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Officialisation de la langue amazighe, un chantier encore inachevé


Depuis la reconnaissance constitutionnelle de l’amazigh en 2011, le débat public au Maroc a dépassé la seule revendication identitaire pour devenir un véritable test démocratique : celui de la citoyenneté, de l’équité et de l’égalité devant la loi. Ce basculement, loin d’avoir été une concession octroyée d’en haut, couronne des décennies de mobilisation et de travail intellectuel menés par le mouvement civil amazigh.

Le défi central demeure toutefois ailleurs : combler le fossé entre le texte constitutionnel et sa mise en œuvre concrète, et passer d’une logique de façade et de communication à une logique d’institutionnalisation et de droits effectifs.

Le gouvernement présente son bilan de l’officialisation de l’amazigh comme le passage d’une étape de reconnaissance à une étape d’accès réel aux services publics. Les dernières années ont, de fait, été marquées par des mesures tangibles : des crédits budgétaires alloués à ce chantier, l’intégration de l’amazigh dans une partie de la signalétique administrative, la création de guichets d’accueil et d’orientation pour les usagers amazighophones, ainsi que l’instauration du Nouvel An amazigh, célébré chaque 14 janvier, comme jour férié payé.

Le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration a par ailleurs annoncé que le budget consacré à l’officialisation de l’amazigh s’est élevé à 200 millions de dirhams en 2022, puis à 300 millions de dirhams en 2023 et en 2024, avec l’objectif d’atteindre un milliard de dirhams à partir de 2025.

Cette reconnaissance symbolique ne doit cependant pas occulter une réalité : la gestion de ce dossier reste soumise à une bureaucratie administrative pesante et à une volonté politique encore timide en matière de mise en œuvre. Le paradoxe est frappant : une langue officielle sur le papier, traitée dans les faits comme un dossier secondaire, voire une matière optionnelle. L’enjeu n’est plus l’« amazigh visible », celui du tifinagh affiché sur les frontons des institutions, mais l’« amazigh fonctionnel », celui qui permet réellement au citoyen de faire valoir ses droits et de communiquer avec l’administration dans sa langue.

Une part importante du bilan gouvernemental reste ainsi liée à des mesures de service et de communication à l’impact structurel limité. L’affichage en tifinagh sur les façades, panneaux et signalétiques constitue un geste symbolique non négligeable, mais insuffisant à lui seul pour garantir au citoyen le droit de comprendre, de communiquer et d’accomplir ses démarches dans sa langue. De même, la présence d’agents d’accueil ou de centres d’appel amazighophones dans certaines administrations peut être vue comme une mesure transitoire utile, mais elle reste fragile tant qu’elle ne se transforme pas en politique pérenne inscrite dans la structure même de la fonction publique.

Une institutionnalisation réelle suppose que l’amazigh devienne une composante structurelle du fonctionnement des services publics, et non l’objet d’arrangements ponctuels ou de solutions intermédiaires précaires. La justice linguistique est une condition essentielle de la pleine appartenance des individus à l’État ; la nier au sein de la fonction publique, en particulier dans des secteurs sensibles comme la santé et la justice, touche au cœur de la dignité culturelle. C’est dans ce contexte que la société civile joue un rôle de veille et de force de proposition, ne se contentant pas de signaler les dysfonctionnements mais avançant des solutions techniques et plaidant à l’échelle internationale pour que l’État honore ses engagements.

L’éducation demeure le maillon le plus sensible de ce chantier. Le succès de toute politique linguistique commence à l’école, et tout retard scolaire équivaut, dans les faits, à ajourner l’avenir de la langue amazighe. Le ministère de l’Éducation nationale a certes annoncé un taux de couverture de 40 % des établissements du primaire au titre de l’année scolaire 2024-2025, avec un objectif intermédiaire de 50 % pour 2025-2026, en vue d’une généralisation complète à l’horizon 2029-2030.

Ces chiffres, s’ils témoignent d’une progression technique, révèlent aussi une lenteur structurelle et un retard cumulé dans la généralisation de l’enseignement, au risque de faire perdre aux générations successives des acquis linguistiques. Enseigner l’amazigh ne relève pas d’un simple ajout linguistique : c’est un levier pour reconstruire l’estime de soi des élèves et leur rapport à leur marocanité, et pour les libérer du complexe d’infériorité qu’a entretenu la marginalisation historique. Le maintien de la formule de l’« enseignant polyvalent », qui affaiblit la qualité des apprentissages, n’est plus tenable ; il faut former des enseignants spécialisés et assurer une continuité pédagogique sur l’ensemble du cursus scolaire.

