Lundi 12 octobre 2026ⴰⵢⵏⴰⵙ 12 ⴽⵟⵓⴱⵕ 2026
Opinions

Le discours royal et l’identité amazighe du pays de Marrakech

La question de l’identité amazighe dans le pays de Marrakech se pose comme un enjeu à la fois historique, culturel et politique. Elle dépasse la reconnaissance de la langue et du patrimoine pour soulever une interrogation plus profonde : comment l’histoire et l’identité du pays sont-elles présentées dans le discours officiel ? L’amazighité n’est pas un simple élément culturel parmi d’autres. C’est un héritage historique profondément enraciné en Tamazgha, qui a contribué, pendant des siècles, à façonner les langues, les cultures, les sociétés et les entités politiques de la région.

C’est dans cette perspective que le discours royal adressé au Parlement le 9 octobre 2026 suscite des interrogations sur la manière dont l’identité nationale y est présentée. Il évoque l’ancienneté de la nation et de la monarchie, l’identité religieuse et la pluralité civilisationnelle, sans mentionner explicitement l’amazighe dans le passage consacré à ces éléments.

Il ne s’agit ni de nier la reconnaissance constitutionnelle dont l’amazighe a bénéficié, ni d’ignorer les décisions officielles qui ont renforcé sa présence. Il s’agit de poser une question légitime : pourquoi certains éléments de l’identité sont-ils clairement mis en avant dans le discours officiel, alors que les racines amazighes historiques du pays ne sont pas rappelées avec la même netteté ?

I. Lecture du discours royal du 9 octobre 2026

Le discours royal affirme :

« Le Maroc est l’une des nations les plus anciennes du monde, sous la bannière d’une monarchie ancestrale, l’une des plus anciennes de l’histoire. Les Marocains sont en droit d’être fiers de notre identité religieuse authentique, sous l’égide de la Commanderie des croyants, ainsi que de leur identité civilisationnelle singulière, riche de la pluralité de ses composantes. »

Le discours reprend aussi une phrase que le Roi avait déjà prononcée en 2014 :

« Le sentiment le plus cher à mon cœur, dans ma vie, c’est ma fierté d’être marocain. »

La fierté d’appartenir à la nation et d’en connaître l’histoire politique et religieuse est compréhensible. Mais ce passage pose un problème : l’amazighe n’y est pas explicitement mentionné, alors qu’il y est question de l’ancienneté historique et de l’identité civilisationnelle.

Si l’amazighe est une composante essentielle de l’identité nationale, comme l’ont affirmé des discours officiels antérieurs, pourquoi n’apparaît-il pas clairement dans un discours consacré à l’ancienneté de la nation et à son histoire ? Faut-il comprendre qu’il est évoqué à certaines occasions précises, mais s’efface lorsqu’il s’agit de présenter le récit général de l’histoire et de l’identité du pays ? Ou s’agit-il simplement de choix de formulation et de finalités propres au discours ?

L’absence d’un terme donné ne permet pas de conclure à une volonté délibérée de marginaliser l’amazighe. Mais la comparaison entre les discours autorise un débat sérieux sur la constance de sa place dans la conception officielle de l’identité nationale.

II. Le royaume de Maurétanie et la mémoire historique amazighe

On ne saurait évoquer l’ancienneté du pays de Marrakech sans rappeler son histoire antique, notamment les royaumes et entités politiques amazighs qui ont précédé de plusieurs siècles les périodes islamiques.

Le royaume de Maurétanie antique en est l’un des exemples les plus marquants. Son histoire est liée aux peuples amazighs de la région et à leurs relations politiques et militaires avec les puissances méditerranéennes. Il convient de le distinguer de la province romaine de Maurétanie tingitane, créée plus tard par les Romains : ce sont deux périodes historiques différentes, dont on ne saurait confondre les frontières politiques ou géographiques.

Parmi les témoignages historiques qui méritent d’être rappelés figure celui de l’historien romain Tite-Live. Dans son Histoire romaine (livre XXIX, chapitre 30), il rapporte que Baga, roi des Maures, fournit à Massinissa une escorte militaire de quatre mille hommes. Ce récit révèle l’existence d’une entité politique locale capable de prendre des décisions militaires et diplomatiques dans le contexte des rivalités méditerranéennes de l’Antiquité.

