Tifinagh, entre décision institutionnelle et controverse idéologique
À l’attention de Khalid Samadi, ancien responsable gouvernemental :
Relancer aujourd’hui le débat sur le caractère tifinagh, plus de deux décennies après son adoption officielle, exige une rigueur scientifique certaine et une pleine conscience du chemin parcouru par la langue amazighe au Maroc.
Le tifinagh n’a rien d’un choix accessoire ni d’une décision technique révisable au gré des positions ou des débats qui ressurgissent. Son adoption s’inscrit dans une décision royale déterminante, suivie d’un processus institutionnel, scientifique et pédagogique complet, dans lequel l’Institut royal de la culture amazighe a joué un rôle central. Depuis le 10 février 2003, le Maroc a accumulé une expérience considérable dans l’enseignement, l’édition, la recherche universitaire et la production littéraire, culturelle et numérique avec cette écriture.
Dès lors, réduire une expérience de plus de vingt ans à une question du type « le tifinagh était-il le bon choix ? » n’a rien de scientifiquement recevable, sans un bilan objectif de cette expérience, une étude de ses résultats et une comparaison avec les alternatives proposées selon des critères scientifiques mesurables.
Les études et travaux pédagogiques menés dans l’enseignement de l’amazighe ont mis en évidence, parmi les caractéristiques du tifinagh, ce qu’on appelle la transparence orthographique, c’est-à-dire la clarté du lien entre le symbole et le son — une propriété d’une grande importance pour l’acquisition de la lecture et de l’écriture, en particulier dans les premières étapes de l’apprentissage.
La structure même du tifinagh lui confère une certaine simplicité, une régularité et une transparence. La lettre conserve la même forme au début, au milieu et à la fin du mot, contrairement à l’écriture arabe, où plusieurs lettres changent de forme selon leur position. La lettre « غ », par exemple, s’écrit en arabe sous plusieurs formes distinctes, alors qu’en tifinagh sa forme reste inchangée quelle que soit sa position. Il ne s’agit pas d’une question esthétique, mais d’un enjeu directement lié à la discrimination visuelle et à l’acquisition de la lecture et de l’écriture chez l’apprenant débutant.
Affirmer que l’alphabet arabo-araméen serait plus simple que le tifinagh ne devrait donc pas rester une simple impression personnelle ou un a priori, mais nécessite des preuves empiriques et des études comparatives rigoureuses mesurant la vitesse d’acquisition de la lecture, la discrimination visuelle, la fluidité, l’orthographe, les taux de difficulté et la compréhension. Les programmes pédagogiques ne se construisent pas sur des impressions, mais sur les résultats de la recherche scientifique et de l’observation de terrain.
Il convient également de distinguer la difficulté que certains adultes peuvent éprouver à apprendre une nouvelle écriture de la capacité de l’enfant à acquérir un nouveau système graphique. Un enfant qui entre à l’école sans représentation préalable d’un système d’écriture donné peut acquérir le tifinagh rapidement, à condition de bénéficier d’un enseignement de qualité et d’une méthode claire. Il n’est donc pas légitime de projeter sur les enfants la résistance de certains adultes à apprendre une nouvelle écriture, ni de transformer une réticence à fournir l’effort d’apprentissage en argument pour remettre en cause le système d’écriture.
Défendre le tifinagh ne signifie nullement minimiser la valeur de l’alphabet arabo-araméen ni nier sa place historique et culturelle au Maroc. Cet alphabet fait partie intégrante de notre mémoire civilisationnelle, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il constitue le système d’écriture optimal pour l’amazighe à l’école, dans l’administration et dans l’espace numérique. Chaque langue possède ses spécificités phonétiques et structurelles, et un système d’écriture doit être évalué à l’aune de son adéquation avec celles-ci et de son efficacité dans l’enseignement et la diffusion.
Ce qui interpelle davantage, c’est que le débat sur l’écriture revient presque à chaque étape occuper le centre de la discussion sur l’amazighe, aux côtés des questions de dialectes, de standardisation et d’unification, comme si l’objectif était de maintenir la cause amazighe dans un état permanent de refondation, plutôt que de la faire passer à la phase de mise en œuvre et d’opérationnalisation complète.
Il est temps de passer de la question de l’écriture à celle de la fonction, du débat sur le choix à l’évaluation des résultats, et de la réouverture de dossiers tranchés à l’achèvement de la construction institutionnelle et pédagogique. L’amazighe a aujourd’hui besoin de généraliser son enseignement, d’accélérer sa présence dans l’administration, de développer ses ressources numériques, de renforcer la recherche scientifique qui la concerne, de former des enseignants et d’élargir son usage dans les médias et la vie publique.
Si certains estiment que l’alphabet arabo-araméen est plus adapté, qu’ils présentent la preuve scientifique comparative, qu’ils démontrent par des chiffres et des données de terrain que l’alternative proposée est plus efficace que le tifinagh. Mais se contenter d’une impression, d’une tendance idéologique, d’une appartenance partisane étroite ou d’une familiarité personnelle ne saurait fonder la refonte d’un parcours linguistique et institutionnel accumulé depuis plus de deux décennies.
L’enjeu, dans son essence, n’est pas de savoir quel alphabet nous préférons personnellement, mais quel système d’écriture sert le mieux l’apprenant et la langue amazighe.
Relancer la question du tifinagh ne devrait donc pas devenir une porte d’entrée pour ramener l’amazighe à la case départ.
Le Maroc a tranché son choix, et a accumulé une expérience, des ressources, des pratiques et des institutions avec cette écriture. Ce qui est requis aujourd’hui n’est pas de détruire ce qui a été accompli, mais de l’évaluer scientifiquement, de le développer, de corriger ses dysfonctionnements et d’achever la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe.
L’amazighe n’a pas besoin aujourd’hui d’une nouvelle bataille sur la légitimité de son écriture, mais d’une volonté réelle d’activer son officialité.
Que ceux qui souhaitent changer le tifinagh présentent l’argument scientifique justifiant l’ampleur du changement qu’ils proposent. Transformer une divergence d’opinion en prétexte pour rouvrir tous les dossiers ne mènera en fin de compte qu’à un épuisement des efforts et à un report de ce qui devrait être une priorité : faire de l’amazighe une langue vivante, écrite, lue, utilisée et pleinement fonctionnelle à l’école, dans l’administration, dans la société et dans l’espace numérique.
La véritable question aujourd’hui n’est pas : avec quel alphabet écrire l’amazighe ? Mais : comment faire de l’amazighe écrite en tifinagh une langue officielle pleinement présente et fonctionnelle dans tous les aspects de la vie publique du citoyen marocain ?
Par Mustapha Oumouch
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