Réflexion sur la revendication identitaire amazighe


Ce texte inspiré de la littérature du mouvement amazighe au Maroc, en Algérie et ailleurs, se veut une contribution modeste et non exhaustive qui vise à retracer les grandes lignes du combat amazighe en Afrique du nord et au Maroc en particulier et mettre en relief les principes qui gouvernent la vision que le Mouvement amazighe a de son combat.

Le Mouvement Culturel Amazighe est un mouvement de résistance culturelle et sociale porteur d’un projet de société national démocratique et rassembleur autour de la question identitaire. Il constitue la continuité légitime et naturelle de la résistance, multiforme, des Imazighen face aux différentes invasions et aux conquérants. Ce mouvement, qui rassemble les composantes associatives et estudiantines ainsi que tous les activistes amazighes, incarne la conscience identitaire d’un peuple et d’une nation qui lutte pour ses droits inaliénables, sur sa propre terre. Il intègre également des activistes structurés politiquement. Le mouvement amazighe plonge ses racines dans l’histoire millénaire du peuple amazighe qui a toujours refusé d’être inféodé à un pouvoir ou à une idéologie « exogène » qui sapent les fondements de ses valeurs universelles et pérennes que sont la démocratie, la tolérance, la laïcité, la transparence, l’intégrité et l’ouverture sur l’Autre et sur le monde. Son émergence, en tant que force sociale, est indissociable du combat des Imazighen contre la colonisation française et ses disciples « nationaux » qui ont pris la relève, après l’indépendance, pour perpétuer une nouvelle forme de colonisation aux couleurs nationales.

Il a pour objectif de réconcilier le pays avec ses racines amazighes, sa propre histoire dans sa dimension nord-africaine et celle universellement revendiquée : la démocratie. C’est une force « politique » d’essence pacifique et transpartisane. Elle refuse d’être « catégorisée » dans un créneau réducteur et maintient sa liberté d’action et de positionnement qui lui offre sa pleine liberté. Malgré les multiples invasions de l’espace amazighe, l’amazighité demeure le socle de l’identité marocaine et nord-africaine et les récents résultats des tests ADN le confirment. Le MCA revendique que l’Etat « national » et centralisé, remette en question ses références et ses fondements politico idéologiques.

Au Maroc, l’expression politique, dans sa forme moderne, de la revendication amazighe ne date pas d’aujourd’hui. Elle remonte au début du XX ème siècle. Période durant laquelle les tribus amazighes ont lutté contre la colonisation franco-espagnole pour la sauvegarde de leurs culture, langue et modes d’organisation sociopolitique et économique. Les batailles d’Anoual dans le Rif, celle de Tazizawt, de Leksiba de Hamdoun, de Baddou, Lehri et de Bougafer… dans le Maroc central et le Sud Est et celle des Ayt Baâmran dans le Sud sont des témoignages édifiants. Cette prise de conscience a entraîné des réactions hystériques de la part d’une élite citadine (composé de « nationalistes » affidés soit à un Orient arabiste et stalinien, soit à la France qui a généré des « nationalistes collaborateurs (Allal El Fassi, Wazzani, Ben Berka, Bouâbid, Sbihi…, pour sauvegarder ses intérêts mercantiles, collaborer avec le colonisateur, lui apportant son soutien total, pour mâter la résistance amazighe. Les années trente constituent un tournant pour Imazighen et leur culture. L’élite en manipulant la promulgation d’un texte de loi (Dahir de 1930) reconnaissant l’existence d’un droit coutumier amazighe (en vigueur au sein des tribus arabophones et amazighophones), fit de l’amazighité et de ses dépositaires les symboles de la division, de l’hérésie et de l’aliénation. Elle s’édifia sur ce mythe qui fait du combat contre l’amazighité un idéal « national » et un devoir « patriotique », galvaudé par les manuels scolaires d’après l’indépendance. Cette même élite a exclu la résistance amazighe de la table des négociations avec la puissance coloniale et qui a avalisé la mascarade d’Aix-Les-Bains qui a réduit le Royaume en otage de la puissance coloniale pour des décennies

L’indépendance du pays renforça la négation de l’amazighité dans ses diverses expressions. Imazighen, concassés par l’aviation et l’artillerie coloniale, appauvris après les massacres ciblés par le colonisateur de leurs cheptels, spoliés de leurs terres les plus fertiles, marginalisés, enclavés et oubliés, survivent dans des conditions précaires. L’implantation des écoles dans les zones amazighes est dosée : plusieurs régions attendront les années 80 et 90 pour voir la construction des premiers établissements scolaires, plus de trois décennies après l’indépendance. Le premier amazighe qui réussit à décrocher son baccalauréat est feu le Docteur Oussadden en 1949.

La première constitution « offerte » consacre l’exclusivité de l’idéologie arabo-islamique. Le Maroc est défini comme pays arabe et sa langue officielle est l’arabe. Le paramètre fondamental identitaire amazighe est nié, combattu. Les politiques menées par les gouvernements successifs ont un objectif principal : métamorphoser et défigurer le réel amazighe pour l’adapter, par tous les moyens, à un « idéal » politique : l’arabisation fut conçue comme pilier du système éducatif, l’histoire amazighe est mise sous scellées, les toponymes amazighes sont arabisés et toute manifestation de l’amazighité fut opprimée et réprimée.

