Amazighité : quand le sarcasme se substitue à la démonstration
Idris El Ganbouri et l’amazighité : quand l’ironie tient lieu d’argument
Il semble que la langue amazighe soit devenue, pour Driss El Ganbouri (docteur, hélas !), bien plus qu’un simple sujet de critique. Dans son discours, elle s’est transformée en obsession permanente : chaque fois qu’elle apparaît dans l’espace public, ou qu’une revendication liée à l’activation de son statut officiel se fait entendre, il s’empresse de la cerner par le sarcasme, le dénigrement et la caricature. Comme si sa grande bataille intellectuelle n’était ni avec les dysfonctionnements de la société, ni avec ses crises, ni avec ses véritables questionnements, mais bien avec une langue officielle appelée l’amazighe, et un alphabet appelé tifinagh.
Il faut le dire clairement : diverger avec l’amazighité est un droit, critiquer les politiques de l’État dans sa gestion en est un aussi, tout comme discuter de la pertinence du tifinagh. Mais transformer l’amazighité en objet permanent de moquerie n’est pas de la critique. Décrire ses défenseurs comme malades, obsédés ou arriérés n’est pas un argument. Associer leurs revendications aux enterrements, à l’ange de la mort ou aux boîtes de sardines ne relève pas de la pensée critique, mais d’une bouffonnerie verbale qu’on voudrait faire passer pour un raisonnement.
Le problème, c’est que l’auteur de ce discours ne discute jamais la revendication telle qu’elle est formulée : il en fabrique une image caricaturale, puis s’en moque. C’est le procédé rhétorique le plus facile et le plus faible qui soit — inventer un adversaire de paille, puis se targuer de l’avoir terrassé.
Réclamer la présence du tifinagh sur les plaques d’immatriculation est-il un crime intellectuel ? Une menace pour l’unité nationale ? Une contradiction avec la Constitution ? Une chose techniquement impossible à mettre en œuvre ? Un coût que l’État ne pourrait supporter ? Ou bien le vrai problème est-il que la simple vue du tifinagh dans l’espace public soit devenue, pour certains, une provocation en soi — quels que soient les arguments juridiques ou techniques avancés ?
L’amazighité n’est pas une « marchandise » dont on ferait commerce, ni une lubie idéologique importée, ni le caprice d’un groupe de militants. C’est une langue officielle de l’État marocain, inscrite noir sur blanc dans la Constitution. Et l’alphabet tifinagh n’a pas été imposé à l’État par quelque activiste dans l’ombre : c’est l’État marocain lui-même qui l’a adopté, par arbitrage royal, au terme d’un processus institutionnel et scientifique bien documenté. Il fait désormais partie intégrante de l’enseignement, de la production culturelle, de la recherche, de la numérisation, de l’administration et de l’espace public.
Dès lors, se moquer du tifinagh n’annule en rien sa légitimité — pas plus que se moquer de l’arabe n’efface sa place. Que celui qui détient un argument le présente. Que celui qui dispose d’une étude en expose les résultats. Que celui qui juge un choix institutionnel erroné explique pourquoi, comment, et quelle serait l’alternative.
Mais réduire le débat à des formules du type « l’ange de la mort parlera amazigh », « le Coran sera lu en amazigh » ou « les boîtes de sardines seront écrites en tifinagh », ce n’est pas critiquer la revendication : c’est la fuir. Car celui qui a un vrai argument n’a pas besoin d’en faire une blague. (Soit dit en passant, M. El Ganbouri a lui-même prononcé des prêches du vendredi en amazighe dans les régions amazighophones, tout comme nous invoquons la miséricorde pour nos défunts en amazighe également.)
Plus surprenant encore, cette question qui revient sans cesse comme s’il s’agissait d’une découverte majeure : pourquoi les défenseurs de l’amazighité ne la parlent-ils pas dans toutes leurs rencontres ?
Quelle logique est-ce là ?
Défendre une langue implique-t-il de l’utiliser à chaque instant de sa vie ? Un arabophone qui défend l’arabe n’a-t-il pas le droit de parler français ? Un francophone qui défend le français est-il tenu de l’utiliser avec le chauffeur de taxi, le serveur de café, ou chez lui ? Peut-on juger la légitimité de la défense d’une langue au nombre de phrases que son locuteur prononce quotidiennement dans cette langue ?
Une langue est un outil de communication, pas un examen de foi.
