Mercredi 4 novembre 2026ⴰⴽⵕⴰⵙ 4 ⵏⵓⵡⴰⵏⴱⵉⵔ 2026
Opinions

L’amazighe dans le discours du 20 août 2021

Le discours royal adressé au peuple marocain le 20 août 2021, à l’occasion du 68e anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple, a suscité, on le sait, un intérêt particulier chez les militants du mouvement amazigh. Cet intérêt particulier tient au fait que le discours :

— rappelle que le Maroc est « un État ancien, qui remonte à plus de douze siècles, sans compter sa longue histoire amazighe ». De nombreux militants du mouvement amazigh l’ont salué, comme le montrent leurs écrits et leurs analyses sur ce sujet, soulignant que l’insistance du discours sur la longue histoire amazighe constitue une nouvelle reconnaissance officielle du caractère amazigh du Maroc par la plus haute autorité du pays.

— comporte l’expression « Union du Maghreb arabe », qui pourrait être interprétée comme un retour à l’ancienne appellation, excluant l’amazighe, que la Constitution de 2011 avait supprimée en employant à sa place « Union maghrébine » et « Grand Maghreb ». Pour qu’il n’y ait pas de contradiction entre la reconnaissance de « la longue histoire amazighe » et l’expression « Maghreb arabe », qui ne reconnaît aux pays maghrébins que leur appartenance « arabe », certains auteurs amazighs se sont efforcés, avec une certaine originalité dans la justification et l’argumentation, de convaincre qu’il n’y a là aucune contradiction, expliquant que l’expression « Union du Maghreb arabe » relève du contexte historique dans lequel elle fut employée lorsque l’« Union du Maghreb arabe » a été fondée (17 février 1989) sous cette dénomination qui lui avait alors été donnée comme appellation officielle. La dénomination ne désignerait donc pas le Maroc actuel, puisque celui-ci l’a retirée de sa nouvelle Constitution.

En vérité, l’expression « Maghreb arabe » employée dans le discours n’a, tant qu’on ne la relie pas à l’expression « longue histoire amazighe » qui la précède, aucune importance qui mérite d’être analysée et débattue. Elle n’en a pas, car, quelles que soient les intentions qu’on puisse lui prêter, elle ne représente pas, en elle-même, un véritable problème. Ce qui constitue le véritable problème du discours pour l’amazighe, et fait aussi de l’expression « Maghreb arabe » un problème, c’est l’expression « longue histoire amazighe » de l’État marocain, qui figure dans le discours et que les défenseurs de l’amazighe ont accueillie avec beaucoup d’acclamations et d’éloges, comme nous l’avons dit. Pourquoi ce rappel de la longue histoire amazighe de l’État marocain, dans le discours royal, est-il un problème pour l’amazighe ?

Si l’on s’arrête à l’expression « sa longue histoire amazighe », détachée de ce qui précède, comme l’ont fait certains militants amazighs, on ne peut que s’en féliciter et s’en réjouir, car c’est une reconnaissance claire de l’histoire amazighe de l’État marocain. Mais si l’on replace l’expression dans le contexte du paragraphe où elle figure, comme l’exigent les règles de l’analyse du discours, elle prend un autre sens et une autre finalité, qui ne plairont peut-être pas à ceux qui l’ont saluée et y ont vu une reconnaissance de l’histoire amazighe de l’État marocain. Lisons le paragraphe pour comprendre ses mots et ses expressions dans leur rapport les uns avec les autres : « Le Maroc est visé, parce que c’est un État ancien, qui remonte à plus de douze siècles, sans compter sa longue histoire amazighe… ». Que remarque-t-on, que comprend-on, que conclut-on ?