Tournant le dos à la réalité et à l’histoire qui consacrait la diversité linguistique et culturelle du pays, la frange amazighophobe qui s’est emparée du pouvoir consacre l’option du monolithisme. L’amazighité est évincée de fait au profit de l’idéologie arabo-islamique. Les pouvoirs successifs se sont construits sur la base de l’exclusion et de l’effacement d’une mémoire qui, inéluctablement, ne pouvait que se réveiller et remettre en cause une légitimité usurpée. L’Etat national central a mimé le colonisateur jacobin pour imposer iniquement l’exclusivité de l’arabo-islamisme et de l’arabité.

Méprisés, humiliés, Imazighen tenteront, par le biais de l’école, de sortir de la marginalisation. Trois générations paieront les frais de cette « phase de transition ». Leurs soucis étaient, essentiellement, de permette à leurs collectivités de survivre et passer ainsi de la « crise de conscience » vers la « prise de conscience » dont les premières manifestations se trouvent au sein des fondateurs de l’Association des Anciens Elèves du Collège Berbère d’Azrou, et durant les années soixante, au sein d’un cadre associatif (AMREC) qui tente de revaloriser un patrimoine culturel amazighe moribond, sujet à une folklorisation tous azimuts. Au milieu des années soixante dix, au sein des universités, des voix d’universitaires amazighes (Taifi, Boukous, Kadi Qaddour, Akouaw) …, harcelées par les services de sécurité par des intimidations et des interrogatoires humiliants, ont osé défier la psychose du pouvoir, par des travaux scientifiques sur la langue et la culture amazighes. La crédibilité scientifique et académique de leurs recherches, menées dans des conditions d’hostilité générale, a donné une certaine aura à la réflexion sur le patrimoine amazighe. En 1978, la formation politique du Mouvement Populaire, qui a toujours défendu l’amazighité par la voix de son leader Mahjoubi Aherdan dans plusieurs entretiens depuis sa création, présenta un projet de loi au parlement pour la création d’un Institut des Arts et des Expressions Populaires. Malgré le vote des élus, cette structure ne verra jamais le jour. La revue amazighe, créée dans le sillage de la Jeunesse Populaire, sera interdite en 1981. Son directeur sera arrêté et un collaborateur, l’historien Sedki Ali Azayku condamné à deux ans de prison. Dans la ville d’Agadir, la répression fut féroce : les propriétaires d’hôtels qui ont écrit leurs enseignes en tifinaghes, suite à la visite du Secrétaire général de la jeunesse Populaire Ouzzin Aherdan, ont été malmenés et humiliés. Seul le Parti communiste (devenu PPS) revendiaquait dans sa littérature une place et une valorisation des langues et cultures populaires nationales et a ouvert sa presse aux contributions des militants amazighes.

Durant les années quatre-vingt, le Printemps Berbère de Kabylie eut un effet décisif sur l’éveil de la conscience identitaire amazighe au Maroc au sein des jeunes. Le pouvoir lâchera du leste sans pour autant abandonner ni ses constantes arabo-islamiques, ni l’arabisation agressive et intensive de l’enseignement et des médias. Il n’a pas hésité d’ailleurs à interdire la revue Amazigh. Des cadres associatifs amazighes organisent des activités et l’on constate un activisme dynamique au sein des jeunes amazighes qui « re-découvrent » leur histoire millénaire bafouée, leur écriture, leur langue, leur littérature…C’est dans ce cadre que l’Association de Université d’Eté d’Agadir, l’AMERC, l’ANCAP et l’Association Al Intilaqa de Nador ont organisés des rencontres et des séminaires sur la langue et la culture amazighes.

L’arrivée massive des amazighes sur le marché du travail a largement contribué à cette situation de « renaissance », sans oublier aussi l’apport indéniables des artistes chanteurs et chanteuses traditionnels qui ont servi de transmetteurs de mémoire. La chute du mur de Berlin, l’essor des nouvelles technologies de communication et la vague des droits de l’homme qui a caractérisée les années quatre-vingt-dix, ont accéléré la lutte. En 1991, cinq structures associatives amazighes signent la Charte d’Agadir où sont déclinées un ensemble de revendications minimales dont la reconnaissance de l’amazighe comme langue nationale dans la constitution. En 1994, l’arrestation des militants de l’Association Tilelli de Goulmima amènera la rupture et un tournant dans la marche du combat amazighe. Les activités et la lutte s’intensifient. Plusieurs cadres associatifs sont créés. Le Roi défunt Hassan II prononce un discours où il a demandé l’intégration d’un bulletin d’information amazighe dans la télévision et son enseignement. Une structure de coordination au niveau national a vu le jour et un Congrès Mondial Amazighe a été créé en 1995/96.

