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26,80 % seulement : la lente généralisation de l’enseignement de l’amazighe


Un quart de siècle après le discours d’Ajdir, qui a marqué une étape fondatrice dans la promotion de la langue et de la culture amazighes, il devient nécessaire de poser une question centrale : où en est le projet d’enseignement de l’amazighe dans l’école marocaine ? Qu’a-t-on réellement accompli depuis son officialisation ? Et qu’est-ce qui continue de freiner sa généralisation, à l’horizontale comme à la verticale ?

Ces dernières décennies, l’amazighe est passée du stade de la revendication pour son intégration dans le système éducatif à celui d’une langue officielle de l’État, adossée à des références constitutionnelles, législatives et réglementaires claires — au premier rang desquelles l’article 5 de la Constitution, la loi organique n° 26-16 et la loi-cadre n° 51-17, sans oublier les programmes scolaires, les circulaires ministérielles et les ressources pédagogiques et numériques.

Mais la question ne porte plus seulement, aujourd’hui, sur la place de l’amazighe dans les textes : elle porte sur la capacité à transformer cette reconnaissance en pratique effective, dans l’école et dans la classe.

Des acquis réels, mais un chemin encore long

Sur le plan des ressources humaines, le nombre d’enseignants spécialisés en langue amazighe atteint à l’échelle nationale environ 4 180. L’évolution du nombre de postes budgétaires dédiés à la matière révèle une progression continue : de 80 postes en 2013 à 1 000 postes en 2026, traduisant un intérêt institutionnel croissant pour la formation de cadres spécialisés.

Le corps de l’inspection a lui aussi connu une évolution notable : une filière de spécialisation en langue amazighe a été intégrée pour la première fois, en 2023, au parcours de formation des inspecteurs à Rabat. Une première promotion de douze inspecteurs spécialisés en est sortie en 2025, tandis qu’une nouvelle promotion, actuellement en formation, doit être diplômée à la rentrée 2026-2027.

Côté formation, le nombre de formateurs dans les centres régionaux des métiers de l’éducation et de la formation est passé de six en 2013 à 34 durant l’année scolaire 2025-2026 ; trente formateurs supplémentaires doivent rejoindre ces centres l’an prochain, par voie de concours spécifique, portant le total à 64 formateurs spécialisés répartis sur l’ensemble des centres régionaux, sièges et antennes confondus.

L’enseignement de la spécialité amazighe dans ces centres s’est lui aussi étendu, passant de trois centres en 2013 à dix-sept en 2026 : Agadir, Marrakech, Meknès, Nador, Tanger, Al Hoceïma, Casablanca, Taza, Séfrou, Benslimane, El Jadida, Béni Mellal, Errachidia, Tiznit, Khémisset, Guelmim et Dakhla.

Ces indicateurs confirment que le chantier de l’enseignement de l’amazighe a dépassé sa phase de fondation initiale et a accumulé, ces dernières années, des acquis institutionnels significatifs. Ces acquis ne garantissent toutefois pas, à eux seuls, une généralisation effective sur le terrain.

La région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, un cas d’école

Les données de terrain dans la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma révèlent la persistance de disparités marquées entre les directions provinciales : selon les chiffres recueillis en 2025 par l’Association des enseignants de langue amazighe de la région, le taux de généralisation n’y dépasse pas 26,80 %.

Ce chiffre soulève une question de fond : les ressources humaines actuelles peuvent-elles réellement répondre à une demande croissante, sachant que le nombre d’enseignants spécialisés recrutés chaque année reste très en deçà du niveau requis pour couvrir l’ensemble des établissements ?

Avec près de quatre millions d’élèves dans le primaire au Maroc, 4 180 enseignants spécialisés ne peuvent, dans le cadre du dispositif actuel d’enseignement et d’affectation, garantir une généralisation effective de la matière. Le même constat vaut pour l’inspection et la formation : 64 formateurs répartis sur 17 centres régionaux restent un chiffre limité au regard des besoins nationaux, tout comme les 24 inspecteurs, incapables d’assurer seuls la formation, l’encadrement et le suivi d’enseignants répartis sur 84 directions provinciales.

Se dessine ainsi l’un des paradoxes majeurs du parcours d’enseignement de l’amazighe : un progrès net dans la construction du cadre institutionnel, mais un rythme de généralisation sur le terrain qui demeure en deçà du niveau d’ambition qu’impose le statut officiel de la langue.

