Oued Beht : les plus anciennes fortifications en terre d’Afrique hors vallée du Nil
Une nouvelle campagne de fouilles sur le site d’Oued Beht, dans la province de Khémisset (nord-ouest du Maroc), relance la question de la place des sociétés de l’ouest de l’Afrique du Nord dans l’histoire ancienne du bassin méditerranéen. Une équipe internationale d’archéologues y a mis au jour un fossé et un rempart de terre défensifs édifiés il y a 3 500 à 4 000 ans, soit le plus ancien ouvrage défensif en terre de grande ampleur documenté à ce jour en Afrique du Nord en dehors du bassin du Nil.
Ces données ont été annoncées dans un communiqué conjoint de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP), du Conseil national de la recherche italien (CNR) et de l’université de Cambridge. Les résultats de la troisième campagne de terrain (2023) du Projet archéologique d’Oued Beht (OBAP) ont été publiés dans la revue scientifique Libyan Studies.
Le site occupe une hauteur dominant un cours d’eau permanent. Il avait attiré l’attention de la communauté scientifique internationale en 2022, lorsque l’équipe avait révélé une étendue archéologique de 9 à 10 hectares, datée de la fin du IVe et du début du IIIe millénaire avant notre ère. Les données pointent vers un groupe humain de la fin du Néolithique associant la culture de l’orge, du blé et des légumineuses à l’élevage, et produisant des haches de pierre polie et des céramiques soigneusement décorées à une échelle alors inhabituelle dans la région — un indice, pour les chercheurs, d’une société structurée entretenant des liens maritimes avec le sud de la péninsule Ibérique.
La campagne de 2023 visait à lever une énigme vieille de près d’un siècle. Depuis les années 1930, lorsque l’archéologue français Armand Ruhlmann visita pour la première fois la bordure méridionale du site, les alignements de pierres visibles étaient prudemment interprétés comme un éperon barré, sans que leur datation ni leur nature réelle aient jamais été établies. Youssef Bokbot avait, dans sa thèse de doctorat (1986-1991) consacrée notamment aux haches de pierre polie provenant du site, rattaché ces fortifications aux âges des métaux, sans trancher entre Chalcolithique et âge du Bronze.

Dix-sept nouvelles analyses au radiocarbone, associées à une fouille fine d’une partie de l’imposante structure baptisée « mur B1 » par l’équipe, ont permis d’éclaircir la chronologie des phases de construction. Sous la maçonnerie de pierre visible sont apparus les vestiges d’une phase plus ancienne, en argile et en brique crue, dont la datation radiocarbone confirme qu’elle remonte au début du IIe millénaire avant notre ère. À cette phase se rattachent un fossé profond et les premiers éléments d’un rempart de terre, creusé et élevé entre le début et le milieu du IIe millénaire avant notre ère.
Quant au massif mur de pierre encore debout aujourd’hui, il a été érigé sur cette base de terre ancienne au Moyen Âge, lors d’une vaste campagne de reconstruction et de renforcement intervenue entre le XIe et le XIIIe siècle. Fossé, rempart de terre et mur de pierre se complètent pour fermer le passage méridional, élevé et naturellement défendu, entre la rivière et le petit vallon latéral.
Commentant ces résultats, les auteurs principaux de l’étude — archéologues marocains, britanniques et italiens — relèvent que le site a conservé ses secrets pendant près d’un siècle alors qu’il était sous les yeux de tous, et que les datations au radiocarbone ne laissent aucune place à l’interprétation : les sociétés de l’ouest de l’Afrique du Nord organisaient des travaux de terrassement collectifs à une échelle « jamais documentée jusqu’ici », ce qui en fait un chapitre à part entière de l’histoire méditerranéenne ancienne, et non un détail périphérique.
L’ampleur du dispositif défensif — un fossé entaillé à travers la hauteur et un rempart de terre courant le long de la bordure sud — traduit une planification organisée et un travail collectif soutenu, signes d’une société au degré élevé d’organisation et de complexité. Que l’objectif premier ait été la protection du site, le contrôle des circulations ou l’affirmation d’un pouvoir, les chercheurs y voient un basculement décisif dans la stratégie d’installation : après une occupation néolithique concentrée dans la partie nord, exposée, le centre de gravité se déplace au IIe millénaire avant notre ère vers l’étroite bande méridionale, plus aisément défendable.
Ce calendrier n’est pas isolé : sur l’autre rive de la Méditerranée, dans le sud de la péninsule Ibérique, la civilisation argarique prenait forme, connue pour ses établissements fortifiés, ses avancées métallurgiques et l’apparition d’une hiérarchie sociale.
Les responsables du programme Oued Beht en concluent que l’Afrique du Nord n’a jamais été une marge isolée de son environnement méditerranéen : ses sociétés se trouvaient au cœur des dynamiques d’interaction, de concurrence et de transformation sociale qui ont façonné l’Ibérie et la Méditerranée centrale à l’âge du Bronze.

Youssef Bokbot, directeur du projet et son fondateur depuis 2005, indique que ces résultats étaient pour lui attendus depuis le début et qu’il ne s’agissait que d’une « question de temps », ajoutant que le site « n’a pas d’équivalent en Afrique ».
Les travaux de terrain ont également montré que la hauteur avait connu une activité importante plusieurs siècles plus tard : outre le renforcement de l’ancien rempart de terre par le mur de pierre, un village ou une petite ferme a été établi sur une colline voisine, et une nécropole jusque-là inconnue s’intercale entre les deux. Des sondages archéologiques à l’extrême nord du site — menés à la suite de témoignages d’habitants signalant l’apparition d’ossements humains lors de travaux de construction récents — ont confirmé la présence de sépultures, dont l’une est datée au radiocarbone du XIIIe siècle. Ces données ouvrent une fenêtre rare sur les communautés rurales du Maroc médiéval, dont les traces matérielles demeurent peu nombreuses, et appellent la poursuite des recherches pour déterminer l’étendue complète de la nécropole.
Ailleurs sur le site, une fouille dans des niveaux datés de la fin du IVe millénaire avant notre ère a livré des haches de pierre polie issues de couches non perturbées — une première par fouille scientifique contrôlée, et non par ramassage de surface — ainsi que plus de 1 900 fragments de céramique sur une surface n’excédant pas 25 mètres carrés.
Au vu de ces données accumulées, Oued Beht n’apparaît pas comme le site d’une seule période, mais comme un paysage archéologique complet, occupé par des sociétés successives sur cinq millénaires : des premiers agriculteurs aux bâtisseurs de l’âge du Bronze, jusqu’aux villageois du Moyen Âge. Les responsables du projet soulignent que chaque campagne révèle une « nouvelle profondeur » de cette région, et que la compréhension de la centralité de cette bande montagneuse dans l’histoire longue de la région et dans ses relations transméditerranéennes ne fait que commencer.
Les recherches de terrain sont menées par le Projet archéologique d’Oued Beht, sous la supervision de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine, en partenariat avec le Conseil national de la recherche italien et l’université de Cambridge, avec le soutien d’institutions scientifiques internationales et en coordination étroite avec le ministère marocain de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication ainsi qu’avec les autorités et les communautés locales. L’étude a été publiée le 7 septembre 2026 dans la revue Libyan Studies, éditée par le British Institute for Libyan and Northern African Studies en collaboration avec Cambridge University Press, sous le titre « Expanding Oued Beht: Final Neolithic, Bronze Age, medieval and later discoveries from excavation and survey in 2023 », par Youssef Bokbot, Giulio Lucarini, Toby Wilkinson et leur équipe.
Source: Amaḍal Amazigh
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