De Dihya à El Mansouri : les femmes et le pouvoir dans la mémoire amazighe
Le 29 septembre 2026, le roi Mohammed VI a nommé Fatima-Zahra Mansouri cheffe du gouvernement et l’a chargée de former le nouvel exécutif, conformément à l’article 47 de la Constitution, après l’arrivée en tête du Parti Authenticité et Modernité (PAM) aux élections législatives. Elle devient ainsi la première femme à occuper ce poste dans l’histoire du Maroc. L’événement peut sembler, au premier abord, une rupture avec le passé, mais quiconque interroge la mémoire de cette terre constate que confier la direction à une femme ne lui est pas étranger, et que les Amazighs ont, en la matière, une tradition historique et culturelle qui mérite d’être rappelée.
La légitimité est ici, sans ambiguïté, institutionnelle et électorale. Mme Mansouri n’a pas accédé à ce poste en vertu d’une appartenance culturelle, mais au terme d’un long parcours politique commencé à Marrakech, où elle est devenue en 2009 la première femme à présider le conseil communal, avant d’en retrouver la présidence en 2021 et d’assumer des responsabilités ministérielles et partisanes. Mais les grands événements politiques ne surviennent pas dans le vide : ils trouvent dans la conscience collective un terrain qui les rend acceptables et intelligibles, et celui sur lequel s’inscrit cet événement est une terre où la femme est demeurée présente aux postes de direction et de conseil.
L’histoire commence par la langue elle-même. En amazighe, la femme se dit « tamghart », féminin d’« amghar », le sage qui jouit d’une autorité reconnue au sein de la communauté. Il faut toutefois préciser qu’« amghar » désigne des personnalités charismatiques précises parmi les hommes, auxquelles s’imposent des conditions exigeantes d’expérience, de savoir et de parfaite maîtrise du droit coutumier amazigh, tandis que les Amazighes, sans exception, sont regardées comme des femmes sages et dotées d’un avis qui compte. Dans la culture amazighe, la femme n’est pas désignée par une forme qui relève de la dépendance, mais par une forme qui appartient au lexique de la dignité et de la référence, et la profondeur culturelle du mot « tamghart » nous dispense sans doute d’autres explications.
Le chercheur Jawad Amsmoud, dans un article sur la place de la femme amazighe publié par le journal Tawiza, estime que la vie sociale chez les Amazighs repose sur deux piliers : la terre, « tamurt », et la femme, « tamghart », et que sans elles le sens de l’homme, « amghar », ne saurait s’accomplir. Dans cette équation, la femme n’est donc pas un élément secondaire ou accessoire : elle est partenaire dans la définition même de l’homme, et on l’a rapprochée de la terre pour ce qu’elles représentent toutes deux de fécondité, de vie, d’identité et d’appartenance. C’est une lecture symbolique qui rejoint ce qui précède : la femme occupe une place constante dans l’espace culturel marocain authentique et, dans le parler des Marrakchis, elle est « moulat l-klam », c’est-à-dire, dans la culture arabe, celle qui détient le pouvoir de décider et de trancher.
La mémoire historique confirme ce que suggère la langue. Dihya, que les sources arabes ont connue sous le nom de la Kahina, a mené au VIIe siècle la résistance des Amazighs dans les Aurès. Tin Hinan est considérée, dans la mémoire touarègue, comme la fondatrice symbolique de la société du Hoggar. La reine Kenza al-Awrabiya a partagé avec son époux Idris Ier la fondation de l’État idrisside. Et l’exemple le plus proche de notre sujet est Zaynab an-Nafzawiyya, la Marrakchie, associée à Youssef Ben Tachfine dans la gestion de l’État almoravide et que les historiens décrivent comme une femme d’avis et de conseil. Or les Almoravides sont les fondateurs de Marrakech, la ville de la cheffe du gouvernement marocain : l’histoire politique de cette ville est donc elle-même liée à une femme amazighe qui a pris part à la décision, ce qui laisse entrevoir une résonance symbolique entre les deux femmes.