— La reconnaissance de la longue histoire amazighe de l’État marocain n’est pas une nouveauté, ni même une chose d’une grande importance. Pourquoi ? Parce que même les plus acharnés des amazighophobes, qui rejettent l’amazighe et le combattent, reconnaissent que le Maroc était, dans son histoire ancienne, amazigh. La preuve en est que les auteurs des programmes scolaires d’histoire de l’immédiat après-indépendance, qui étaient des maîtres de l’amazighophobie puisqu’ils étaient des hommes du « Mouvement national » ou ses disciples, ont admis dans les leçons d’histoire qu’ils avaient arrêtées que « les Berbères sont les premiers habitants du Maroc », comme chacun le sait. Leur histoire ne peut donc être qu’une histoire des « Berbères ». J’attire l’attention sur le fait que la discussion de l’expression « sa longue histoire amazighe » n’est pas une réponse au discours royal qui la contient, mais à certains de ceux qui se réclament de l’amazighe et qui ont vu dans cette expression une « victoire » importante pour l’amazighe.

— Or ce qui détermine le sens et la visée de cette expression, ce n’est pas elle-même mais ce qui la précède, à savoir « qui remonte à plus de douze siècles ». L’histoire amazighe de l’État marocain, si elle est longue, l’est pour la période antérieure à douze siècles. C’est pourquoi l’expression « sa longue histoire amazighe » vient détachée de ce qui la précède, afin de distinguer cette histoire amazighe de l’histoire qui commence il y a douze siècles, avec l’emploi du mot « sans compter » qui indique que l’histoire des douze siècles s’ajoute à une autre histoire, différente, l’histoire amazighe. On en comprend que la longue histoire amazighe n’a pas de continuité dans le présent, mais s’est arrêtée il y a plus de douze siècles, pour qu’une autre histoire, non amazighe, commence. C’est pourquoi, si le texte avait dit, sans mentionner « douze siècles », que « le Maroc est un État ancien par sa longue histoire », sans même employer le mot « amazigh », cela aurait été meilleur pour l’amazighe que le texte actuel, qui mentionne l’histoire amazighe mais comme une histoire indépendante et antérieure à l’histoire d’avant douze siècles.

— La source du problème dans ce paragraphe qui contient l’expression « histoire amazighe » est donc l’expression « douze siècles » qui la précède. Pourquoi ? Parce que dire que l’État du Maroc remonte à plus de douze siècles, et non dix, vingt ou trente…, signifie dans la conscience populaire et culturelle, voire académique, et par suite de l’arabisation qui défigure l’histoire et falsifie les réalités du passé, une seule chose : que l’État marocain actuel est le prolongement de l’État fondé par Idris Ier, l’Arabe de lignée chérifienne, comme le répète l’histoire officielle légendaire. Et si cet État marocain actuel est le prolongement de l’État fondé il y a plus de douze siècles, c’est-à-dire celui qu’a établi Idris Ier, l’Arabe « chérif », comme le dit le mythe officiel, cela signifie que c’est un État arabe et non amazigh. C’est là une exclusion manifeste de l’amazighe, sur le plan politique, identitaire et historique (avant douze siècles).

— Maintenant seulement, une fois compris ce que signifie l’expression « douze siècles » au regard de l’identité, de l’appartenance et de l’histoire de l’État, il nous est facile de comprendre pourquoi le discours a employé l’expression « Union du Maghreb arabe », ne serait-ce qu’une fois. Que ce Maghreb soit « arabe » s’accorde donc parfaitement avec l’histoire de la région et son appartenance identitaire depuis les « douze siècles ».

— Oui, il est vrai que l’entrée de l’islam en terre amazighe a inauguré une nouvelle étape de l’histoire du Maroc. Il aurait donc fallu considérer l’État idrisside, s’il faut absolument employer cette appellation, comme le premier État amazigh islamique du Maroc. Le rappel de la continuité de l’État marocain sur plus de douze siècles désignerait alors cet État amazigh par son identité et islamique par sa religion, et non l’État arabe fondé sur le mythe du « lignage chérifien », dont l’histoire légendaire, mythique et raciste a fait une quasi-vérité évidente qu’on ne discute pas.