Rappeler ces faits ne revient pas à prétendre que l’État marocain contemporain serait l’héritier institutionnel direct du royaume de Maurétanie, ni qu’une continuité dynastique ou politique pourrait être établie sur la seule base d’analogies historiques. Cela signifie en revanche que l’histoire de la région est plus ancienne que les périodes sur lesquelles se concentrent certains récits officiels, et que les anciens royaumes amazighs méritent leur place dans la mémoire historique nationale.

Une question supplémentaire se pose alors : l’absence du royaume de Maurétanie antique dans le discours royal tient-elle aux sensibilités historiques et politiques entre le Makhzen et le Rif ? A-t-on évité de l’évoquer malgré la place qu’il occupe dans l’histoire amazighe ancienne ? Ou s’agit-il simplement d’un choix de rédaction ?

Cette question reste une hypothèse de débat et de recherche, et non un fait établi : la seule absence d’une référence à la Maurétanie ne fournit pas de preuves suffisantes pour affirmer que ce silence était intentionnel et motivé par des raisons politiques. De même, la délimitation de l’espace géographique de l’ancien royaume et de son rapport avec le Rif relève d’une étude historique spécialisée, et non d’une projection des frontières actuelles sur le passé.

Poser la question n’en reste pas moins légitime, car écrire l’histoire ne consiste pas seulement à passer le passé en revue : c’est aussi choisir ce que l’on rappelle et ce que l’on laisse en dehors du récit général.

III. Du discours d’Ajdir à la Constitution de 2011 et à la décision de 2023

Le discours officiel sur l’amazighe a connu des étapes importantes, qu’on ne peut ignorer lorsqu’on évalue celui de 2026.

Dans le discours d’Ajdir, prononcé le 17 octobre 2001 à l’occasion de la création de l’Institut royal de la culture amazighe, la place de l’amazighe dans l’identité nationale a été clairement reconnue. Ce discours a constitué une étape politique et institutionnelle majeure dans le processus de reconnaissance officielle de l’amazighe.

Le 9 mars 2011, le discours royal a présenté, parmi les fondements de la réforme constitutionnelle :

« La consécration constitutionnelle du caractère pluriel de l’identité marocaine unifiée, riche de la diversité de ses affluents, et au cœur de laquelle se trouve l’amazighité, patrimoine commun à tous les Marocains. »

Puis est venu le communiqué du Cabinet royal du 3 mai 2023, qui a fait du Nouvel An amazigh un jour férié national officiel et payé. Il réaffirmait que l’amazighe est une composante essentielle de l’identité marocaine authentique et un patrimoine commun à tous les Marocains, sans exception.

Ces jalons montrent que la reconnaissance officielle de l’amazighe n’est ni accessoire ni marginale. C’est pourquoi l’absence d’une mention explicite dans un passage du discours de 2026 mérite d’être discutée, en particulier lorsqu’il s’agit de définir l’ancienneté de la nation et son identité civilisationnelle.

Il faut néanmoins distinguer l’absence d’une référence dans un discours donné de la preuve d’un recul officiel global dans la reconnaissance de l’amazighe. La première est observable et comparable ; la seconde exige une analyse plus large, englobant les politiques publiques, la législation, les budgets et la mise en œuvre effective.

IV. Identité amazighe, religion et pluralité culturelle

Il importe de distinguer l’identité historique et linguistique du pays de l’appartenance religieuse de sa société. L’islam est une religion ; l’amazighe est une identité linguistique, culturelle et historique enracinée dans la région. Il n’existe pas de contradiction nécessaire entre l’appartenance amazighe et l’islam.

Des communautés amazighes ont embrassé l’islam, ont contribué à sa diffusion et à la construction d’États et de sociétés musulmans, et ont aussi participé à la production de pensée, de jurisprudence, d’architecture et de littérature. Mais adopter l’islam ne signifie pas nécessairement renoncer à la langue amazighe, ni devenir arabe quant à l’origine historique.