Ce leadership n’a pas été une exception isolée : il plongeait ses racines dans la vie quotidienne. La femme amazighe est partenaire de l’économie agricole et artisanale et possède, selon les coutumes de plusieurs régions, ses outils de production et ses bijoux. Elle est porteuse de la langue et de la mémoire par le conte et la poésie orale, et elle a voix au chapitre dans des arts tels qu’ahwash, ahidous et izran, au sein d’une société orale où la mémoire n’était pas consignée dans les livres. La femme était l’une des institutions qui ont préservé le groupe de la dissolution, et elle a toujours été un refuge quand le besoin de sagesse et de direction se faisait pressant. C’est une tradition authentique chez les Imazighen que d’honorer la femme et de lui confier les affaires publiques.
La présence de la femme amazighe, par sa voix, son visage, son travail et son chant, faisait partie du système social lui-même, et non d’une réalité que l’on cache ou que l’on met à l’écart.
Précisons que nous ne prétendons pas que le Maroc soit le premier pays musulman dirigé par une femme : le Pakistan, le Bangladesh, la Turquie et l’Indonésie l’ont précédé, et, en Afrique du Nord plus précisément, la Tunisie. Mais ce qui fait la valeur du cas marocain, c’est que l’événement s’accorde avec un terreau culturel qui ne lui résiste pas mais lui confère de l’acceptabilité, dans le cadre d’une Constitution qui consacre l’égalité et d’un Code de la famille réformé à plusieurs reprises. S’y ajoutent des Marocaines d’exception qui ont prouvé leur compétence dans les domaines les plus divers, parmi lesquelles Mme Fatima Mansouri, qui ne cesse de rappeler son appartenance amazighe par sa mère.
Cette tradition prend un sens supplémentaire dans le contexte national général : la langue amazighe a été officialisée par la Constitution en 2011, le Nouvel An amazigh a été adopté comme jour férié officiel, et la reconnaissance de la pluralité culturelle est entrée dans la définition de l’identité nationale. Dans ce climat, évoquer Dihya, Zaynab, Tin Hinan… n’est plus un luxe commémoratif ; cela devient partie d’une lecture plus profonde de l’histoire de la femme marocaine, une lecture qui dit que sa présence dans l’espace public n’est pas tout à fait un phénomène récent, et que le Maroc moderne retrouve autant qu’il innove. C’est ce que résume Amsmoud lorsqu’il relie la réhabilitation de la femme à celle de l’amazighe lui-même : pour lui, l’autonomisation de la femme est l’appropriation d’une vision civilisationnelle de l’être humain et la consécration de la différence.
Remettons les choses à leur juste place : Fatima-Zahra Mansouri est la cheffe d’un gouvernement de tous les Marocains, parvenue à son poste par les urnes, par la Constitution et par la confiance des institutions, et son parcours ne saurait se réduire à une origine régionale ou culturelle. Cependant, du point de vue de la mémoire, l’événement s’accorde avec ce qui est resté présent dans l’imaginaire amazigh depuis des siècles : la femme peut être cheffe, référence et détentrice de la décision. Lorsqu’une femme de Marrakech siège à la tête du gouvernement, ce n’est ni une intrusion sur cette terre ni l’importation d’une idée étrangère, mais, sous l’un de ses aspects au moins, le retour à un sens ancien sous une forme constitutionnelle nouvelle.
L’argument que l’on peut avancer est que notre marche vers l’égalité ne signifie pas une rupture avec nous-mêmes : confier la présidence du gouvernement à une femme, c’est, sous un certain angle, retrouver une part authentique de ce que nous sommes. Vu ainsi, ce choix n’est pas seulement un pas vers l’égalité politique ; on peut aussi y voir le recouvrement d’une part de la mémoire marocaine dans laquelle la femme n’était pas toujours cantonnée à la sphère privée ni exclue des cercles de décision. Dans la culture amazighe en particulier, la mémoire historique est peuplée de figures féminines associées à la direction, à la gestion et au rang social, ce qui fait de la présence de la femme dans l’espace public tout sauf une idée nouvelle ou étrangère.
