le langage avait eu un fondement biologique dicté par les gènes, il serait apparu chez le singe tout comme il est apparu chez l’homme, dès lors qu’ils portaient des gènes similaires. Mais lorsque le langage a surgi — sous sa forme primitive initiale, contraint par l’habitat naturel qu’occupait l’espèce humaine, à savoir la savane —, en tant que comportement novateur utile à la survie et à la reproduction, la sélection naturelle s’est chargée de le développer, de l’améliorer, de le faire croître et de le reproduire, ce qui a fait de lui, après des centaines de milliers d’années (ou plus d’un million d’années), une sorte de disposition innée facilitant son acquisition et son apprentissage.
Parmi les critiques adressées par Bickerton à Chomsky figure celle concernant l’idée soutenue par ce dernier selon laquelle l’émergence du langage serait le fruit de la capacité de l’homme à penser (thinking). Par conséquent, si l’homme est un « animal doué de parole », c’est parce qu’il pensait au préalable. C’est là une thèse que Bickerton rejette et réfute, démontrant que cette théorie accordant la primauté à la pensée comme cause de l’apparition du langage, si elle semble aujourd’hui avérée dans la mesure où l’on ne saurait dissocier l’usage de la langue de la pensée, s’avère totalement fausse avant l’apparition de ce langage même. Bien au contraire, l’existence de ce dernier fut la condition préalable à l’exercice de la pensée. Pourquoi ? Parce que la pensée repose sur l’utilisation de concepts (concepts), et que ces derniers dépendent de l’emploi de mots en tant que véhicules de ces concepts, ce qui présuppose l’existence préalable d’un langage utilisant ces termes. Dès lors, Chomsky adopte, selon Bickerton, une posture idéaliste considérant la pensée comme antérieure au langage et constituant la cause de son apparition, sans avancer le moindre argument autre que de qualifier le langage de donnée biologique, tout en omettant d’expliquer comment celui-ci a surgi chez l’homme à l’exclusion des autres primates.
Quant à la théorie du « grand cerveau » prétendument propre à l’homme, qui aurait constitué une condition préalable, selon cette perspective, à l’émergence du langage humain, Bickerton la considère comme un sophisme auquel il a consacré un passage intitulé : « Le sophisme du grand cerveau » (The big-brain fallacy). Il s’agit d’une erreur de raisonnement car la taille du cerveau, explique l’auteur, n’a pas été la cause de l’apparition du langage, mais bien sa conséquence. C’est précisément ce qu’il a voulu exprimer dans le sous-titre de son ouvrage : « Comment l’homme a fait le langage, et comment le langage a fait l’homme ». Si l’homme a façonné le langage par besoin vital de mobilisation, ainsi que nous l’avons constaté, où se manifeste donc la façonnement de l’homme par le langage ? Il se traduit par l’enrichissement, l’amélioration et le développement de sa pensée, ce qui fut à l’origine de l’accroissement de la taille de son cerveau, devenu requérant un plus grand nombre de neurones (neurons) exigés par les opérations cognitives. Il se traduit également par tout ce que l’homme a produit comme pensée, culture, civilisation, urbanisme, croyances, sciences, inventions et armement, ainsi que par tout ce qu’il a provoqué comme guerres, pollution, épuisement de la nature et destruction de ses ressources. Rien de tout cela n’aurait existé si le langage n’avait pas d’abord vu le jour.
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