Mardi 3 novembre 2026ⴰⵙⵉⵏⴰⵙ 3 ⵏⵓⵡⴰⵏⴱⵉⵔ 2026
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Boudhane : l’islam des Marocains a-t-il reculé en faisant chuter le parti islamique ?

Depuis qu’il a commencé à participer aux échéances électorales, le Parti de la justice et du développement (le PJD) n’a jamais attendu l’annonce officielle de la date d’ouverture de la campagne électorale à l’approche de chaque scrutin. Cette campagne, à travers laquelle il présente son programme électoral, appelle à le soutenir et à voter pour lui, tout en dénigrant les partis dont les programmes diffèrent de son programme « islamique », il la mène de manière permanente et ininterrompue, sans limites ni contraintes de calendrier. Dès lors que ce parti arbore le slogan du « référentiel islamique », tout engagement envers les préceptes de l’islam — qu’il s’agisse de morale, de comportement, de cultes ou de transactions, autrement dit toute mise en pratique du « référentiel islamique » —, constitue un soutien, direct ou indirect, au référentiel du parti et à son programme électoral issu de ce même « référentiel islamique ». Par conséquent, chaque pratique de l’islam équivaut à une campagne électorale en faveur du « référentiel islamique », qui se trouve réduit au programme du PJD. Et puisque cette pratique est quotidienne, comme l’illustrent particulièrement les cinq prières, la propagande en faveur du PJD est quotidienne et permanente. De plus, les permanences de propagande du parti se comptent par milliers, matérialisées par le nombre de mosquées où s’accomplissent les cinq prières en adhérant au « référentiel islamique » des musulmans, dont le PJD a fait son référentiel partisan et électoral. Ajoutons à cela que chaque cours de prédication, d’orientation et d’éducation islamique fait également office d’appel à voter pour le programme du parti, dans la mesure où ces cours défendent le « référentiel islamique » et appellent à s’y conformer.

Ainsi, et comme conséquence logique de ce qui vient d’être exposé, on peut expliquer le nombre élevé d’électeurs ayant voté pour le PJD lors des scrutins de 2011 et 2016 par le fait qu’ils ont choisi de voter en faveur du « référentiel islamique », en accord avec leurs convictions de musulmans souhaitant la victoire et le triomphe de l’islam. Et si cela ne signifie pas nécessairement que les électeurs des autres partis ont voté en dehors du « référentiel islamique », dans la mesure où ce dernier est un bien commun à tous les Marocains musulmans, la roublardise des partisans du PJD réside dans le fait qu’ils ont érigé ce bien commun en un référentiel quasi exclusif de leur parti, partagé uniquement par ceux qui l’adoptent en votant pour cette formation. Ils ont ainsi transformé leur référentiel religieux en un référentiel politique, tout en mettant le premier au service du second. Et si voter pour un autre parti que le PJD n’ôte en rien à l’électeur son appartenance religieuse au « référentiel islamique », ainsi que je l’ai souligné, voter précisément pour ce parti signifie voter pour soutenir et renforcer ce « référentiel islamique », qui est celui de la formation. Selon cette logique, les électeurs du parti à « référentiel islamique » seraient plus musulmans et plus zélés dans la défense de l’islam que ceux ayant voté pour d’autres partis. Parmi les motivations encourageant à voter pour ce parti figurent donc les attentes d’un « développement religieux » du « référentiel islamique », avant même le développement économique, social et culturel, car l’une des conditions de ce dernier est d’être en harmonie avec ce référentiel… C’est pourquoi nous ne saurions concevoir qu’un laïc ou un agnostique choisisse de voter pour le PJD. C’est ainsi que l’on comprend que l’obtention par le PJD du plus grand nombre de voix soit chose naturelle, dès lors que les Marocains sont musulmans et attachés au « référentiel islamique », dont le parti a également fait son référentiel politique, comme je l’ai dit.

Selon cette logique du « référentiel islamique » qui nous explique la grande victoire du PJD aux élections de 2011 et 2016 comme un triomphe de l’islam au Maroc, la débâcle monumentale du même parti lors du scrutin du 8 septembre 2021 constituerait un recul de l’islam chez les Marocains, qui ont choisi de renverser le parti islamiste. Est-ce bien exact ? Le recul du parti à « référentiel islamique » lors de ces élections traduit-il un recul de l’islam auprès des Marocains ?