De là, la nomination de Fatima-Zahra Mansouri à la tête du gouvernement acquiert une portée qui dépasse sa dimension politique immédiate. Le 29 septembre 2026, elle est devenue la première femme à diriger le gouvernement dans l’histoire du Maroc, en vertu de l’article 47 de la Constitution. Il ne faut pas réduire cet événement à une victoire de la femme au seul sens des droits ; on peut aussi y voir un moment où le parcours constitutionnel moderne rejoint certaines composantes de la mémoire culturelle marocaine.
C’est précisément ici que l’on peut répondre au discours rigoriste qui s’appuie sur la sentence « Ne prospérera pas un peuple qui confie ses affaires à une femme ». Le problème de ce discours n’est pas seulement sa position à l’égard de la femme, mais le fait de transformer une parole historique en règle politique absolue, comme si l’aptitude d’une personne à assumer une responsabilité publique était déterminée par sa condition et non par sa compétence, par son sexe et non par sa capacité. C’est une atteinte flagrante à la Constitution marocaine, qui stipule expressément que l’homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés civils, politiques, économiques, sociaux et culturels, et que l’État œuvre à la réalisation de la parité entre les hommes et les femmes.
Surtout, croire à l’égalité n’impose pas d’entrer en confrontation avec la religion ou avec l’identité culturelle de la société. La société marocaine n’est pas un bloc unique de positions et de représentations : elle résulte de multiples strates historiques et culturelles, arabes, amazighes, islamiques, méditerranéennes, africaines et hébraïques. Aussi, défendre la présence de la femme aux postes de responsabilité n’a pas besoin d’être présenté comme la victoire d’une culture sur une autre, ou de la modernité sur le patrimoine ; on peut le présenter comme une relecture nouvelle du patrimoine lui-même. Cette lecture est parvenue à la conclusion que le souffle amazigh est présent dans l’idée de nommer Fatima Mansouri à la tête du gouvernement, ce qui explique sans doute l’accueil positif réservé à cet événement par le mouvement culturel amazigh au Maroc, car cette nomination s’accorde avec sa vision de la femme dans la société amazighe : la femme amazighe n’a pas été, historiquement, un simple objet de protection, mais aussi une actrice de la direction et de la gestion. La nomination de Mme Mansouri peut ainsi devenir, pour le mouvement amazigh, l’occasion de relire l’image de la femme dans la culture amazighe.
C’est pourquoi dire que la progression de la femme vers les postes de décision représente une « rupture avec soi-même » renverse la question de manière inexacte. La véritable rupture serait peut-être de réduire notre histoire à une image stéréotypée négative selon laquelle la direction du gouvernement serait une chasse gardée des hommes, en oubliant les modèles féminins actifs que nos sociétés ont connus dans la famille, la société, l’économie, la culture et la direction. De notre point de vue, donc, le fait que la femme retrouve sa place dans la prise de décision est le recouvrement d’une part de soi, et non une sortie hors de soi.
La valeur de l’expérience marocaine tient ici à ce que l’égalité n’a pas besoin d’être présentée comme une imitation de l’autre : elle peut se construire à partir de la référence constitutionnelle et culturelle marocaine elle-même. Lorsqu’une femme prend la tête du gouvernement, la vraie question n’est plus : une femme a-t-elle le droit de gouverner ? Elle devient la question la plus conforme à la logique de l’État moderne : réunit-elle les conditions de la responsabilité politique, et possède-t-elle la compétence, l’expérience et la capacité d’assumer la charge publique qui lui est confiée ? Quant à son sexe, il ne doit pas être le critère pour la juger.
Le Maroc se redécouvre ainsi à la lumière de son évolution constitutionnelle et sociale, et l’égalité n’est pas toujours une importation de l’extérieur : elle est le retour à des éléments authentiques de la mémoire marocaine, redécouverts dans un contexte nouveau.
Ahmed Zahid
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