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Qui a peur de l’amazighité ? Lecture d’un discours de déni et d’exclusion


Il n’est pas surprenant que les avis divergent sur les politiques linguistiques ou sur la manière de mettre en œuvre le caractère officiel de l’amazighe : cela relève pleinement du débat démocratique. Ce qui surprend davantage, en revanche, c’est que plus d’une décennie après la constitutionnalisation de l’amazighe, un discours persiste encore à nier son existence historique, à minimiser sa légitimité, ou à présenter la revendication de ses droits constitutionnels comme un complot visant l’arabe, l’islam ou l’unité nationale. D’où cette question de fond : qui a peur de l’amazighité ? La crainte d’une langue vieille de plusieurs millénaires relève-t-elle d’une position scientifique, ou n’est-elle que l’expression d’une vision idéologique refusant de reconnaître le pluralisme sur lequel le Maroc s’est construit ?

La Constitution marocaine de 2011 a tranché ce débat en consacrant, dans son article 5, l’amazighe comme langue officielle de l’État, patrimoine commun à tous les Marocains — une disposition renforcée par la loi organique n° 26.16 relative à la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe. La recherche historique et linguistique, de son côté, ne laisse aucun doute : l’amazighe n’est pas une invention politique contemporaine, mais une langue profondément ancrée dans l’histoire de l’Afrique du Nord, antérieure de plusieurs siècles aux États modernes, dont l’existence est attestée par les inscriptions archéologiques et par des travaux académiques rigoureux.

Pourtant, on voit régulièrement resurgir, notamment sur les réseaux sociaux, des discours dénués de toute base scientifique, fondés sur la provocation, l’incitation et les accusations de trahison. Le débat glisse alors d’une question de connaissance à un procès identitaire, d’un dialogue sur les droits constitutionnels à une distribution d’accusations toutes faites — « séparatisme », « racisme », voire « sionisme ». Ces qualificatifs n’apportent aucun argument scientifique : ils visent à faire taire l’opposant plutôt qu’à en discuter, à discréditer les personnes plutôt qu’à débattre de leurs idées.

Plus regrettable encore, certains tenants de ce discours se présentent comme professeurs, chercheurs ou intellectuels. Or la valeur d’un chercheur ne se mesure pas à son titre, mais à son respect de la méthode scientifique et de l’éthique de la recherche. L’université n’est pas un espace destiné à reproduire des préjugés, mais une institution fondée sur la preuve, la critique et le pluralisme. Lorsqu’une personne dotée d’un statut académique substitue le slogan à la référence, et l’accusation de trahison à l’argumentation, elle vide le savoir de sa substance et le transforme en instrument au service d’une posture idéologique.

Il n’est pas moins frappant de constater que certaines des voix les plus hostiles à l’amazighité ne s’appuient sur aucune production scientifique validée en histoire, en linguistique ou en anthropologie — disciplines pourtant compétentes pour traiter ces questions. Certaines figures qui portent ce discours ont d’ailleurs été associées, selon des faits établis et publics, à des positions radicales ou à des affaires ayant suscité une large controverse. Cela ne remet pas en cause leur droit à s’exprimer, mais ne leur confère pas non plus une quelconque autorité sur l’histoire ou l’identité nationale, et ne transforme pas leurs affirmations en vérités scientifiques. Les idées se discutent sur la base de leur valeur et de leurs preuves, non en fonction du statut de leurs auteurs ou du bruit qu’ils font sur les plateformes numériques.

Ce qui étonne davantage encore, c’est que ces discours ne se contentent pas de défendre la langue arabe — une démarche que personne ne conteste — mais vont jusqu’à nier l’amazighe elle-même, comme si le respect de l’arabe ne pouvait se réaliser qu’en excluant une autre langue pourtant reconnue par la Constitution. Cette logique ne correspond ni à l’histoire, ni au droit, ni à l’islam. L’arabe et l’amazighe n’ont jamais été des langues rivales : elles ont coexisté pendant des siècles, et les Amazighs eux-mêmes comptent parmi les plus grands serviteurs de la langue arabe, parmi les savants les plus éminents du fiqh, du hadith et de l’exégèse, et parmi les artisans majeurs de la diffusion de l’islam au Maroc, en Andalousie et en Afrique. Présenter l’amazighe comme un ennemi de l’arabe relève donc d’une construction idéologique dépourvue de tout fondement historique.

Plus étonnant encore, certains de ces discours tentent de s’approprier l’islam en l’associant exclusivement à l’arabité, alors même que le Coran affirme que la diversité des langues fait partie des signes de Dieu, et que la diversité des peuples et des tribus est destinée à favoriser la connaissance mutuelle, non la discorde. L’histoire de l’islam n’a jamais imposé à un peuple d’abandonner sa langue pour devenir musulman. Les Perses ont conservé le persan, les Turcs le turc, les Kurdes le kurde, les Malaisiens leurs langues nationales — sans que les savants musulmans n’y voient jamais une contradiction avec la foi.

Défendre l’amazighe n’est pas défendre un groupe contre un autre, ni une langue contre une autre : c’est défendre l’État de droit, la Constitution votée par les Marocains, et le principe d’égalité entre les composantes de l’identité nationale. L’amazighe n’est pas le privilège d’une catégorie, mais un droit constitutionnel et un patrimoine civilisationnel commun, comme le stipule la Constitution marocaine elle-même.

La véritable question aujourd’hui n’est plus de savoir si l’amazighe a droit à l’existence — l’histoire, la science et la Constitution y ont déjà répondu. La question est plutôt : pourquoi certains persistent-ils à nier ce que les institutions et la recherche scientifique ont déjà tranché ? Pourquoi un débat sur une langue officielle se transforme-t-il en prétexte à un discours de haine et d’accusations de trahison ? Les sociétés qui se respectent ne craignent pas la diversité : elles y voient une source de force. La peur d’une langue nationale ancestrale ne révèle pas la faiblesse de cette langue, mais bien la fragilité d’un discours incapable de composer avec les faits.
Il est temps que le débat public au Maroc s’élève à la hauteur de la Constitution, qu’il se fonde sur la recherche scientifique plutôt que sur les slogans, sur les documents plutôt que sur les accusations, sur le dialogue plutôt que sur l’incitation. L’amazighe ne menace personne : elle fait partie intégrante du passé et de l’avenir du Maroc. Et ceux qui la craignent ne craignent pas, en réalité, une langue — ils craignent de reconnaître un pluralisme qui habite cette terre depuis des millénaires.

Al-Houcine Zebairi

Références :
Constitution du Royaume du Maroc de 2011, article 5.
Loi organique n° 26.16 relative à la fixation des étapes de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe.
Mohammed Chafik, Aperçu de trente-trois siècles de l’histoire des Amazighs.
Gabriel Camps, Les Berbères : Mémoire et identité.
Encyclopédie berbère, sous la direction de Gabriel Camps.
Publications de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM).
Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle (2001).
Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (2007).


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