On peut être amazighophone chez soi, arabophone dans une institution, francophone au travail, et utiliser l’anglais dans un autre domaine, sans aucune contradiction. Le plurilinguisme lui-même est une réalité marocaine qu’aucun article satirique ne saurait effacer.
L’amazighité n’a pas besoin de « fidèles » qui proclament leur allégeance à chaque occasion. Elle n’a besoin ni de rituels, ni de tribunaux d’inquisition linguistique. Ce dont elle a besoin, simplement, c’est que l’État respecte sa propre Constitution, et que le statut officiel passe d’un texte écrit à une pratique concrète dans l’administration, l’enseignement, les médias, la justice et l’espace public.
C’est précisément ici qu’apparaît la question à laquelle certains discours semblent constamment se dérober : si l’amazighe est officielle, pourquoi cette gêne permanente face à sa présence et à sa visibilité dans l’espace public ?
Pourquoi la simple présence visuelle d’une langue officielle devient-elle prétexte à un discours alarmiste et moqueur ?
Pourquoi ceux qui s’y opposent ne débattent-ils pas selon une logique juridique, technique et administrative, plutôt que d’en faire un objet de bouffonnerie ?
Quant à ceux qui prétendent que les défenseurs de l’amazighité « en tirent profit », qu’ils apportent des preuves — c’est une exigence morale et scientifique, non une accusation gratuite. Travailler dans le domaine de la langue, de la culture, de la recherche ou de l’enseignement n’est pas un délit, et défendre un droit constitutionnel n’est pas un commerce.
S’il existe corruption, exploitation ou opportunisme dans ce domaine, que l’on présente les noms, les faits et les documents. Généraliser à tous ceux qui travaillent sur l’amazighité ou la défendent n’est pas du courage, mais un jugement émotionnel dépourvu des exigences les plus élémentaires de la responsabilité.
Et la question essentielle demeure : où est la véritable critique scientifique, Monsieur le Docteur ? Où sont les études qui réfutent les résultats des chercheurs en linguistique amazighe ? Où est l’analyse scientifique de l’expérience de l’enseignement de l’amazighe ? Où est la critique des politiques de standardisation et de codification ? Où sont les propositions alternatives ? Où est la comparaison avec les expériences d’autres pays ayant reconnu leurs langues nationales ou autochtones ? Où est la recherche sur la présence de l’amazighe dans le numérique, les technologies et l’intelligence artificielle ?
Voilà les questions qui méritent la plume d’un chercheur.
Traquer le tifinagh de plaque en plaque, d’enseigne en enseigne, et transformer chaque revendication linguistique en blague, ne produit ni pensée, ni savoir, ni aucune contribution au débat public.
Le plus étonnant, c’est que celui qui brandit l’étendard de la rationalité tombe dans les procédés les plus irrationnels qui soient : la généralisation, le dénigrement, l’intimidation, et la construction de conclusions absurdes à partir de revendications que leurs auteurs n’ont jamais formulées.
Personne ne réclame que l’ange de la mort parle amazigh, personne n’a fait du tifinagh un dogme religieux, personne n’a dit que l’arabe devait disparaître. Ce ne sont que des artifices rhétoriques poursuivant un seul but : détourner le débat des droits constitutionnels vers la moquerie de leurs défenseurs. Cela n’a rien du courage intellectuel. Le vrai courage intellectuel consiste à affronter une idée dans sa forme la plus solide, non à la déformer pour mieux s’en moquer.
Le courage, c’est de dire : « Je suis en désaccord avec ce choix, voici mes raisons, voici mes preuves, et voici l’alternative que je propose. »
Mais répéter la moquerie envers l’amazighité jusqu’à ce qu’elle devienne le seul contenu du discours signifie simplement que son auteur ne débat plus d’une question, mais rejoue une position déjà arrêtée d’avance.
En somme : l’amazighité ne s’effondrera pas sous la moquerie, le tifinagh ne disparaîtra pas sous les blagues, et le statut constitutionnel ne devient pas moins réel parce qu’un « auteur plein de rancœur » a choisi de qualifier ceux qui réclament son application d’obsédés et d’arriérés.
Le problème n’est pas qu’il existe des défenseurs de l’amazighité.
Le problème, c’est que certains ne savent débattre de cette défense que par la moquerie.
Et quand la moquerie devient l’arme la plus puissante d’un discours, ce n’est pas une victoire sur l’idée, mais l’aveu implicite d’une incapacité à l’affronter.
Par Mustapha Oumouch: chercheur en linguistique amazighe et acteur du monde éducatif
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