Officialisation de l’amazighe au Maroc : de la reconnaissance à la mise en œuvre
Il est difficile aujourd’hui d’évoquer la situation de la langue amazighe au Maroc sans revenir sur le long chemin qu’elle a parcouru au sein des institutions de l’État. La place qu’occupe actuellement l’amazighe ne s’est pas construite du jour au lendemain ni à la faveur d’une seule étape constitutionnelle : elle résulte d’une accumulation d’initiatives étalées sur plusieurs décennies, où se sont croisés le politique et le culturel, le constitutionnel et l’institutionnel, l’éducatif et le médiatique. Depuis la fin du siècle dernier, le Maroc a fait de la gestion de sa diversité linguistique et culturelle une composante de son projet de société, dans une vision qui considère l’amazighe comme l’un des éléments fondateurs de l’identité nationale, et non comme un simple héritage culturel particulier.
Avant d’accéder à la reconnaissance officielle, l’amazighe était déjà bien présente dans la vie quotidienne des Marocains ainsi que dans le patrimoine oral, littéraire et musical, mais sa présence restait limitée au sein de l’administration, de l’école et des médias officiels. Dès les années 1970 et 1980, associations culturelles et chercheurs universitaires ont contribué à revaloriser cette composante à travers la collecte du patrimoine, la réalisation d’études linguistiques et la revendication de son intégration dans les politiques publiques. Avec le temps, l’État a commencé à considérer ces demandes comme faisant partie du débat national sur l’identité, la culture et le développement.
Les premières initiatives officielles remontent au règne de feu le roi Hassan II, qui a affirmé à plusieurs reprises que l’amazighe constitue l’un des affluents essentiels de la personnalité marocaine. Bien que la politique linguistique de l’époque reposait avant tout sur la promotion de la langue arabe, les médias publics diffusaient déjà, depuis les années 1960, des journaux et programmes en amazighe, une présence qui s’est progressivement élargie durant les années 1980 et 1990. Ces programmes ont permis de préserver une part importante du patrimoine oral et ont offert à des millions d’amazighophones un accès à des contenus médiatiques dans leur langue maternelle — première présence institutionnelle régulière de l’amazighe au sein du service public.
L’accession du roi Mohammed VI au trône en 1999 a ouvert une nouvelle étape pour ce dossier, marquée par une vision plus claire et une volonté politique affirmée. Le discours d’Ajdir, prononcé le 17 octobre 2001, a marqué un tournant profond dans la conception que l’État se faisait de cette question, affirmant que l’amazighe est un patrimoine commun à tous les Marocains et que sa protection relève de la responsabilité nationale. Ce discours n’a pas été une simple déclaration politique : il est devenu la référence sur laquelle se sont appuyées les initiatives ultérieures, tant sur le plan législatif qu’institutionnel.
C’est dans ce même contexte qu’a été promulgué le dahir royal portant création de l’Institut royal de la culture amazighe, chargé de promouvoir la langue et la culture amazighes par la recherche scientifique, la planification linguistique et l’élaboration d’outils pédagogiques. L’institut a dû relever d’importants défis scientifiques : choix du système d’écriture, codification de la langue, élaboration de dictionnaires, unification de la terminologie, production de manuels scolaires et formation des cadres pédagogiques. En quelques années seulement, il a accompli un travail scientifique considérable, qui a eu un impact direct sur l’intégration de l’amazighe au sein de l’école marocaine.
Parmi les décisions majeures de l’institut figure l’adoption du tifinagh comme système d’écriture de la langue amazighe. Ce choix a constitué une étape historique : il a mis fin au débat sur le caractère le plus approprié et ouvert la voie à la production de manuels, de programmes éducatifs, de panneaux et de documents officiels rédigés dans une graphie unifiée, aujourd’hui partie intégrante du paysage linguistique marocain.
En 2003 débutait l’expérience de l’enseignement de l’amazighe au primaire, avec l’élaboration de programmes scolaires et de manuels dédiés, ainsi que des sessions de formation pour les enseignants et inspecteurs. Malgré les difficultés rencontrées, liées au manque de ressources humaines et à l’absence de généralisation à tous les établissements, ce chantier a représenté la première expérience concrète d’intégration de l’amazighe dans le système éducatif. Au fil des années, sa présence dans les programmes s’est progressivement élargie, jusqu’à devenir une matière à part entière dans un nombre croissant d’établissements.
Parallèlement, les médias publics ont connu une évolution notable dans leur traitement de l’amazighe. D’une présence limitée à quelques séquences, elle a bénéficié d’espaces de diffusion de plus en plus importants, jusqu’au lancement de la chaîne amazighe en 2010 — un événement qui a marqué un tournant qualitatif dans l’histoire des médias marocains. La chaîne a offert un espace de production d’actualités et de programmes culturels, documentaires, dramatiques et sportifs en amazighe, contribuant à encourager la production audiovisuelle et à mettre en valeur la diversité linguistique et culturelle du Maroc.