Restons-en toujours à la logique du « référentiel islamique » et poursuivons notre raisonnement et nos déductions. Nous avons dit que ceux qui ont voté pour le parti en 2011 et 2016 l’ont fait, entre autres motivations, mus par le désir d’un « développement religieux » du « référentiel islamique ». Ceux qui ont voté contre ce même parti le 8 septembre 2021 ont-ils donc renoncé à l’objectif du « développement religieux » du « référentiel islamique » en raison d’un quelconque déclin de leur foi ?

En réalité, ceux qui ont abandonné le parti du « référentiel islamique » lors du scrutin du 8 septembre 2021 n’ont ni renié leur « référentiel islamique » ni cessé d’être aussi musulmans que ceux qui avaient voté pour cette même formation en 2011 et 2016. Tout au contraire, ils ont découvert et acquis la conviction, après dix années d’exercice du pouvoir gouvernemental (et non du pouvoir souverain) par le parti islamiste, qu’il n’avait absolument rien fait pour le « développement religieux » du « référentiel islamique » qui fonde l’édifice idéologique du parti et gouverne par conséquent ses choix politiques et économiques. Bien plus, ils ont découvert et acquis la certitude que ce parti ne possède, dans le cadre du « référentiel islamique » dont il se targue, aucun véritable projet politique islamique à concrétiser une fois parvenu au gouvernement. C’est pourquoi il n’a ménagé aucun effort ni pour le « développement religieux » de son « référentiel islamique », ni pour le développement économique du pays. Tous ses efforts, durant ses deux mandats à la tête du gouvernement, ont été canalisés vers le « développement » des poches de ses dirigeants et de ses hauts responsables, et vers l’accroissement de leurs comptes bancaires en accumulant l’argent de la rente gouvernementale, parlementaire et des pensions de retraite… Telle est l’unique « « développement » » que le parti a accompli avec un succès qui a dépassé toutes les prévisions.

Ceux qui ont voté contre le parti islamiste lors du scrutin du 8 septembre 2021 ne l’ont donc pas fait parce que le parti avait manqué à ses promesses en matière de développement, d’emploi, d’éducation et de santé…, mais parce qu’ils ont découvert et acquis la conviction que, par ses comportements et ses pratiques, il n’a rien d’un parti islamique ni d’une organisation dotée d’un « référentiel islamique ». Ils ont découvert et acquis la certitude que ce référentiel qu’il brandit comme slogan sert des comportements et des pratiques contraires à l’islam lui-même, comme l’illustrent les scandales moraux de certains affidés du parti, l’enrichissement illicite de ses responsables aux dépens du Trésor public, c’est-à-dire de l’argent du peuple, et les encouragements prodigués, par le biais du silence, à la corruption qui a connu une propagation sans précédent durant leur gestion du gouvernement.

Ceux qui ont voté contre le parti se réclamant de l’islam l’ont donc fait après avoir découvert et acquis la certitude que les dirigeants de ce parti, ainsi que l’a prouvé leur gestion de la chose publique, ne sont que des opportunistes, des arrivistes et des égoïstes, dépourvus de doctrine stable et de principes constants. Ils ne trouvent aucun scrupule à conjuguer une allégeance inconditionnelle au Makhzen — en raison des privilèges, de la rente et de la retraite exceptionnelle que leur procure cette allégeance — et une opposition qu’ils feignent d’incarner pour en récolter les lauriers et capter les mécontents de la politique makhzénienne afin qu’ils votent pour eux le jour du scrutin. C’est ainsi qu’on les voit, en tant que membres du gouvernement, approuver des lois, des décisions et des accords, pour ensuite formuler des déclarations populistes dans lesquelles ils affirment s’opposer à ces mêmes lois, décisions et accords. Le plus grave dans ces comportements condamnables du PJD — opportunisme, arrivisme, égoïsme… — est qu’il les pratique au nom de l’islam qu’il brandit comme référentiel.

Ceux qui ont balayé le parti islamiste le 8 septembre 2021 ne l’ont donc pas fait par affadissement de leur foi, mais par zèle et par défense de cet islam, et pour châtier quiconque le souillait, l’exploitait et l’instrumentalisait au service d’intérêts personnels et égoïstes. Ils ont renversé le parti islamiste pour que renaisse le véritable islam et qu’il se débarrasse de ceux qui en faisaient un commerce de pacotille enregistré à leur nom.

