L’amazighe et les partis : pourquoi parier sur les urnes ne mène nulle part
Il est clair que, dans la relation entre la cause amazighe et les élections, la position la plus lucide reste la neutralité et l’observation du paysage politique — sans accorder de crédit aux promesses des partis, dont le dossier amazigh dépasse la capacité. Adopter cette posture de neutralité et d’observation ne revient pas à appeler au boycott, ni à inviter à voter pour tel ou tel parti, ni à s’abstenir. Il s’agit simplement de refuser de faire de l’amazighe un enjeu électoral au Maroc, de ne pas accorder foi aux promesses faites en son nom, et de ne pas conditionner sa participation ou son abstention à de tels engagements.
À partir d’une analyse critique des contextes électoraux passés — notamment après la Constitution de 2011 et l’officialisation de l’amazighe, l’adoption des deux lois organiques sur la mise en œuvre de son caractère officiel, la création du Conseil national des langues et de la culture marocaine, et la gestion politique et institutionnelle de ces dossiers dans différents domaines de la vie publique —, mais aussi au regard des dysfonctionnements du gouvernement Benkirane, des mesures et promesses des gouvernements El Othmani et Akhannouch, et des expériences vécues par certains militants de la cause amazighe, il apparaît clairement que la gestion de la question amazighe et la mise en œuvre effective des dispositions constitutionnelles et légales liées à son statut officiel relèvent de politiques publiques majeures qui dépassent le cadre de la gestion partisane, et même gouvernementale, pour s’inscrire dans des choix d’État de plus haute portée.
C’est pourquoi les composantes du mouvement amazigh, ses structures et ses militants ne doivent pas attendre des partis politiques — avec leurs luttes internes et leurs recompositions — ni des aléas de la gestion politique, de la cartographie électorale ou des résultats de scrutin, qu’ils viennent résoudre les problèmes en suspens ou garantir la pleine application de la Constitution et de la loi. Ils ne doivent pas non plus compter sur tel militant, tel parlementaire, tel intermédiaire, ou tel adhérent d’un parti préoccupé avant tout par ses ambitions personnelles, pour décider du sort de l’amazighe et en assurer la mise en œuvre législative. Pas davantage sur un élu de conseil communal, dépassé par ses propres difficultés, pour apporter des solutions à la question amazighe. Ni même sur un secrétaire général ou un président de parti, dont les priorités organisationnelles et personnelles priment — pour tenir des engagements ou inscrire dans le programme du parti des mesures concrètes en faveur de l’amazighe.
S’intéresser aux luttes d’investiture, aux recompositions d’élites et aux mouvements estivaux des notables entre partis dans telle ou telle région : voilà des préoccupations qui ne serviront en rien la cause amazighe. Car tous ces acteurs, lorsque viendra le moment d’appliquer les dispositions constitutionnelles et légales et de définir les politiques publiques nécessaires, s’y conformeront — parfois même sans en comprendre les fondements, le contenu ou les objectifs.
Le dossier les dépasse tous. Ils sont tous tenus d’appliquer la Constitution, les lois et les programmes, et de mobiliser les ressources nécessaires, s’ils accèdent à des responsabilités et si ces choix s’inscrivent dans les grandes orientations politiques de l’État, du plus petit conseil rural jusqu’à la plus haute institution du pays.
Puisque les composantes du mouvement amazigh ont déjà vécu de nombreuses échéances électorales en adoptant des postures tranchées — boycott, candidature ou adhésion à certains partis, soutien conditionnel, indifférence —, et plutôt que de rejouer le rôle traditionnel dans ces élections pour simplement animer la scène, la réalité de la vie politique, la gestion des élections, le bilan des expériences passées et les formes d’engagement antérieures militent cette fois-ci pour une autre voie : celle de la neutralité, de l’observation et du suivi, sans parier politiquement sur les résultats du scrutin pour régler la question amazighe et les exigences constitutionnelles et légales qui s’y attachent.
Les partis ne font pas de promesses claires sur les droits des femmes, les libertés et la démocratie — sauf à des fins idéologiques discrètes —, pas davantage sur la gestion du religieux et le commandement des croyants, ni sur la politique étrangère, le dossier du Sahara ou les questions régionales et internationales. Comment pourraient-ils s’engager sur le terrain identitaire, linguistique et culturel, et sur la cause amazighe en particulier — domaine qui relève lui aussi des souverainetés, des options stratégiques et des dispositifs constitutionnels de l’État —, alors que c’est lui qui en porte la responsabilité d’exécution et de gestion ?
Par Rachid El Hahi
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