La Constitution de 2011 a représenté l’étape la plus importante de ce parcours, son article 5 consacrant l’amazighe comme langue officielle de l’État aux côtés de l’arabe. Cette disposition n’était pas une simple reconnaissance symbolique : elle portait un engagement constitutionnel imposant à l’État de prendre les mesures nécessaires pour garantir la présence de l’amazighe dans les différents domaines de la vie publique. La Constitution prévoyait également l’adoption d’une loi organique fixant les étapes et modalités de mise en œuvre de ce caractère officiel, offrant ainsi pour la première fois de l’histoire du Maroc un cadre juridique clair à ce chantier.
Après plusieurs années de débat, la loi organique n° 26.16 relative à la définition des étapes de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe a été promulguée. Ce texte a tracé le cadre général de son intégration dans l’enseignement, l’administration, la justice, les médias, la culture, les collectivités territoriales, les espaces publics et les services publics, en adoptant le principe de la gradualité dans l’exécution — un choix qui traduit la conscience que le passage de la reconnaissance juridique à la pratique effective nécessite la préparation des ressources humaines, le déblocage de crédits financiers et la production des outils linguistiques et techniques adéquats.
Depuis la publication de cette loi, les différents secteurs gouvernementaux ont entamé l’élaboration de programmes dédiés à l’intégration de l’amazighe dans leurs domaines de compétence. Dans l’Éducation nationale, la nécessité de généraliser son enseignement et d’élargir la formation des enseignants a été réaffirmée, et elle figure désormais parmi les priorités de la réforme éducative. Dans l’enseignement supérieur, les filières d’études amazighes se sont développées dans plusieurs universités marocaines, produisant des travaux de recherche en linguistique, littérature, traduction, didactique et toponymie.
L’administration publique a, pour sa part, progressivement introduit l’usage de l’amazighe dans certains documents, panneaux et sites internet, tandis que certains établissements ont commencé à proposer des services d’accueil en amazighe et à former leurs agents à la communiquer. Malgré des niveaux de mise en œuvre inégaux selon les secteurs, cette tendance traduit le passage de l’amazighe du champ culturel à celui des services publics.
Le secteur de la justice a lui aussi franchi des premiers pas dans ce sens, en travaillant à la mise à disposition de services de traduction pour les justiciables amazighophones et en organisant des formations spécifiques pour les traducteurs, afin de garantir le respect des droits linguistiques des justiciables et de consacrer le principe d’égal accès à la justice.
Ces dernières années, le chantier de mise en œuvre de l’amazighe a gagné en dynamisme, après l’annonce par le roi Mohammed VI de l’instauration du Nouvel An amazigh comme jour férié national payé. Cette décision revêt une portée symbolique profonde : elle ne s’est pas limitée à la reconnaissance de la langue, mais a également englobé l’une des manifestations civilisationnelles et culturelles les plus marquantes qui lui sont associées, traduisant le souci de l’État de valoriser les différentes composantes de l’identité marocaine.
Le gouvernement a par ailleurs alloué des crédits financiers importants pour accélérer la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe, et les différents secteurs sont désormais tenus d’élaborer des plans sectoriels définissant les mesures concrètes d’intégration dans leurs domaines respectifs. Ces mesures incluent la mise à jour des sites internet, la traduction de documents, la réalisation de panneaux bilingues, l’intégration de l’amazighe dans les services numériques et l’élargissement des programmes de formation destinés aux agents publics.
Malgré les acquis enregistrés, le chantier de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighe continue de faire face à plusieurs défis. La généralisation complète de son enseignement n’est pas encore effective, sa présence au sein de l’administration varie d’un secteur à l’autre, et le besoin demeure important de former davantage d’enseignants, de traducteurs et de cadres administratifs, tout en développant des dictionnaires spécialisés et en produisant des logiciels et applications numériques permettant l’usage de l’amazighe dans différents domaines.
La transformation numérique impose elle aussi de nouveaux défis, nécessitant des investissements dans l’intelligence artificielle, le traitement du langage naturel et la numérisation, afin que l’amazighe puisse suivre le rythme accéléré des évolutions technologiques. Car la place d’une langue à l’ère numérique ne se mesure plus seulement à sa présence à l’école ou dans les médias, mais aussi à sa capacité à s’intégrer dans les applications intelligentes, les moteurs de recherche, les plateformes numériques et les services électroniques.
Considérée dans son ensemble, l’expérience marocaine apparaît comme un modèle fondé sur une réforme graduelle : l’amazighe est passée de la reconnaissance culturelle à la reconnaissance constitutionnelle, puis à la phase de construction institutionnelle, avant d’entrer aujourd’hui dans la phase de mise en œuvre concrète au sein des services publics. L’aboutissement de ce chantier reste sans doute conditionné par la poursuite de la volonté politique, la mobilisation des moyens humains et financiers, et l’articulation entre responsabilité et reddition de comptes dans l’application des dispositions légales, afin que l’amazighe soit naturellement présente à l’école, dans l’administration, la justice, les médias et l’espace numérique, en tant que langue officielle de l’État et composante essentielle de l’identité marocaine.
Par Abdelouahed Boumasser