J’ai dit que les Marocains avaient découvert et acquis la conviction que ce parti ne possède pas, dans le cadre du « référentiel islamique » dont il se targue, le moindre véritable projet politique islamique à réaliser en accédant au gouvernement. Pourquoi le parti islamique ne possède-t-il aucun véritable projet politique islamique ? Tout simplement parce qu’il n’est pas, à l’origine, un parti islamique, mais un parti arabisateur qui n’utilise l’islam que comme un simple moyen d’atteindre sa finalité : l’arabisation des Marocains, c’est-à-dire leur conversion d’origine, les faisant basculer de leur identité amazighe et africaine vers une identité arabo-asiatique. C’est pourquoi il se trouve aux antipodes des véritables organisations islamiques, telles que celles que l’on trouve en Turquie, en Iran, au Pakistan ou en Afghanistan… Et lorsque l’on évoque l’Afghanistan, l’organisation islamique des Taliban vient immédiatement à l’esprit. Bien que je m’oppose de toutes mes forces à l’idéologie de l’islam wahhabite extrémiste des Taliban, je les respecte et les estime. Pourquoi ? Parce qu’ils défendent leur islam politique dans le cadre de leur identité afghane enracinée dans leur terre, sans utiliser cet islam pour substituer à cette identité une identité arabe, ni œuvrer à la conversion d’origine du peuple afghan en un peuple arabe factice, à l’instar de ce que fait le PJD au Maroc aux côtés d’autres courants arabisants. L’objectif des Taliban est d’instaurer les préceptes divins, selon leur compréhension rétrograde de ces derniers, et non d’ériger les préceptes de l’arabité, telle qu’est l’ambition du PJD, qui défend l’arabisation bien plus que l’islam — lequel ne sert ses desseins qu’à la mesure où il dessert cette idéologie de l’arabisation exécrable, contraire aux enseignements de l’islam lui-même, qui appelle au dogme de l’unicité divine et non à l’arabisation des peuples.

Certains ont avancé que la cause de la chute retentissante du parti à « référentiel islamique » lors du scrutin du 8 septembre 2021 résidait dans la volonté du pouvoir en place de s’en débarrasser. Mais pourquoi le pouvoir voudrait-il se débarrasser du PJD ? En quoi dérangeait-il ou nuisait-il à ses intérêts ? Bien au contraire, s’il est un perdant suite à la chute de ce parti, c’est bien le pouvoir lui-même. Pourquoi ? Parce que les services que ce parti a rendus — et aurait continué à rendre s’il était resté à la tête du gouvernement — au régime makhzénien, aucun parti administratif ou inféodé au Makhzen ne les avait fournis, pas même à l’époque de feu Hassan II et de son ministre Driss Basri. C’est là ce que j’ai déjà expliqué dans un article précédent intitulé : « Le PJD, une aubaine tombée du ciel pour le régime makhzénien » (pour consulter le sujet, cliquez ici). C’est par le biais de ce parti, porté par les urnes grâce à l’instrumentalisation du « référentiel islamique » pour diriger le gouvernement, que le Makhzen a fait passer toutes les décisions qui ont rogné ce qui subsistait du pouvoir d’achat des Marocains, dont il avait impérativement besoin pour faire face au déficit budgétaire, sans pour autant endosser la responsabilité incombant au gouvernement, conformément à ses attributions constitutionnelles.

La chute du PJD ne signifie pas nécessairement que les partis qui lui succéderont à la tête du gouvernement se révéleront meilleurs ou pires que lui. Telle n’est point la question en débat. Le véritable sujet réside dans l’instrumentalisation du « référentiel islamique » à des fins d’escroquerie, d’opportunisme, d’arrivisme, de satisfaction d’intérêts personnels et d’enrichissement illicite… Ces partis qui dirigeront le gouvernement, quels que soient leurs échecs, leurs faux pas et leurs promesses non tenues, n’imputeront jamais ces déboires au mensonge du « référentiel islamique ». Telle est la nuance, et tel est le cœur du débat, ainsi que je l’ai écrit.

J’ai pris l’habitude, depuis plus de trente ans, de voter à chaque échéance électorale, bien que j’eusse la conviction que les élections — et le scrutin qui les accompagne — relèvent d’une démarche absurde et stérile en raison de la nature du système politique marocain. Mais aujourd’hui, au vu des résultats du scrutin du 8 septembre 2021 qui ont mis un terme à l’hégémonie du PJD, lequel a longtemps abusé des Marocains en arborant le slogan du « référentiel islamique », j’ai acquis la certitude que ces élections possèdent une utilité indéniable. Et je loue sincèrement Dieu d’avoir vécu assez longtemps pour voir, de manière tangible et concrète, les fruits de cette utilité, dénouement que je n’aurai connu qu’une seule fois dans ma vie.