De la reconnaissance juridique à l’équité linguistique

Le problème aujourd’hui n’est plus l’absence de références juridiques et réglementaires, mais leur mise en œuvre, leur suivi et l’évaluation de leur impact au sein des établissements scolaires.

L’objectif de la généralisation de l’enseignement de l’amazighe n’est pas seulement d’augmenter le nombre d’établissements ou de classes concernés, mais de garantir à chaque élève le droit d’apprendre la langue amazighe, où qu’il se trouve et quel que soit l’établissement qu’il fréquente, avec une continuité d’apprentissage à travers les différents niveaux et cycles, dans l’enseignement public comme dans le privé.

La réussite de ce chantier national ne devrait donc pas se mesurer au seul nombre de circulaires, de postes ou de centres créés, mais à ce qui parvient réellement à l’élève dans sa classe, et à la qualité de l’apprentissage linguistique qui lui est offert. Cela suppose de dépasser une logique de gestion annuelle pour adopter une planification pluriannuelle claire, assortie d’objectifs chiffrés et d’indicateurs mesurables.

Sept chantiers pour accélérer la généralisation

Premier chantier — Accélérer le rythme de la généralisation : il s’agit d’élaborer des plans nationaux et régionaux annuels fixant le nombre d’établissements ciblés, en donnant la priorité aux directions provinciales enregistrant les taux les plus faibles.

Deuxième chantier — Renforcer les ressources humaines : qu’il s’agisse des enseignants, des inspecteurs ou des formateurs, à la hauteur des besoins réels.

Troisième chantier — Élargir le champ d’enseignement de l’amazighe : l’étendre au préscolaire, au collège et au lycée, tout en renforçant sa présence dans l’enseignement supérieur, la formation professionnelle, l’enseignement traditionnel et les écoles de missions étrangères.

Quatrième chantier — Garantir l’équité : assurer la justice entre enseignement public et privé, en activant les dispositions encadrant l’enseignement de l’amazighe et en veillant à leur respect par les établissements.

Cinquième chantier — Élever la qualité des apprentissages : en fournissant manuels et ressources didactiques, en développant les ressources numériques, en améliorant le temps scolaire imparti à la matière pour le rendre équitable par rapport aux autres langues enseignées, et en réduisant le nombre de groupes confiés à chaque enseignant spécialisé afin qu’il puisse exercer dans des conditions pédagogiques adéquates.

Sixième chantier — Formation et encadrement : investir dans la formation initiale comme continue, et associer les universités, l’Institut royal de la culture amazighe et les cadres spécialisés au développement des pratiques pédagogiques et didactiques.

Septième chantier — Suivi et évaluation : adopter des indicateurs annuels précis mesurant le taux de généralisation, le nombre d’établissements et d’élèves bénéficiaires, le nombre d’enseignants, le taux de couverture par enseignant et le taux de bénéficiaires de la formation continue, en associant les acteurs spécialisés et les associations professionnelles au processus de suivi et d’évaluation.

Le véritable défi : la mise en œuvre

L’État a sans conteste franchi des étapes importantes dans la reconnaissance de l’amazighe et son intégration au système éducatif, et les efforts déployés par les différents intervenants, dont les académies régionales de l’éducation et de la formation, ont contribué à une accumulation d’acquis indéniable.

Mais les données de terrain confirment que le passage de la reconnaissance à la généralisation n’est pas encore achevé.

Vingt-cinq ans après le discours d’Ajdir et vingt-trois ans après le lancement de l’enseignement de l’amazighe, l’enjeu n’est plus de produire davantage de textes, mais de garantir leur application effective, de relier les objectifs annoncés à des indicateurs clairs, et de rendre les programmes comptables de leurs résultats sur le terrain.

L’enseignement de l’amazighe n’est plus un simple chantier pédagogique limité : il est devenu un enjeu national, sociétal et civilisationnel, un droit linguistique et culturel pour les apprenants. La prochaine étape exige donc une volonté institutionnelle plus forte, des ressources humaines suffisantes, une planification plus rigoureuse et un suivi plus strict, pour que la reconnaissance constitutionnelle de la langue amazighe devienne une réalité tangible dans chaque école et chaque classe.

Car le véritable critère de réussite de ce chantier n’est pas ce que disent les textes, mais ce que l’enfant apprend réellement à l’école.

Par Abdelaziz Touzani


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