De même, le pluralisme linguistique et culturel n’implique pas nécessairement l’existence d’identités nationales distinctes. Plusieurs langues et traditions peuvent coexister au sein d’un même espace national, chaque communauté conservant sa spécificité historique et culturelle.

Dans cette perspective, on peut être fier de l’islam et de l’histoire politique du pays tout en reconnaissant explicitement que les racines amazighes en forment une part essentielle. Il ne s’agit pas d’opposer l’identité amazighe à l’islam ou à l’appartenance nationale, mais de dépasser les conceptions qui subordonnent la reconnaissance de l’un de ces éléments à la marginalisation d’un autre.

Le problème ne tient pas au fait de parler de religion ou de pluralité civilisationnelle, mais au risque que la notion de pluralité devienne une formule générale qui ne met pas suffisamment en valeur la place de l’amazighe, langue officielle et part intégrante de l’histoire locale.

V. De la reconnaissance constitutionnelle à la mise en œuvre

L’article 5 de la Constitution de 2011 dispose que l’amazighe est une langue officielle de l’État, en tant que patrimoine commun de tous les Marocains sans exception. Cette reconnaissance constitutionnelle impose aux institutions publiques de passer de la proclamation théorique à l’application concrète.

Il ne suffit pas de célébrer l’amazighe lors de cérémonies officielles, ni de le présenter comme un affluent de l’identité, si sa présence demeure limitée dans l’enseignement, l’administration, la justice, les médias et les services publics.

Sa mise en œuvre effective suppose de mobiliser les ressources humaines et financières nécessaires, d’étendre l’enseignement de l’amazighe, de permettre aux citoyens de l’utiliser dans leurs relations avec les administrations et de renforcer sa présence dans les médias et les institutions culturelles, dans le respect de la diversité de ses expressions linguistiques locales.

La reconnaissance de la langue doit aussi s’accompagner de la préservation de la mémoire historique : documenter les anciens royaumes, les sites archéologiques et les inscriptions, et encourager la recherche scientifique sur l’histoire des sociétés amazighes. Langue et histoire sont indissociables dans la préservation de la mémoire collective.

Dès lors, l’évaluation du discours officiel ne saurait se limiter aux mots : elle doit aussi mesurer leur cohérence avec les politiques publiques et les engagements constitutionnels. Le critère essentiel n’est pas le nombre de fois où le mot « amazighe » apparaît dans les discours, mais la place dont il jouit dans les institutions et dans la vie quotidienne.

Lire le discours royal du 9 octobre 2026 sous l’angle de l’identité amazighe ouvre un débat sur la relation entre le discours officiel et la mémoire historique du pays de Marrakech. Lorsqu’on évoque l’histoire de la nation, l’ancienneté de la monarchie, l’identité religieuse et la pluralité civilisationnelle, il devient légitime de s’interroger sur la place des racines amazighes dans cette représentation.

Cette interrogation ne revient pas à nier les étapes officielles qui ont renforcé la reconnaissance de l’amazighe, du discours d’Ajdir à la Constitution de 2011, jusqu’à la décision de faire du Nouvel An amazigh un jour férié national en 2023. Elle souligne en revanche la nécessité que cette reconnaissance reste présente de manière claire et cohérente, et ne se limite pas à certaines occasions ou à certaines formules.

De même, l’évocation du royaume de Maurétanie antique et des autres royaumes amazighs devrait s’inscrire dans une écriture historique globale, fondée sur les sources et la rigueur scientifique, qui laisse place aux questions politiquement sensibles sans transformer des hypothèses en vérités préétablies.

La véritable reconnaissance de l’identité amazighe ne se réalise pas en la décrivant simplement comme l’un des affluents de l’identité nationale. Elle exige de reconnaître ses racines historiques et sa place linguistique et culturelle, et de garantir sa présence effective dans l’enseignement, l’administration, les médias et la mémoire collective. Car la pluralité ne s’accomplit pas en proclamant l’existence de composantes différentes, mais en leur rendant justice dans la représentation de l’histoire, du présent et de l’avenir du pays.

Le discours royal et l’identité amazighe du pays de Marrakech

Saïd Khottour

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