Le tableau se complique davantage dans l’enseignement privé, où les mêmes données révèlent un taux d’engagement de seulement 2,5 %, soit environ 101 établissements — un chiffre très faible si l’on considère que l’amazigh n’est pas une matière culturelle facultative, mais une langue officielle de l’État et un droit linguistique des citoyens. L’enjeu ne consiste donc pas à relever progressivement ces taux, mais à garantir le caractère obligatoire et effectif de cet enseignement, à former des enseignants spécialisés, et à dépasser la formule de l’enseignant polyvalent, source de baisse de qualité et de difficultés de suivi et d’évaluation.

Dans le domaine de la justice, l’enjeu dépasse la simple communication administrative pour toucher aux conditions mêmes d’un procès équitable. Un justiciable qui ne comprend pas la langue des procès-verbaux, des audiences ou des procédures ne se trouve pas en situation d’égalité réelle devant la loi. L’intégration de l’amazigh dans les tribunaux, les commissariats et les brigades de gendarmerie doit donc reposer sur des traducteurs et des assistants linguistiques intégrés durablement à la structure du service judiciaire, et non sur des solutions de circonstance. La justice linguistique n’est pas un luxe culturel, mais une condition d’équité.

Dans les médias publics, l’amazigh peine encore à occuper une place à la hauteur de son statut constitutionnel. Il ne s’agit pas seulement de disposer d’une chaîne amazighe ou de journaux limités, mais d’assurer une présence équitable dans les programmes, les plateformes numériques et le débat public, ainsi qu’une production de contenus de qualité capables de s’adresser aux citoyens dans leur langue et leur culture. L’officialisation d’une langue ne s’achève que lorsqu’elle devient langue de savoir, d’information, de service et d’administration, et non un simple objet de célébration ponctuelle.

La numérisation apparaît aujourd’hui comme une opportunité majeure, mais elle pourrait tout aussi bien devenir un vecteur de reproduction de l’exclusion linguistique sous une forme moderne. Les sites gouvernementaux, applications et plateformes numériques sont appelés à offrir de véritables services en amazigh, plutôt qu’un simple bouton linguistique ou une interface de façade. Le ministère de la Transition numérique a annoncé, parmi ses projets, l’intégration de l’amazigh dans les sites officiels, les centres d’appel, la signalétique et les transports publics. Le défi consiste toutefois à transformer ces projets en une expérience d’usage quotidienne : documents, formulaires, réclamations, assistants numériques et contenus interactifs réellement accessibles aux citoyens dans leur langue.

Une numérisation véritable ne se limite pas à transposer l’administration sur un écran ; elle suppose aussi de rendre cet écran équitable sur le plan linguistique. D’où la nécessité d’inscrire l’amazigh dans les cahiers des charges de développement des sites et plateformes publics, d’investir dans des lexiques administratifs unifiés, ainsi que dans des solutions vocales et d’intelligence artificielle favorisant la diversité linguistique, notamment au bénéfice des personnes âgées ou de celles qui ne maîtrisent pas la lecture du tifinagh.

En définitive, le bilan de l’officialisation de l’amazigh comporte des acquis symboliques et procéduraux qu’il ne faut pas minimiser, mais qui ne sont pas encore à la hauteur de la transformation structurelle attendue. Le dossier a progressé sur le plan financier et administratif, sans toutefois se muer en une politique linguistique intégrée garantissant au citoyen amazighophone son droit quotidien dans l’administration, l’école, la justice, les médias et l’espace numérique.

Le véritable test de la capacité de l’État à honorer sa Constitution réside dans le passage de la « langue visible » à la « langue fonctionnelle ». Un Maroc qui reconnaît sa pluralité dans les textes sans la traduire concrètement dans l’école, l’administration et la justice continuera de vivre un paradoxe à la fois linguistique et juridique. Ce qu’exige la situation aujourd’hui, c’est une volonté politique qui mette fin aux atermoiements et fasse de l’amazigh un patrimoine commun garantissant l’égalité et l’équité effectives pour l’ensemble des citoyennes et des citoyens.

L’amazigh n’est pas un dossier culturel périphérique : il constitue un véritable test de la capacité de l’État à honorer sa Constitution et à bâtir un service public à l’image du pluralisme de la société marocaine. Tout retard dans ce chantier ne touche pas seulement une langue, mais l’essence même de l’égalité, de la dignité et du droit à un accès équitable aux services publics.

Abdallah Baddou


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