Région Dra-Tafilalt et tamazighte: l’inhibition paralysante


Ces propos concernent toutes les institutions nationales publiques ou privées qui dérogent aux dispositions de la constitution ou qui narguent la volonté du souverain qui, en réconciliant les marocaines avec leurs racines millénaires amazighes, inaugure une nouvelle ère, fondée sur la diversité culturelle et linguistique dont l’amazighe constitue le substrat identitaire de base.


Le Conseil de la région Dra-Tafilalt vient de tenir sa session exceptionnelle. Sans tamazighte. Un événement « édifiant » qui interpelle et nécessite une réflexion profonde, psychosociologique, à même de nous permettre d’éclaircir les mécanismes mentaux qui ont présidé à cette exclusion pathologique. Je tente cette aventure en invitant d’autres à formuler leurs opinions. Le but étant de secouer les consciences de ceux qui ont été élus pour veiller aux destinées de cette région tant marginalisée. L’euphorie doit céder la place à l’action pour capitaliser la confiance et les espoirs des citoyens.

Je peux dire avec d’autres certainement que cette session a « violé » une disposition fondamentale de la loi suprême du royaume – la constitution – qui a consacré l’amazighe comme « langue officielle au côté de l’arabe » (article 5). La session s’est donc tenue « avec l’arabe sans l’amazighe ». S’agit-il d’un oubli ? les organisateurs ont-ils reçu des « instructions » ? Manquent-ils de moyens et de compétences ? Ne disposent-ils pas d’un budget ou d’une rubrique budgétaire pour pouvoir mettre en œuvre la disposition constitutionnelle ? Ont-ils peur ? et de qui ?

Je ne le crois absolument pas. La raison est profonde et niche dans les arcanes d’une conscience et d’un inconscient inhibés, formatés par un discours qui, en stigmatisant des décennies durant la composante amazighe et ses dépositaires, sacralise l’arabité et l’arabe, entretenant des amalgames entre la langue et la religion. Un discours véhiculé par l’école et les médias officiels qui a fonctionné comme un rouleau compresseur qui a écrasé toute velléité amazighe.

L’exclusion de l’amazighe est liée au bourrage du crâne, à l’amnésie délibérément institutionnalisée, à la falsification de l’histoire et de la mémoire collective, à la répression qui a frappé la militance amazighe pendant des années. Et cette défiguration volontaire de la réalité a fini par inhiber les consciences ; inhibition qui a obnubilé et paralysé, non seulement les heureux élus de la région de Dra-Tafilalt, mais qui requiert des dimensions nationales, entrainant un dédoublement de la personnalité : la schizophrénie et la haine de soi. La déconsidération de l’amazighe pas les politiques étatiques en vigueur depuis l’indépendance a induit un sentiment d’infériorité chez les amazighophones pour qui le « modèle » linguistique et culture officiel auquel ils sont « impatients » de s’identifier est présenté comme « arabe », « arabo-andalous » ou « arabo-islamique », mais jamais amazighe.
Le « modèle » amazighe, au contraire, sert de repoussoir, à fuir comme la peste, d’autant plus qu’il ne permet pas d’accéder à un quelconque privilège, mais est plutôt objet de suspicion, preuve d’une trahison ou d’une collaboration avec un « ennemi » extérieur ! Ce « modèle » relève d’un folklore désuet, momifié et gadgétisé. En un mot, l’arabe incarne la civilisation et l’amazighe l’arriération. Et les Arabes justement étaient venus pour nous civiliser et braquer leurs faisceaux de « lumière », pour éclairer les ténèbres de la jahilia où nous vivions.

L’exclusion de l’amazighe, consciente ou inconsciente, lors de cette session, relève d’une peur vague et incertaine, enfouie dans les profondeurs psychologiques : la peur d’un « coup de téléphone » qui rappelle à l’ordre « légitime » unique et inique. Une peur de détrôner le statut exclusif de la « langue sacrée », la « langue du paradis », en lui « collant » à ses côtés une langue profane : l’amazighe. Car dans l’inconscient des acteurs de cette session – et de beaucoup de citoyens en général -, l’arabe est perçu comme langue de « prestige », du « registre linguistique soutenu », un moyen pour « se distinguer », de se sentir « supérieur », créer la distance nécessaire entre soi et « la plèbe » qui baragouine dans un salmigondis occasionnel des chants « primitifs » à l’occasion de danses « folkloriques ».