Les contacts et les échanges entre Imazighen d’Afrique du Nord et de la Diaspora amazighe se multiplient. La presse amazighe investit le terrain. En 2000, l’académicien Mohamed Chafiq a pris l’initiative de rédiger le Manifeste pour la Reconnaissance de l’Amazighité du Maroc. Signé par des militants, des « intellectuels » et des « cadres amazighes », ce texte demande la prise en charge par l’Etat de la langue et de la culture amazighe, le développement socio-économiques des zones amazighes et la reconnaissance, dans la constitution, de l’amazighité du Maroc et de l’amazighe comme langue officielle. En 2001, Le Souverain marocain reconnaît ; dans son discours du trône l’amazighité comme socle de l’identité national. Le 17 octobre, à Ajdir (Khénifra), il annonce la création de l’Institut Royal de la Culture Amazighe. Instance consultative qui a été, officiellement, chargée de la sauvegarde, de la promotion et du développement de l’amazighité et son intégration dans les différents espaces publics et les institutions de l’Etat.

Sur le plan politique, au début du troisième millénaire, deux personnalités politiques, en l’occurrence Mahjoubi Aherdan et Abdelkrim Khatib, publient un communiqué où ils demandent l’officialisation de la langue amazighe. Le MNP intègre dans ses statuts la revendication de l’amazighe comme langue officielle. Les formations politiques amazighophobes, après le Discours Royal d’Ajdir, adoptent un profil bas et deviennent mois agressives vis-à-vis de l’amazighité en général.

En 2003, l’IRCAM signe une convention avec le Ministère de l’Education National pour l’intégration progressive, au niveau vertical et horizontal, de l’amazighe dans le système éducatif national. Ce même institut signera, en 2004, avec le Ministère de la Communication une convention visant l’intégration de l’amazighe dans les médias publics. Convention qui sera couronné par l’intégration d’émission et de bulletin dans la première chaine et 2M. Il fait souligner que durant les deux décennies du 21 ème siècle, toutes les décisions en faveur de l’amazighité émanent du Palais Royal.
En 2011, le printemps démocratique qui a secoué plusieurs Etats d’Afrique du nord aboutissant à la chute de dictateurs, a provoqué une révision de la constitution marocaine : l’adoption de cette dernière en 2011 consacra l’amazighe comme langue officielle de l’Etat marocain. C’est le cas aussi en Algérie. En Lybie, la chute de Kadhafi permit la « résurrection » de l’amazighité et en Tunisie, nous constatons un activiste amazighe décomplexé.
Le MCA, cadre rassembleur, est le creuset des luttes pour la reconnaissance des droits du peuple amazighe sur sa terre, pour les libertés démocratiques, la laïcité, les droits de l’Homme et l’émancipation de la société. Il contribue activement à l’avènement d’un Etat de droit et à l’éveil des consciences en démythifiant les constantes arabistes véhiculées par le pouvoir et ses divers corporations et institutions. C’est un mouvement de revendication, riche d’une expérience de plus de trois décennies, qui s’est illustré par des activités pacifiques multiples. Il est gouverné par des valeurs universelles et modernistes que sont la tolérance, la laïcité, la démocratie et la liberté. Valeurs qui constituent les piliers et les repères constants de la culture et de la civilisation amazighe.

En dépit de quelques avancées « officielles », la revendication amazighe est toujours confrontée à la résistance de la tendance arabiste qui conçoit l’amazighité comme une hérésie et une menace pour « l’unité nationale ». La répression s’intensifie à partir de 2007, année où le Parti de l’Istiqlal accède à la primature et au gouvernement. La politique de répression de l’amazighité s’intensifie par l’interdiction des prénoms amazighes et des activités des cadres associatifs et politique amazighes (dissolution du Parti Démocratiqye Marocain Amazigh sur demande du Ministère de l’Intérieur). Au sein des universités d’Agadir, Errachidia et Meknès et à Boumalen Dadess, la répression s’abat sur le Mouvement Estudiantin Amazighe : 27 arrestations à ce jour. Les sit-in et les manifestations du Mouvement Amazighe se multiplient. L’enseignement de l’amazighe reste instable et la gestion du dossier amazighe est problématique et souffre d’ambiguïtés. Des prénoms amazighes continuent d’être interdit au Maroc après l’officialisation de l’Amazighe, le pouvoir législatif et exécutif continuent à malmener la mise en œuvre de la loi organique relative à l’officialisation de l’amazighe, les terres collectives spoliées ne sont pas restituées à leur propriétaires légitimes…

Le séisme qui a ébranlé le « monde arabe » grâce au processus de normalisation enclenché par de Etats arabes aura certainement, en dépit des vociférations et de la rhétorique obsolète, un impact positif sur la marche de la revendication amazighe. Les « constantes arabistes » sont en déroute, les fantasmes idéologiques s’évaporent pour l’avènement d’un monde qui voit « renaitre » et s’épanouir les minorités culturelles et linguistiques et les majorités minorisées qui renouent avec leurs racines, la construction d’un avenir qui fonde une paix pérenne et promouvoir les valeurs de démocratie et du vivre-ensemble.

Le Maroc de demain sera amazighe ou ne sera pas.


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