— Ce que l’on comprend et en conclut donc de cette reconnaissance de l’histoire amazighe, dans la formulation qui la sépare de l’histoire du Maroc pour la période des douze derniers siècles, comme nous l’avons expliqué, c’est qu’il s’agit d’une reconnaissance de l’existence amazighe dans le passé, sans que cela signifie une reconnaissance de cette existence dans le présent. Or le problème de l’amazighe est celui de sa réalité actuelle, et non de son passé, qu’il soit florissant ou arriéré. La reconnaissance dont l’amazighe a besoin est son usage écrit comme langue de l’État et de ses institutions, avec ce que cela suppose d’enseignement obligatoire et unifié, sérieux et réel, en application de son caractère officiel, sérieux et réel, et non formel et symbolique. C’est la seule solution qui garantisse sa reproduction scolaire et écrite, et cette reproduction est à elle seule la condition préalable pour le sauver de la mort qui le menace.

Tous les militants qui défendent l’amazighe savent qu’il s’agit d’une cause politique, dont le règlement exige une décision politique, comme le montre le fait que tous les acquis obtenus dans le cadre de la « nouvelle politique berbère » l’ont été par des décisions politiques. D’où l’appel de nombre de ces militants à leurs pairs à participer à la vie politique pour contribuer à l’adoption de décisions favorables à l’amazighe, en vue de la véritable mise en œuvre de son caractère officiel, et à œuvrer à son développement et à sa réhabilitation, comme langue, culture, identité et histoire. Si cela est vrai, et ça l’est, l’effet des décisions que pourrait produire cette participation sera toutefois limité au domaine de la « petite politique » et ne touchera pas le domaine de la « grande politique », réservé au Palais (voir l’article : « La petite politique pour déjouer l’arabisation de l’amazighe après l’abandon de sa makhzénisation »).

On sait que les décisions stratégiques sont prises au Maroc par la « grande politique », c’est-à-dire par l’institution royale, avec les conseillers du roi et ses plus proches collaborateurs. Si l’on sait que l’amazighe n’existe pas parmi ces conseillers et ces proches collaborateurs, non pas au sens de personnes appartenant à l’amazighité et la parlant, mais au sens de personnes convaincues que le Maroc est un État amazigh par son identité, on comprendra pourquoi le discours royal a séparé deux périodes de l’histoire de l’État marocain : une longue histoire amazighe antérieure à douze siècles, et une histoire qui commence avec ces douze siècles, comme expliqué plus haut. Cette reconnaissance limitée de l’histoire amazighe est en effet conforme à la « nouvelle politique berbère », qui reconnaît l’amazighe dans les limites qui ne touchent pas aux « constantes arabistes » de l’État marocain. Il ne fait aucun doute que cette reconnaissance limitée n’est pas une conviction personnelle du roi, mais celle de ceux de ses proches collaborateurs qui ont contribué à la rédaction du discours. C’est pourquoi l’absence de l’amazighe, sous la forme que j’ai précisée, de l’entourage royal où se prennent les décisions stratégiques, comme celles relatives aux constantes idéologiques de l’État, lui fait subir une véritable exclusion politique, comme un orphelin sans personne pour le défendre et le soutenir.

Malgré cela, l’accès des défenseurs de l’amazighe aux postes de décision locaux, régionaux, législatifs et gouvernementaux, dans le domaine de la « petite politique », par la participation politique, reste une occasion d’adopter des lois favorables à l’amazighe. Cela pourrait conduire à l’avenir, si le rapport de forces politique changeait en faveur de l’amazighe du fait de cette même participation politique des partisans de l’amazighe, à une présence de l’amazighe dans le domaine de la « grande politique », d’autant que l’amazighe, on le sait, ne menace pas le pouvoir du Palais, ne cherche pas à l’affaiblir et ne représente pour lui aucun danger. C’est pourquoi le Palais ne s’opposera pas à ce que le Maroc soit un royaume amazigh à l’histoire entièrement amazighe, tant que cela ne touche ni aux fondements du système de gouvernement du Maroc ni aux pouvoirs du roi en tant que chef de l’État et son représentant suprême, symbole de l’unité de la nation et garant de la pérennité et de la continuité de l’État (article 42 de la Constitution).

Mohamed Boudhan

Mohamed Boudhan était écrivain, penseur, chercheur et militant amazigh originaire du Rif, directeur de publication du journal Tawiza. Il était l'auteur de nombreux livres et articles précieux concernant l'identité amazighe. Paix à son âme.