Peu importe donc que les membres de cet honorable conseil soient amazighophones ou nom. Le problème est ailleurs. Certes, les pesanteurs du passé jouent un rôle, des résistances amazighophobes sont réelles. Cependant, ceux qui au sein de cette respectable institution estiment vouloir traduire et concrétiser les dispositions de la constitution, devraient se battre, initier des actions, dénoncer les dérapages et veiller à ce que la loi soit respectée. C’est aux citoyens qu’ils devront rendre des comptes et non à la bureaucratie.

Le Conseil de Dra-Tafilalt doit savoir que la mise en œuvre de l’officialisation de l’amazighe relève de la Volonté Royale, initiée par le Discours Royal d’Ajdir (2001) et réitérée à maintes reprises dans différentes Allocutions. Le souverain a voulu mettre fin à un déni historique, rompre avec toutes formes d’aliénations ou d’acculturations, avec les idéologies niveleuses exogènes auxquelles les mouvances arabo-islamiques ont servi de litière. L’amazighe est ce qui constitue notre essence et notre spécificité ; ce sont les valeurs de tolérance, de coexistence et du respect de l’Autre, de la liberté de conscience que véhicule cette culture nord-africaine qui constituent notre alternative civilisationnelle, notre repère et notre boussole pour vivre en paix aux côtés des sociétés qui avancent.

Le Conseil de Dra-Tafilalt n’a pas intégré, psychologiquement parlant, que la « normalisation » avec l’amazighe émane de la volonté du souverain qui a décidé d’arrimer le royaume dans le concert des nations démocratiques et rompre, de manière irréversible, avec un passé fait de stigmatisations, de dénis et d’injustices. Le conseil est invité à adopter une posture libératrice, s’inscrire dans une vision « responsable », futuriste et décloisonnée. Les dispositions de la constitution et les Discours du souverain devraient lui servir de référentiel juridique et normatif.

Il est appelé à la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazighe et mobiliser les moyens, humains et financiers, pour la concrétisation de cette œuvre, dans le cadre du « PLAN GOUVERNEMENTAL INTEGRE POUR LA MISE EN ŒUVRE DU CARACTERE OFFICIEL DE L’AMAZIGHE », pour lequel se sont mobilisés différents départements de l’Etat. Mettre en relief la contribution de la région Dra-Tafilalt dans ce processus de réhabilitation, de promotion et de développement de l’amazighe et son intégration dans les institutions publiques. L’amazighe ne doit pas être cantonné au statut de langue des fables et des troubadours. Elle aspire aussi – légitimement – devenir, progressivement, la langue de la justice et de l’administration.

Le statut de l’amazighe ne se pose pas en termes de « capacité » à rivaliser avec d’autres langues ou à sa capacité à répondre aux besoins de la modernité et de son environnement. Son statut se pose en termes de droit : c’est la langue d’un peuple qui vit sur sa terre ancestrale et qui veut, conformément aux chartes et pactes internationaux, que sa langue soit enseignée, que son patrimoine soit sauvegardé, son histoire réhabilitée. Que justice lui soit faite.

Considérer l’amazighe comme inapte ou lacunaire est une fuite en avant. L’amazighe est une identité en « reconstruction » ; elle doit bénéficier d’un processus de discrimination positif qui lui permettra de rattraper le retard historique dans lequel les politiques ségrégationnistes de l’Etat post-indépendance ont voulu le figer en programmant sa disparition et son anéantissement. Il est à rappeler que la majorité des conflits armés qui déchirent le monde sont à référent culturel et ethnique.

Le conseil est invité à élaborer un plan pour la sauvegarde et la réhabilitation du patrimoine matériel et immatériel amazighe de la région de Dra-Tafilalt, en provoquant des rencontres, colloques auxquels seront invités les spécialistes dont regorgent la région. Organiser des manifestations culturelles saisonnières, développer le tourisme culturel, initier des formations en langue amazighe en collaboration avec les institutions nationales et internationales…L’objectif est de se départir d’une vision réductrice qui réduit le développement à sa dimension technique et économique. La culture amazighe, dans toutes ses facettes, devra être conçue comme levier essentiel pour le développement durable, pour que ses acteurs et dépositaires puissent être intégrés dans le circuit économique.

Le conseil peut rattraper son « oubli ». En s’engageant sérieusement, et non de manière conjoncturelle, pour la réhabilitation de l’amazighe – langue et patrimoine -, il contribuera sans doute au maintien de la cohésion sociale, en s’inscrivant dans la vision Royale qui veut faire du royaume un modèle de diversité, de coexistence et de justice.


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